Le tigre le plus célèbre du Japon

 Zurich  |  13 septembre 2018  |  AMA  |  Tweet  |  LinkedIn

La scène se passe en 1786… Au cours d’une nuit sans lune, l’artiste japonais Nagasawa Rosetsu peint un tigre monumental et son pendant – un dragon – sur les panneaux coulissants du temple Muryōji, à Kushimonto. Associé à la « généalogie des excentriques », Rosetsu (1754-1799) est issu d’une lignée de samouraïs. Personnalité virevoltante, grand amateur de saké et véritable génie graphique, il fera vite sensation dans les cercles artistiques de la capitale impériale de Kyoto, comme l’un des disciples majeurs du célèbre peintre Maruyama Ōkyo.

Quelques lunes ont passé et c’est aujourd’hui au Musée Rietberg, à Zurich, que Nagasawa Rosetsu réapparaît, pour une exposition majeure dont le titre sonne comme un sortilège. « D’un pinceau impétueux »… Aux commandes de cet accrochage plein de fougue, donc, deux commissaires, Khanh Trinh, conservatrice du département d’art japonais et coréen au Musée Rietberg, accompagnée pour l’occasion de Matthew McKelway, professeur d’histoire de l’art japonais à l’Université Columbia de New York et par ailleurs directeur du Centre d’art japonais Mary Griggs Burke. Et là il faut avouer que le résultat est à la mesure du talent de Rosetsu : époustouflant. Il faut dire aussi que l’exposition a nécessité plus de trois années de préparation. Si Rosetsu a déjà été montré au Japon, en 2000, 2011 et 2017, c’est la première fois que l’Occident lui consacre un accrochage monographique d’une telle ampleur. Au total, 55 pièces, peintures et dessins, dont certaines sont issues de l’un des cinq plus importants centres du bouddhisme zen de Kyoto, mais aussi de musées allemands ou américains. On trouve là des kakejikus et autres makimonos naturalistes, des paravents figurant des paysages fantastiques, le fameux tigre et le dragon géants réalisés en douze panneaux traités à l’encre de Chine sur papier… Ajoutez un tour de force, la reconstruction à l’identique des espaces du temple Muryōji, qui à l’échelle 1:1 offrent une vision très éblouissante de l’art de Rosetsu. Rosetsu qui exagère, qui réinvente sans cesse le motif, et dont les influences tout à la fois mondaine et monastique ont fini par produire une œuvre absolument audacieuse. Rosetsu, le virtuose, qui pousse l’expérience picturale au-delà des limites, allant jusqu’à flirter avec l’abstraction… Bref, voillà un pinceau libre, irrévérencieux et gorgé d’humour, le tout brossé selon des techniques jusqu’alors inédites, comme la peinture au doigt.

Trois bonnes raisons vous pousseront donc à vous rendre cet automne au Musée Rietberg de Zurich. Hors du Japon, l’occasion est unique de pouvoir profiter de Rosetsu dans son contexte architectural d’origine. De plus, la peinture japonaise du XVIIIe siècle est semble-t-il aujourd’hui très tendance. Alors, si vous n’avez pas la chance d’être invité chez Joe Price, le grand collectionneur américain qui à Corona del Mar, en Californie, a rassemblé un ensemble d’environ 500 peintures de la période Edo (dont quatre ou cinq Rosetsu)… Si vous avez loupé l’exposition parisienne consacrée au Petit Palais à cet autre « excentrique » de Kyoto, le fameux Itō Jakuchū (jusqu’au 14 octobre)… Et bien vous pourrez vous rattraper avec Rosetsu. Mais faites vite ! Pour des raisons de conservation, les œuvres ne seront visibles que pendant huit semaines, les prêteurs limitant à 60 jours par an l’exposition des peintures à la lumière. Ah, et puis, j’oubliais… le Musée Rietberg, c’est un enchantement !

 

Mémo

« Rosetsu. D’un pinceau impétueux », jusqu’au 4 novembre. Musée Rietberg, Gablerstrasse 15, Zurich, Suisse. www.rietberg.ch

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