Ces images qui prennent vie…

 Paris  |  7 juillet 2018  |  AMA  |  Tweet  |  LinkedIn

Critique d’art, journaliste, ancien rédacteur en chef d’AMA, Clément Thibault est également curateur. Il présente à Paris « Rituels, Images vivantes » : une exploration des permanences de la pensée magique et chamanique dans le travail d’artistes contemporains. À voir à la H Gallery.

 

Pourquoi, en 2018, réaliser une exposition sur les permanences d’images, de gestes et d’idées relevant d’une pensée magique dans l’art contemporain ? D’abord, parce que le fait spirituel, dans son ensemble, connaît un regain d’intérêt, dont les artistes sont la chambre d’écho et, parfois aussi, les initiateurs. Les sociétés occidentales cherchent à se ré-enchanter, à s’extraire de longs siècles de phénoménologie triomphante et d’excès rationalistes. Comme si l’on devait renouer, avec maladresse parfois, avec l’inexplicable. Depuis quelque temps, la littérature scientifique est prolixe sur les états modifiés de conscience et les pratiques religieuses immémoriales ; en Nouvelle-Zélande, le Parlement a reconnu le fleuve Whanganui comme une entité vivante et l’a doté d’une personnalité juridique… Les événements illustrant ce rejaillissement spirituel sont légion, nourris par la pensée écologique, la reconsidération de l’humain face au non-humain et le développement d’un matérialisme non-anthropocentrique, portés par la mise en réseau du monde. La seconde raison, c’est parce que l’espace de la H Gallery s’y prête, avec sa distribution particulière. Deux salles séparées par un couloir, comme deux états séparés par un passage. Cette distribution offre une métaphore architecturale du rituel.

 

Les effets du rituel

Ainsi, l’effet recherché était de considérer dans le premier espace la manière dont l’iconographie du rituel inspire les artistes, et dans un second temps, évoquer l’idée d’image vivante. Le fait qu’une image joue avec son référent, qu’elle nourrisse avec lui une indistinction, est un classique de toute pensée magique, comme l’écrivait Michel Melot dans son ouvrage Une brève histoire de l’image (Bulletin des bibliothèques de France, 2007). Si l’on considère plus particulièrement le rituel, on constate qu’il s’agit très généralement d’un acte de médiation, de rapprochement des mondes, par l’usage d’images. Pour soigner et protéger, consulter les Anciens, accéder au savoir aussi, les praticiens fonctionnent par analogie, ou par métonymie. Les récipiendaires d’un pouvoir magique agissent grâce à des médiateurs, totems, bâtons, danses, chants ou coups de tambour, masques ou effigies… Les bâtons de chamane et de sourciers d’Isabelle Levenez vont dans ce sens, exposés près des aquarelles qu’elle réalise depuis le début des années 1990. Aquarelles dans lesquelles Isabelle Levenez emploie la liquidité du pigment dilué à l’eau pour superposer des formes – figures et visages, crânes, animaux, objets et plantes. Un visage d’homme sur lequel se superpose le crâne d’un reptile… Comme le rapprochement des intériorités, des âmes, des deux êtres. Une image animiste. Les photographies de Jeanne Susplugas vont aussi dans ce sens. Mask (2009), celle d’un humain portant à son visage un masque de soin, fait d’abord référence à un monde aseptisé, clinique, aliéné. Mais il y a quelque chose de bien magique dans l’acte de cet individu, immortalisé à l’instant de poser le masque sur son visage, dont les yeux sont laissés dans la pénombre. L’identité disparaît derrière celle du masque. La photographie est placée près d’un masque des années 1930 – un masque « zakpei ge », communément appelé « masque de feu », qui servait à surveiller les feux dans les villages et punir ceux qui les attisent trop, au risque de créer un incendie.

L’exposition a été construite dans une volonté de mêler les images d’artistes contemporains avec les productions d’art classique africain et d’artistes bruts – quand bien même la distinction art brut / art contemporain gagnerait à être discutée. Les billets de Melvin Way côtoient ainsi les toiles d’Aurore Pallet. Ces billets, sortes de talismans de taille modeste que Melvin Way conserve dans sa poche ou cachés dans des livres, sont réalisés dans un temps long, en collant des morceaux de papier noircis au stylo à bille de formules mathématiques ou chimiques, accompagnées de symboles et de mots énigmatiques, puis recouverts par endroits de ruban adhésif. Dans un entretien avec le collectionneur Bruno Decharme, Melvin Way déclarait ne pas dessiner, mais faire de « la science de réparation, de la science médicale », science dans laquelle transparaît son obsession pour l’espace et le temps, les liens entre le cosmos, la terre et l’individu. Aurore Pallet, quant à elle, a produit pour l’exposition des transferts sur papiers marouflés sur toile s’inspirant des images agissantes, ces images qu’un individu porte pour ses effets actifs quand il est atteint d’un mal. Le signe d’une toile renvoie à ceux employés pour réconcilier l’équilibre des forces cosmiques et telluriques d’un individu, celui de la seconde à ceux qui accompagnent le changement dans l’harmonie.

