Jean-Michel Othoniel… face à lui-même

 Paris  |  13 septembre 2018  |  AMA  |  Tweet  |  LinkedIn

Le Musée d’Art Moderne et Contemporain de Saint-Étienne offre actuellement une carte blanche à Jean-Michel Othoniel, pour sa troisième exposition personnelle au sein de cette institution. L’artiste est également à l’affiche du Musée des Beaux-Arts de Montréal, jusqu’au 11 novembre. Rencontre…

Mais jusqu’où ira Jean-Michel Othoniel ? Pour les 30 ans du Musée d’Art Moderne et Contemporain de Saint-Étienne, le plasticien, originaire de la cité minière, présente une « vague » plus gigantesque que celle vue, en 2017, au CRAC de Sète. Réflexion intime et profonde sur son avenir d’artiste, l’exposition « Face à l’obscurité » résonne aussi comme la fin d’un cycle. Entretien sans nostalgie, teinté de souvenirs et d’enivrantes incertitudes.

 

La Grande Vague de Saint-Étienne serait-elle le prolongement de celle présentée l’année dernière, à Sète ?

Ces deux installations ont très peu à voir, en fait. La Grande Vague ici présente est une sorte de « matrice » conçue comme un lieu d’écho quelque peu menaçant, dont la forme est plus ambigüe et en mouvement, en regard de celle du Sud, qui s’envisageait plus comme un monument de briques de verre.  C’est une œuvre ici personnelle, liée à mon histoire et à la ville. Une sorte de « folie d’artiste » qui ne correspond à aucune logique de musée.

 

Une pièce liée à la cité stéphanoise ? Est-ce-à dire que cette dernière a marqué votre parcours ?

Indéniablement… Le MAMC a été déclencheur de ma vocation d’artiste. Dès l’âge de six ans, j’ai suivi des cours d’éveil à l’art à la Maison de la culture et participé aux cours du soir à l’École des Beaux-Arts de la ville. Très tôt, je me suis familiarisé aux collections de ce musée joyeux, accueillant et lumineux, loin de mes souvenirs de gueules noires et de tristes façades urbaines. Mais je vous rassure, je n’y ai pas vécu une enfance à la Zola !

 

Vous exposez aussi deux petites pièces en lien, encore une fois, avec votre enfance. Pouvez-vous nous les présenter ?

Il s’agit d’une vidéo, qui est plus un témoignage, et d’une photographie en noir et blanc. Ce sont des souvenirs de performances prenant encore plus d’envergure au contact des autres œuvres exposées. La vidéo évoque la métamorphose d’un terril en volcan, en 1994, au Musée de la mine. Contrairement à ceux du Nord de la France, à Saint-Étienne ces monticules se trouvaient en plein cœur de la ville. Petit, ils me terrifiaient, car j’étais persuadé que c’étaient des volcans prêts à exploser ! Cette angoisse, j’ai tenté de l’exprimer de manière poétique, en 1994, à travers la performance filmée.

 

Comment avez-vous alors procédé pour cette transmutation artistique ?

Avec des artificiers, nous avons tiré des feux de Bengale et d’artifice sur le haut du terril, scène que j’ai filmée avec une caméra Super 8. En résulte un film racontant ce rapport tellurique qui rend compte de l’âpreté des éléments, que l’on pouvait déjà ressentir dans mon travail avec le soufre. Sa forme évoquait en germe celle de La Grande Vague, que j’envisage aussi comme une grande masse de charbon. Il y a donc un lien très fort à mes souvenirs et à mes fantasmes d’enfant dans ces pièces.

 

Quid de la seconde ?

Il s’agit d’une petite photographie qui fit l’ouverture de ma rétrospective au Centre Pompidou, en 2011. Fondatrice de mes débuts d’artiste, elle résulte d’une performance exécutée lors d’une visite familiale à Saint-Étienne. Vêtu d’une grande aube de prêtre, je souhaitais performer devant une grotte que mes souvenirs d’enfance rendaient encore plus belle et miraculeuse. Arrivé sur le site, je me rendis compte que celui-ci n’avait plus aucune magie. J’ai donc continué mon chemin et suis tombé devant un mur de barrage du XIXe siècle, dont l’eau sortant des vomitoires avait complètement gelé.

 

Qu’avez-vous fait alors ?

J’escaladais ces murs de glace, tombant et remontant inlassablement jusqu’à épuisement. Je réalisais ainsi beaucoup de photos et ne gardais de celles-ci que la plus petite, tirée sur du papier argentique. Un format pudique, discret, que l’on pouvait facilement oublier dans un livre. J’en disais, en effet, déjà beaucoup trop sur moi-même.

