Hicham Berrada ou le monde des possibles

 Paris  |  7 juillet 2018  |  AMA  |  Tweet  |  LinkedIn

C’est un « régisseur de réactions chimiques » qui explore les protocoles scientifiques. Dans une sorte de Land art revisité, Hicham Berrada se frotte au vivant, mais souvent à l’échelle de la molécule. Plasticien fasciné par la chimie, il réinvente certains processus naturels, créant de très inédits paysages. Entre nature et artifice…

 

Avez-vous déjà vu un champ de pissenlits libérer ses halos blancs en pleine nuit ? Un nuage bleu se former en quelques instants, tel un ciel mouvementé du peintre François Boucher ?  Ou encore des paysages intemporels former de délicats jardins aquatiques, des galaxies abstraites naître sous vos yeux ? Quelle est donc cette magie ? Hicham Berrada n’est pas un magicien, c’est un virtuose des expériences physiques. Artiste alchimiste, il contrôle les combinaisons chimiques comme un peintre sa palette de couleurs. Dans son atelier, aucune toile, mais de petites boîtes empilées les unes sur les autres. Il suffirait de les activer pour qu’elles expriment leur magie, comme autant de paysages oniriques.

 

J’ai découvert votre travail en 2013, lors d’une exposition collective au Palais de Tokyo. Comment a évolué votre pratique depuis ?

En 2013, j’ai passé un an à la Villa Médicis. C’est ici que j’ai pu lancer le début de plusieurs recherches. Cela m’a permis de réaliser plus tard Mesk-Ellil (2015), ou encore Masse et martyr (2017), des concrétions artificielles en bronze que je présentais à l’Abbaye de Maubuisson jusqu’en avril dernier. C’est souvent très long. Le facteur temps dans mon travail est une composante essentielle. Ces objets évoluent, je dois les garder dans mon atelier un an, voire deux ans, avant de pouvoir les montrer.

 

Vous voulez dire que vous ne connaissez pas l’issue visuelle de vos œuvres ?

Non, je ne connais pas le rendu dans cet espace-temps. Personne, d’ailleurs, pas même les scientifiques. Par exemple, combien de temps un morceau de sel peut durer dans un milieu sursaturé ?

 

Quelle partition jouez-vous dans le processus créatif qui émerge de ces phénomènes physiques ?

Mon rôle d’artiste est de choisir des conditions, notamment des boîtes, que ce soit un aquarium ou un terrarium, pour que la forme puisse naître seule. Toujours avec l’idée que je ne touche pas les objets. Il s’agit de mettre en scène des morceaux de nature. Aucune des images que je produis n’est une vue de l’esprit. Ce sont des éléments réels, d’où le nom de la série Présage par exemple. Cela revêt l’idée d’une expérimentation, d’un présage, comme se dire que les océans pourraient ressembler à cet écosystème dans quelques millions d’années. Qu’il n’y ait plus de vie telle qu’on la connaît, mais d’autres formes, notamment minérales. Pour cela, je mets en place des protocoles, des recettes au sens scientifique du terme. Ils sont très précis et doivent garantir la parfaite reproductibilité de l’expérience, autant de fois que nécessaire.

 

Quelle est la place du hasard dans votre œuvre ?

Le hasard est dans l’atelier. Je me permets de faire consciemment des essais non mesurés. Je laisse alors place à l’intuition. En revanche, dans les musées, dans mes performances, j’applique mes recettes qui ont été éprouvées 30, parfois 50 fois au sein de l’atelier. Par exemple, lorsque j’étais à la Villa Médicis, j’ai réalisé des essais avec des pâquerettes dissoutes dans de l’acide. Elles formaient progressivement une galaxie. J’ai essayé plusieurs centaines de fois, mais n’ai jamais réussi à reproduire le même effet. J’ai même demandé à des amis scientifiques de m’aider… Il est certain qu’il y a un paramètre qui m’échappe. C’est ici que se joue la part de l’inattendu. Alors, je me contente de montrer la vidéo qui capture ce premier essai.

 

La performance est-il votre moyen d’expression principal ?

Pas forcément. La photographie est également très présente. Je la prends souvent à la fin de la performance. À l’image de l’œuvre intitulée Un serpent dans le ciel, la photographie est le dernier plan de la performance. Quant aux vidéos, ce sont des actions, sans public, et qui finissent sur une photographie. Finalement, de l’action il ne reste qu’une histoire racontée. Elles cristallisent le discours. Les vidéos et les photos sont des supports et des instruments d’enregistrement du réel. Je ne retouche jamais les images, les couleurs ou la durée. C’est important pour moi de rester très présent dans le réel, mais avec des images qui ne lui ressemblent pas. Ce qui se joue à travers cela, c’est un peu le mécanisme de l’hallucination : voir apparaître de l’inattendu dans un espace réel.

 

À l’inverse de ces instruments qui figent, les aquariums sont des paysages en constante évolution ?

