Balthus ou le traité du style

 Riehen  |  13 septembre 2018  |  AMA  |  Tweet  |  LinkedIn

Une jeune fille, un chat, un miroir… On pensait tout connaître de Balthus. À Riehen, en Suisse, la Fondation Beyeler propose un accrochage lumineux sur cette œuvre « composée comme un grand mystère ». De la nudité des corps à la sérénité des paysages…

 

Quand on évoque Balthus, souvent, on pense à ces jeunes filles pâles et consentantes, surprises dans des poses équivoques. Mais Balthus, c’est autre chose que l’image lancinante de ces belles endormies, chrysalides au charme trouble. Balthus, avant tout, c’est la campagne italienne et les paysages du Morvan, la nostalgie d’un monde apaisé. À Arezzo, la découverte des fresques de Piero della Francesca, ajoutée à une certaine vibration de l’air, ont bouleversé la vision du peintre… Né en 1908 à Paris, d’origine polonaise, Balthasar Klossowski de Rola, dit Balthus, passe une partie de son enfance en Suisse. Proche de Bonnard et de Derain, encouragé par Rilke, il choisit très tôt la peinture. Excepté Henri Michaux peut-être, artiste inclassable, Balthus n’a pas d’équivalent dans ce siècle. Sur le plan technique, rien de renversant pourtant. Peut-être parce que le comble du style finalement, du grand art, c’est de n’en rien laisser voir. C’est cet effacement, cette magistrale discrétion, qui certainement font de lui l’un des grands maîtres du XXe siècle. Il y a là comme une synthèse inédite entre l’art du Quattrocento, la poésie japonaise et les paysages de Gustave Courbet. Bref, quelque chose de proprement magique. Pour en arriver là pourtant, il aura fallu du temps. La partie n’était pas gagnée. Pour Balthus, alors qu’il fait sa première apparition chez Pierre Loeb, en 1934, l’échec est cinglant : pas une œuvre n’est vendue. Il faudra attendre 1966 et la rétrospective du Musée des arts décoratifs pour voir son travail enfin reconnu.

Un académisme sauvage

C’est dans la campagne bâloise, à Riehen, que l’on retrouve aujourd’hui Balthus. La Fondation Beyeler lui consacre une exposition rétrospective, la toute première présentation exhaustive de son travail en Suisse alémanique et la première exposition dédiée au peintre dans un musée helvète depuis une décennie. Pourtant, le lien est fort. Une enfance à Berne, à Genève et à Beatenberg, un mariage avec la Suissesse Antoinette de Watteville, de nombreux séjours en Suisse romande et dans la partie alémanique, jusqu’aux dernières décennies passées à Rossinière, authentique village de montagne… Balthus aime la Suisse. Et comme la Fondation Beyeler adore Balthus, l’exposition est une réussite. Sans doute parce que le peintre s’y révèle comme l’un des plus grands maîtres de l’art du XXe siècle. Ou mieux encore, l’un des plus singuliers. Car que voit-on ici, à Riehen ? Quel sentiment étrange, tout à coup, vous saisit ? Il y a quelque chose de troublant, en fait, à parcourir cette œuvre complexe, facettée, intemporelle, tellement éloignée des préoccupations de l’avant-garde moderne. C’est que Balthus emprunte une voie discrète, distanciée et pour tout dire très énigmatique. S’il fallait la résumer, on citerait son magnum opus, son chef-d’œuvre monumental, Passage du Commerce-Saint-André, peint entre 1952 et 1954, aujourd’hui propriété de la famille du banquier Claude Hersaint, grand et indéfectible mécène de l’artiste. Le tableau, ici en prêt de longue durée à la Fondation Beyeler, constitue le point nodal de cette rétrospective. Tout part de là… et tout y revient. La dimension spatiale et la profondeur temporelle, la relation au monde et à l’objet… C’est dans cette peinture paradoxale, voire très ambigüe, où l’innocence côtoie l’ironie, que s’illustre toute la force du génie balthusien, ses stratégies picturales, son académisme sauvage. C’est dans ce Passage faussement paisible que viennent converger toutes les antinomies, se concilier fantasme et réalité, banalité et érotisme. Pour Raphaël Bouvier, conservateur à la Fondation Beyeler, la toile est « composée comme un grand mystère » ; pour Michiko Kono, conservatrice adjointe, « elle porte en elle tous les thèmes, la rue, l’onirisme, la théâtralité, les trois âges de la vie. Ajoutez à ça la référence aux grands maîtres de la Renaissance italienne, et vous avez une œuvre emblématique, qui se révèle encore à nous aujourd’hui avec toute sa part d’énigme ». Un peu, d’ailleurs, à l’image de Balthus lui-même, ce peintre fascinant, tout à la fois aristocrate et « artisan » – comme il aimait se qualifier –, membre de la high society et grand solitaire.