 

Saint-Étienne, l’angoisse enfantine des terrils, les lieux fantasmés, une performance qui signe vos débuts d’artiste… Cette exposition marque indéfectiblement votre empreinte sur le territoire.

Elle annonce également la fin d’un cycle, une sorte de fin d’adolescence vécue par… un vieil adolescent ! Je sors désormais de ce côté « autobiographique », je me mets à distance de ma propre histoire.

 

Certes, mais face à La Grande Vague, ces « autoportraits » en obsidienne ne parlent-ils pas encore de vous ?

C’est vrai… D’un côté de l’exposition, vous avez cette grande houle qui attire et porte en elle cette violence des profondeurs. Dans cette œuvre posée comme sur une aurore boréale, s’y miroitent toutes les nuances de gris que je n’avais, auparavant, jamais perçues de la sorte. De l‘autre, vous vous retrouvez face à une « armée » d’obsidienne, comme plantée au sol, dans une certaine austérité, mais aussi brillance, où l’on oublie La Vague. J’ai voulu traiter ce rapport à l’obscurité de manière binaire.

 

L’obscurité à laquelle vous faites référence évoque aussi la couleur noire. Que représente cette dernière pour vous ?

Le noir ? C’est la vie, la ruche, le ventre de la femme. C’est aussi le noir de la création, celui de la caverne de Platon, du cosmos… Néanmoins, ce n’est pas cette couleur qui importe, c’est ce que l’on y met ! Le noir de mes sculptures en obsidienne est un noir-miroir, très coupant, grave. Un noir presque pictural. Celui de La Grande Vague est un noir-reflet, fait d’irisations. L’obscurité qui s’en dégage alors est pleine de mystère, de « merveilleux inquiétant ».

 

Revenons à cette dernière. Vous dites qu’elle ne correspond en rien à une « logique de musée ». Qu’entendez-vous par là ?

C’est une pièce difficile, lourde, longue à monter et démonter [la pièce fait 5 mètres de profondeur, 15 de largeur et 6 de hauteur, ndlr]. Pour qu’une institution l’accueille de manière pérenne, il faudrait qu’elle possède des stockages énormes. Certes, elle pourrait trouver sa place dans une fondation qui souhaiterait sanctuariser les œuvres. Mais cette vision n’est pas celle que partage la majeure partie des établissements français. Peut-être est-ce à moi de créer ce lieu ? J’y songe de plus en plus.

 

Votre Grande Vague est puissante et impressionnante, quasi architecturale. Quel lien nourrissez-vous d’ailleurs avec l’architecture ?

Attiré indéniablement par le monumental, je souhaite m’orienter vers la création de « monstres » qui dialogueraient avec l’espace, le public, en dehors des musées. Je souhaite réaliser des œuvres étranges, singulières, autonomes, résistant aux lois du marché. Et dans mon désir d’architecture, je retrouve aussi les sentiments directs et violents de mes premières œuvres faites en soufre. En fait, je me sens à un moment charnière de ma création. Je crée des œuvres « engagées », dans le sens où je sors du contexte muséal, tout tracé, et j’ai envie de confronter mon travail à différentes cultures. Et puis, je sens qu’il faut que j’aille vers le public à travers des installations qui dialogueraient avec l’architecture. Cet art est cultivé et à la portée de tous !

 

Parlez-nous de sa conception technique, qui semble très complexe…

La pièce a nécessité deux ans de recherches et un an de dessins techniques purs, afin de positionner les briques dans l’espace, sur une forme organique. Pour ce faire, nous avons usé de logiciels pointus, liés à l’aviation, tel le logiciel CATIA créé par Dassault et utilisé par Frank Gehry pour la fabrication de ses voiles de verre.

 

Mis à part Saint-Étienne, quelle est votre actualité ?

Les dessins techniques de La Grande Vague étaient visibles à l’exposition « Coder le monde » au Centre Pompidou, jusqu’au 27 août dernier, et j’ai maintenant un solo show au Musée des Beaux-Arts de Montréal, « Motion – Émotion », où je présente mes tornades de perles, dont la forme rappelle celles exposées au CRAC, à Sète, en 2017. À Montréal, ce sont des mobiles que j’ai travaillés par ordinateur, afin de créer de féériques ballets entre elles…

 

 

Mémo

« Jean-Michel Othoniel. Face à l’obscurité », jusqu’au 16 septembre. Musée d’Art Moderne et Contemporain Saint-Étienne Métropole, rue Fernand-Léger, Saint-Priest-en-Jarez. www.mamc-st-etienne.fr

« Jean-Michel Othoniel. Motion – Émotion », jusqu’au 11 novembre. Musée des Beaux-Arts de Montréal, 1380 rue Sherbrooke Ouest, pavillon Jean-Noël Desmarais, Montréal, Canada. www.mbam.qc.ca

 

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