En réalité, ils suivent une courbe d’évolution, puis se figent. Sur certaines compositions, j’arrive à avoir une évolution jusqu’à six mois. Ensuite, elles atteignent un état d’équilibre. Toutes les réactions se sont faites et le paysage reste relativement inchangé. Mais je les vois plutôt comme une partition que l’on rejoue sans cesse. Car lorsque les œuvres rejoignent une institution ou intègrent une collection, c’est le protocole qui est vendu.  Ce sont en réalité des peintures avec un facteur temps. C’est donc important pour moi de ne pas les laisser plus de six ou 12 mois en l’état. J’aime l’idée de pouvoir les réactiver à différents moments et de voir le paysage évoluer tout le temps, comme un morceau de paysage réel. En revanche, avec les paysages en bronze, les temporalités sont plus longues.  Ici, ils pourraient continuer d’exister jusqu’à ce que le bronze disparaisse lui-même. Selon les corrosionnistes, dans l’air 15.000 ans, dans l’eau 5.000 à 6.000 ans.

 

Pourquoi la chimie comme socle de votre travail artistique ?

Au départ, j’avais une fascination pour la morphogenèse. Toutes les formes naturelles particulières, comme les cristaux, les plantes, les herbiers et les principes qui les régissent. C’est ce répertoire de formes qui m’intéresse principalement. Notamment celles qui ont une plus grande complexité que la pierre et qui ont le pouvoir en elle de se régénérer. Ces formes-là ne subissent pas l’érosion. Elles sont inaltérables, à l’inverse du vivant. Dans mes performances, Rapport de lois universelles (2012) et Fleurs (2015), je questionne le mouvement des nanoparticules de fer. L’une est soumise à un champ magnétique produit par deux pôles qui essaient chacun d’attraper le plus de nanoparticules, l’autre est exposée à un seul pôle, attaqué par un jet d’air haute pression. J’étais fasciné par cette forme qui se reconstitue à l’identique. J’aime aussi l’idée de trouver dans le réel des métaphores des sentiments humains. Cette notion entre l’abstrait et le réel, où l’on n’a rien pour se raccrocher si ce n’est finalement ses propres sentiments.

 

Pourquoi ne pas travailler davantage avec les plantes ?

Cela est infiniment plus complexe à maîtriser, alors même que je suis animé par le désir de contrôle sur la matière. Le vivant est toujours plus compliqué, la chimie ou le minéral sont plus stables. J’ai fait des essais avec des pissenlits, avec Bloom, en 2012. C’est un procédé non pas chimique mais physique : la photonastie – le fait que certaines plantes répondent à des stimuli de lumière, de jour comme de nuit. Si on lui fournit la quantité de lumière suffisante, la plante éclot même en pleine nuit. Évidemment, c’est assez complexe à vaincre, car on dépend des saisons et du cycle de floraison.

 

Le résultat de vos essais est-il à la hauteur de vos attentes ?

De façon générale, je ne suis ni déçu ni tant émerveillé que cela. Je suis plutôt là en tant qu’observateur, j’ai finalement peu de jugement. Je n’ai pas forcément d’attente quant à la réponse donnée lors de mon expérience. Ce qui m’importe, c’est qu’il y ait une réponse visible.

 

Travaillez-vous parfois avec des scientifiques ?

Certaines pièces sont des œuvres à quatre mains. C’est le cas d’une œuvre, Galvaniser, installée à l’ENSIACET de Toulouse [NDLR : École Nationale Supérieur des Ingénieurs en Arts Chimiques et Technologiques]. J’ai travaillé pour l’occasion avec un corrosionniste. Ce sont des colonnes qui font cohabiter des métaux différents. Dès qu’ils sont mis en contact, il se crée un potentiel électrique et le métal le moins noble s’oxyde plus vite. Ensemble, nous avons assemblé ces métaux dans une perspective esthétique, mais en accord avec leur potentiel électrique. Le cahier des charges était d’avoir une œuvre qui tienne debout 400 ans, mais qui évolue. Concrètement, les colonnes rétrécissent et peuvent perdre jusqu’à un millimètre par an, d’autres peuvent disparaître.

 

Vous vous qualifiez de « régisseur d’énergie ». Cela revêt-il une dimension spirituelle ?
C’est beaucoup plus froid, c’est en termes de physique. Le chaud, le froid, tant d’électricité, tant de pression et de forces physiques… Si on prend l’exemple de Présage, il s’agit d’une vidéo enregistrée lors de performances, au sein d’un bocal que je considère comme une toile vierge, où j’essaie d’activer différentes réactions chimiques, afin que leur cohabitation mène à la création d’un paysage en quelques minutes. On touche là à l’idée d’écosystème. Mais je trouve cela intéressant qu’on puisse en avoir cette lecture, que ces expériences puissent aussi être entendues comme mystiques.

 

Dans vos recherches actuelles ou à venir, y a-t-il des étapes que vous n’avez pas encore franchies et auxquelles vous songez ?

Oui, tout à fait. Je cherche toujours, je me base beaucoup sur mes intuitions. Actuellement, j’aimerais essayer de travailler avec des quantités importantes d’eau. Certaines réactions interviennent uniquement sous une pression d’un mètre d’eau. À partir de juillet prochain, je vais être à Lens, dans la résidence Pinault Collection. Je vais pouvoir y réfléchir, car l’atelier y est plus efficace qu’ici. Je pourrai travailler avec des aquariums plus importants, qui permettront des apparitions de formes nouvelles. Un nouveau répertoire d’écriture, en quelque sorte.

 

 

Mémo

Hicham Berrada est représenté par la Galerie Kamel Mennour à Paris, la Wentrup Gallery à Berlin et CulturesInterface à Casablanca.

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