Le courant anti-moderne

Sinon, côté accrochage, rien à dire. Tout est impeccable, lumineux, sans accroc. Michiko Kono prend soin de préciser qu’il s’agit d’une rétrospective, couvrant la période allant des années 1920 à 1990. Pas de mise en scène thématique, pas d’appareil critique farfelu… Non, juste un fil chronologique assez limpide, « qui pourrait illustrer le courant anti-moderne représenté par Balthus, lui qui a traversé le siècle en renouvelant le langage pictural, tout en restant fidèle à son geste, mêlant les souvenirs de Masaccio et les contes pour enfants de la tradition populaire suisse ». La visite commence naturellement avec les œuvres de jeunesse, dans les années 1920. Suivent plusieurs commandes de portraits, la rencontre avec le modèle favori du peintre, Thérèse Blanchard, une jeune fille inconnue de onze ans, beauté en herbe, mais déjà très consciente de ses charmes. En 1941, un amateur répondant au nom de Picasso achète à Balthus une toile, Les Enfants Blanchard – il est des coups d’œil qui ne trompent pas. Vient la période de Champrovent, en Savoie, puis Fribourg. À la nudité des corps succède la sérénité des paysages.

Parmi les pièces majeures de cette exposition, on remarque bien sûr plusieurs huiles de la fin des années 1950. C’est l’époque de la retraite de Chassy, l’époque où Balthus – moderne Rancé – produira quelques unes de ses plus belles toiles. C’est là, à notre sens, dans la lumière du Morvan, retiré du monde, qu’il donnera la pleine mesure de sa peinture. De 1954 jusqu’au début des années 1960, il exécute ainsi des œuvres d’une beauté souveraine. Une soixantaine de tableaux, portraits, nus ou paysages peints dans cette couleur très « locale » – un mélange de violet, de rose et de brun lumineux –, typique de l’esprit régnant alors au château de Chassy. En 1961, changement de décor. De la vallée de l’Yonne on passe sans transition aux collines éternelles de la Rome antique. Choisi par André Malraux, alors ministre de la Culture, Balthus est nommé à la tête de l’Académie de France à Rome. Il y restera quinze années. C’est au cours de son séjour romain passé à la Villa Médicis, sous les regards bienveillants de Bassano et Giorgione, qu’il fournira certaines de ses plus belles toiles, comme La Chambre turque, où l’on devine Ingres et qui fait joliment penser à Matisse…

Un scandale public

Pour finir, disons que face à la quarantaine de pièces majeures issues de toutes les périodes créatrices de l’artiste, on sentira ce qu’est le vrai bonheur de peindre. Face à cet art lent, peut-être aussi pensera-t-on au poème d’Hésiode, Les Travaux et les Jours : l’idée que la peinture est un chemin rude et solitaire. En tous cas, Balthus, ce « figuratif dans une époque abstraite », s’imposera comme un être à part. Disparu en 2001, on sait que l’artiste a longtemps vécu dans un chalet à Rossinière, dans les Alpes vaudoises, aux côtés de sa seconde femme, la Japonaise Setsuko. On connaît son goût pour l’Italie et les peintres de Sienne. Et comme le savoir n’a pas de frontières, on citera encore l’une de ses lectures favorites : le traité de peinture du Jardin des grains de moutarde. La Chine, Tchouang-tseu, les paysages de Poussin et la pensée taoïste, les fresques de Lorenzetti… Entre ascèse et mondanité, Balthus est un esprit libre. Peut-être le dernier des humanistes.

Mais exposer Balthus aujourd’hui, pour un musée, c’est aussi relever un défi bien curieux. On l’a vu, ses jeunes filles aux jupes haut relevées peuvent parfois susciter chez certains visiteurs… un léger malaise. En novembre 2017 à New York, la toile de 1938, Thérèse rêvant, provoquait un scandale public au Metropolitan Museum of Art. Une pétition était même lancée en ligne pour exiger le décrochage de l’œuvre ou au moins sa contextualisation ! Une controverse d’un autre âge, réveillée par les nombreuses révélations d’abus sexuels liées à la campagne #MeToo, qui relance le débat sur les limites de la représentation artistique…

 

 

Mémo

« Balthus », jusqu’au 1er janvier 2019 (l’exposition sera ensuite présentée à Madrid, au Musée Thyssen-Bornemisza). Fondation Beyeler, Baselstrasse 77, Riehen, Suisse. www.fondationbeyeler.ch

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