Laurent Grasso ou l’énergie vibrante de la Terre

 Paris  |  13 septembre 2018  |  AMA  |  Tweet  |  LinkedIn

En cette rentrée, Laurent Grasso revient à la Galerie Perrotin avec « OttO », une exposition révélant les mystères des terres sacrées aborigènes, à travers des objets et un film éponyme. Pour AMA, l’artiste dévoile les enjeux de sa pratique. Entre visible et invisible, scientifique et sacré…

Une machine de Steiner, des sculptures aux formes hypnotiques, des sphères de verre… Des objets hybrides gravitent autour du nouveau film de Laurent Grasso, OttO, montré pour la première fois en France. L’artiste y poursuit un travail de représentation de l’immatériel et des recherches autour de déclinaisons esthétiques, fictionnelles et poétiques produites à partir d’utopies, de théories ou de mythologies scientifiques. Explications…

 

Votre nouveau film OttO exposé à la Galerie Perrotin a été tourné sur des sites sacrés aborigènes. Qu’est-ce qui vous a poussé à vous y intéresser ?

En 2016, j’ai été invité par Mami Kataoka à participer à la 21e Biennale de Sydney, pour laquelle j’ai envisagé de créer un projet dans le désert australien. Je me suis documenté sur la culture des aborigènes, leur relation au cosmos, à l’invisible, aux vibrations imperceptibles de la terre dont ils sont les gardiens. J’ai décidé d’en faire un film de 21 minutes qui a constitué le point de départ de mon exposition à la galerie.

Votre film OttO présente, en effet, des déserts traversés par des sphères sur fond sonore assez troublant. De quoi s’agit-il ?

Le titre du film évoque un personnage qui donne également son nom à l’exposition. « OttO » fait référence à Otto Jungarrayi Sims, traditional owner [propriétaire symbolique, ndlr] de terres aborigènes d’Australie, de la communauté de Yuendumu, mais aussi à Winfried Otto Schumann, ce physicien allemand qui a étudié les résonances basse fréquence de la Terre. En plus de leur prénom commun, ces deux personnages partagent un intérêt pour l’énergie magnétique de la Terre que j’ai essayé de capter à l’aide d’un matériel de tournage de pointe. Par ailleurs, des sphères ont été créées et elles constituent en quelque sorte l’émanation tangible des narrations secrètes qui s’imbriquent dans ces lieux sacrés.

À travers ce nouveau film, que cherchez-vous à exprimer véritablement ?

En fait et comme souvent dans mon travail, j’essaie de rendre visible ce qui ne l’est pas, ou du moins de faire ressentir l’énergie, les vibrations d’un lieu à l’aide d’outils de notre temps.

C’est d’ailleurs ce que l’on éprouvait déjà en visionnant votre film « Élysée », réalisé en 2016…

Parfaitement. Suite à l’invitation à participer à l’exposition « Le Secret de l’État » organisée par les Archives nationales, j’ai proposé de filmer les salons de l’Élysée. En filmant le Salon doré, je souhaitais proposer au spectateur une vision complètement différente, pour qu’il puisse en capter l’invisible essence et montrer le rapport entre l’exercice du pouvoir et sa mise en scène.

Revenons à OttO. Ce film, très esthétique de surcroît, utilise des procédés technologiques particuliers. Quels sont-ils ?

J’ai travaillé avec une équipe de dix personnes, dont un directeur photo, une directrice postproduction, sur ce sujet qui a nécessité deux ans de travail. Le tournage a duré environ quinze jours et a été assez intense. Pour filmer le désert, ces collines et ces paysages originels, nous avons utilisé des drones sur lesquels étaient accrochées des caméras thermiques et hyperspectrales. Comme celles-ci captaient les infrarouges et les ondes électromagnétiques, il en résulte, entre autres, des séquences vues du ciel, mais aussi d’autres, très colorées, où l’on devine la silhouette d’Otto Jungarrayi Sims. Ce traditional owner fut notre guide, qui nous a permis d’avoir le feu vert des autorités pour pouvoir opérer dans ces lieux sacrés.