L’un des billets de Melvin Way, offrant une définition du « tropisme », épouse également le travail de Ritual Inhabitual, un collectif composé de deux artistes d’origine chilienne : la taxidermiste Florencia Grisanti et le vidéaste Tito González García. Les deux artistes mènent un projet documentaire et photographique sur les Mapuche – littéralement « peuple de la Terre », un ensemble de communautés aborigènes de la zone Centre-Sud du Chili et de l’Argentine. Réalisés au collodion humide, un procédé photographique conçu par Gustave Le Gray au milieu du XIXe siècle, leurs portraits de chamanes et de plantes de la région marquent par leur beauté, la précision de la technique et de ses délicats niveaux de gris. Mais le projet dévoile rapidement un versant plus politique. Toute une tradition ethnologique sur les Mapuche s’est trouvée erronée, parce que fondée sur des documents ethnographiques eux-mêmes inexacts : les photographes qui employaient la même technique du collodion humide au début du XXe siècle, plutôt que de prendre des portraits objectifs, projetaient leur regard occidental sur leurs sujets. Un projet comme pour apaiser une blessure historique… Pour l’exposition, Ritual Inhabitual a également produit deux pièces à partir d’un python royal : le nœud de sa colonne vertébrale et une série de cartes inspirées d’un rituel de divination à l’araignée, le N’gam, employé par les Bafias du Cameroun.

 

Un passage vers les images vivantes

Dans les traces d’artistes marcheurs comme Hamish Fulton, Arthur Novak a réalisé deux voyages en Amazonie (en 2014 et 2017), qui nourrissent sa pratique. Découverte de la faune et de la flore, de techniques séculaires de survie, vivant dans la forêt avec la bénédiction des chamanes de la région… Ces moments passés dans un autre monde se retrouvent dans des dessins grand format au fusain, des sculptures, ainsi que dans une pratique documentaire et des archives. Arthur Novak évoque parfois un sentiment d’ « amazonisme », comme une nouvelle forme d’orientalisme. De la même manière qu’Edward Saïd a remarqué que les artistes du XIXe siècle projetaient leurs fantasmes, notamment une quête des origines, dans l’Afrique du Nord, peut-être projetons-nous les nôtres, ceux d’une union retrouvée avec la nature et la spiritualité, dans ces territoires qui nous demeurent exotiques ? Pour l’exposition, Arthur Novak a conçu un important wall drawing entre les deux espaces de l’exposition : les feuilles d’une palmeraie envahissent le couloir, comme celles que l’on pousse des mains avant de découvrir une clairière.

Ce wall drawing fournit le passage d’un espace à l’autre de l’exposition, comme celui d’un état à un second, peuplé d’images vivantes : les poupées de Michel Nedjar en premier lieu et ses séries de dessins plus récentes, traversées par l’enfance et le primitivisme, la vie et la mort, la magie et le voyage. Les photographies sans appareil de Sandrine Elberg, également. Depuis l’obtention d’un atelier en 2013 et la construction d’une chambre noire, son travail s’est cristallisé autour de recherches photographiques très plastiques, ancrées dans une exploration d’images relevant d’un imaginaire cosmique et ayant recours à de fréquents jeux d’échelle. Se trouve-t-on dans le micro ou le macro ? Dans la matière, le cosmos ou un espace poétique ? Ses deux tirages de la série des Corps célestes sont réalisés sans appareil, uniquement à partir d’expériences menées en chambre noire sur des Polaroïds scannés – n’étant plus en vente et leur date de péremption passée, leur chimie n’en est que plus instable. Obtenues cachée, dans un processus artistique qui n’a rien à envier au rituel, ces images témoignent de la capacité à révéler la vie, un esprit au-delà du visible. D’une certaine manière, elles rappellent les prises de vue à exposition longue que réalisaient les médiums au XIXe siècle pour prouver l’existence des esprits.

L’exposition s’achève avec Caroline Le Méhauté, dont le travail sculptural est caractérisé par une présence forte dans l’espace, une certaine puissance physique. Par son emploi fréquent de la tourbe de coco, Caroline Le Méhauté place ses œuvres dans une réelle proximité avec la nature. À noter qu’une large part de ses pièces se nomment « Négociations », comme le reflet d’une artiste qui ne crée pas ex nihilo, dans un acte presque démiurgique qui verrait l’artiste agir de manière toute puissante sur la matière. Une négociation, c’est une économie. En sculpture, cela témoigne d’une vision non anthropocentrique de la matière, qui flirte parfois avec le projet politique. À première vue, Négociation 57 – Grow, grow, grow est un tas comme l’art contemporain à tant su en faire, du tas de graviers de Bernard Pagès au tas de charbon de Bernar Venet, en passant par le tas de bonbons de Félix González-Torres, ceux de Yoko Ono et même ceux que l’on retrouve avec facétie dans le film The Square de Ruben Östlund (2017). À la différence de ces derniers, celui de Caroline Le Méhauté s’anime d’une délicate respiration. La Terre respire… À ses côtés, une statuette Akan (Côte d’Ivoire, circa 1930), une maternité, dont l’enfant (accroché à l’origine sur le dos) a disparu à cause des vicissitudes du temps. Poignante absence poétique. Allégorie plus grande encore de la maternité.

En 1971, Mircea Eliade publiait La nostalgie des origines, ouvrage rassemblant divers articles de méthodologie et d’histoire des religions, mais dans lequel transparaissait un projet, presque un fantasme. Le fait que l’historien des religions, dans une société désacralisée, puisse contribuer à l’élaboration d’une nouvelle spiritualité, d’un « nouvel humanisme », par la confrontation de l’Occidental avec les mondes qui lui sont étrangers, dans le temps comme dans l’espace. Les artistes eux aussi, en s’inspirant de ces images vivantes, de ces gestes et de ces idées venus d’autres mondes, en mêlant notre culture aux autres, préparent le terrain à l’émergence de nouvelles conceptions du monde, de nouvelles spiritualités. L’exposition Rituels, Images vivantes dévoile ces images. Comme la permanence des autres fonctions de l’art… que celle de l’art.

 

 

Mémo

« Rituels, Images vivantes », jusqu’au 21 juillet. H Gallery, 90 rue de la Folie-Méricourt, Paris 11e. www.h-gallery.fr

 

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