Négocier afin d’obtenir le droit de filmer de hauts lieux de pouvoir, à la charge magnétique, sacrée, semble faire partie intégrante de votre création…

En effet, l’aspect diplomatique qui est de négocier l’accès à des sites fait partie de mon processus créatif. Ces négociations ont été réalisées grâce à l’entremise du professeur et historien Darren Jorgensen, qui nous a mis en contact avec Otto Jungarrayi Sims.

Quel regard porte cette communauté sur ce film ? Leur avez-vous montré ?

Les Warlpiris ont validé le film. Ce sont des traditional owners, c’est-à-dire qu’ils n’ont que la propriété symbolique, et non matérielle, des lieux. Même si j’étais conscient de leur situation politique délicate et dramatique, mon objectif délibéré était de faire un film en collaboration artistique avec eux, sans poser sur le sujet un regard autoritaire. Ceci fut possible car Otto est lui-même artiste, tout comme son père, dont le travail fut d’ailleurs montré dans la grande exposition « Magiciens de la Terre », au Centre Pompidou, par Jean-Hubert Martin.

Le cinéma s’avère donc être l’un de vos outils privilégiés. Quelle place tient-il dans l’ensemble de votre travail ?

Il est pour moi un instrument de pouvoir qui fait partie d’une pratique très diversifiée. Mes outils sont la caméra, le sujet, le son, le mouvement… J’imagine des objets, des dispositifs immersifs étudiant certains mécanismes – les forces, les fréquences, le rayonnement –, et je souhaite susciter chez le spectateur des questionnements. À travers mes pièces, j’essaie de comprendre quel type d’histoire l’homme a besoin de se raconter pour exister.

Racontez-nous un peu de ces histoires. Dans cette exposition, on trouve des objets de toutes formes et matières…

Je crée des machines, ici actives, afin d’éviter de me cantonner à des réflexions purement anthropologiques. J’aime associer des croyances scientifiques éprouvées et d’autres qui le sont moins, afin de créer des fictions portant sur la question de la représentation, mais aussi celle du pouvoir et du contrôle, dans notre société. Pour cette exposition, j’ai imaginé des machines et des objets inspirés du XXe siècle. À l’entrée de la salle de projection du film, « OLOM » accueille les visiteurs. Il s’agit d’une sculpture inspirée de l’Oscillateur à Longueurs d’Onde Multiples conçu par l’ingénieur russe Georges Lakhovsky en 1930, censé soigner les gens avec des fréquences. Il y a aussi « The Owl of Minerva », œuvre monumentale en onyx, déclinée à partir d’une série imaginée au départ pour une commande de l’Institut de France, dont Minerve est l’emblème. Elle renvoie également au « Dreaming », ce « Temps du rêve » qui relie la chouette au site sacré aborigène évoqué dans le film…

On y voit aussi des peintures et toutes sortes de machines plus intrigantes les unes que les autres.

Je montre effectivement parmi d’autres peintures, celle sur feuille d’argent représentant le personnage Otto, mais aussi les « sphères de Schumann » aux spirales de métal conducteur diffusant la résonance, une raie électrique en onyx représentant ce poisson utilisé dès l’antiquité dans le domaine médical, des « radionix », machines très ésotériques et mystérieuses… Cette exposition convoque à la fois l’immatériel (comme le gaz néon et argon, les fréquences) et des matières qui sont censées exercer un certain magnétisme.

Seriez-vous un nouvel alchimiste de l’art ?

Je travaille avec des outils contemporains, comme un artiste d’aujourd’hui. Il n’y a rien de mystérieux là-dedans ! Toutefois, j’aime créer le trouble en associant des procédés scientifiques à d’autres, plus irrationnels… J’essaie d’opérer à des endroits où notre croyance rationnelle peut être mise à l’épreuve par des choses qui le sont beaucoup moins, et qui commencent à être analysées dans nos sociétés. Je ne cesse de travailler en rapport avec l’Histoire, sur cette frontière si ténue entre le sacré et la science, le visible et l’intangible…

 

 

Mémo

« OttO », jusqu’au 6 octobre. Galerie Perrotin, 76 rue de Turenne, Paris 3e. www.perrotin.com

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