Klein d’œil et pied de nez

 Nice  |  7 juillet 2018  |  AMA  |  Tweet  |  LinkedIn

Après Gustav Klimt en installation immersive – à l’Atelier des Lumières, à Paris –, c’est au tour d’Yves Klein d’être confronté à la réalité augmentée. Rendez-vous cet été à Nice pour une plongée numérique au cœur de la « Révolution bleue ». Plein les yeux !

 

Yves Klein est né à Nice… en 1928. C’est donc en toute logique que l’on célèbre cette année sur la Riviera les 90 ans de sa naissance. Là où l’affaire prend un tour moins banal, c’est que l’exposition-hommage qui lui est rendu se tient… au cœur d’un centre commercial – Nicetoile, soit 19.600 m² entièrement dévolus aux désirs les plus ardemment consuméristes. Mais la trouvaille la plus décoiffante, c’est l’accrochage : une installation immersive faisant appel à la réalité augmentée ! Bref, de l’art du shopping au marché de l’art, Klein, éternel apôtre de l’immatériel, nous revient dans une version 2.0. En clair, les œuvres originales ont ici été numérisées en 3D, traitées en ultra-HD, le tout réalisé par la société LEXPO Augmentée, en partenariat avec l’agence Artcurial Culture. Titré « La vibration de la couleur », ce tout premier module d’une rétrospective numérique destinée à voyager pendant dix ans a des allures d’eurêka. Mais reprenons…

 

Nous sommes au début des années 1960, Castro vient de prendre le pouvoir à Cuba, pendant qu’à New York l’économiste John Kenneth Galbraith s’apprête à publier L’Ère de l’opulence. Tout va bien. Au milieu de tout ça, en Europe, le groupe des Nouveaux Réalistes emmené par le critique Pierre Restany se lance dans la grande « aventure de l’objet ». Lointains cousins du Pop art américain, les membres de ce collectif un peu flou œuvrent avec vigueur. Exaltation métaphorique de l’objet, sens du spectacle, appropriation du réel… La topologie du Nouveau Réalisme est complexe. Le parcours débute avec les objets en plastique de Martial Raysse, icônes flamboyantes de la société de consommation, pour finir avec les épaves de voitures compressées chères à César, dernières figures de l’entropie. Pour mettre un peu d’ordre dans cette poussée de fièvre collective, Pierre Restany jette alors à la volée l’un des postulats dont lui seul a le secret : « Nouveau réalisme = nouvelles approches perceptives du réel ». Le tour est joué. Le jeudi 27 octobre 1960, les Nouveaux Réalistes signent au domicile parisien d’Yves Klein, rue Campagne-Première, la déclaration constitutive du mouvement. Rédigé par Restany en neuf exemplaires, le manifeste est « l’indispensable prélude à la Révolution bleue ». Suivent dix années de création mêlant sculptures détonantes, pianos éclatés, accumulations diverses et autres barricades de fûts de pétrole rouillés. Le 27 novembre 1970, le groupe est dissous, en grande pompe, à l’occasion du dixième anniversire du Nouveau Réalisme à Milan. Tout est dit. Mais revenons à Klein.

 

Quand l’« Exposition du Vide » fait le plein

Paris, le 28 avril 1958. Dans une galerie aux murs nus, Yves Klein expose le Vide. Nous sommes chez Iris Clert, dont la galerie pour l’occasion vient d’être entièrement repeinte en blanc. Sur les cimaises, aucun tableau, rien que le Vide. Ni plus, ni moins. Pour se mettre dans l’ambiance, côté rue, les vitres ont été recouvertes du fameux « bleu Klein », donnant à la scène un côté irréel. C’est dans ce halo « bleu défense passive » que tout va se jouer. Au numéro 3 de la rue des Beaux-Arts, des gardes républicains accueillent maintenant les visiteurs conviés à ce vernissage insolite. À l’entrée, un cocktail bleu est servi aux amateurs de sensations nouvelles. Seule fausse note dans ce camaïeu d’outremer, la préfecture s’oppose à l’illumination bleutée de l’obélisque de la Concorde. Mais qu’importe ! Première grande victoire, l’« Exposition du Vide » fait le plein. Dans une communion païenne et néanmoins très parisienne, chacun s’imprègne de la sensibilité du lieu. Il est question d’énergie cosmique et d’idéal universel… Grand ordonnateur des passions, Klein est alors au sommet de son art. Lyrique et péremptoire, il déclare que « dans le cœur du vide, aussi bien que dans le cœur de l’homme, il y a des feux qui brûlent ». Il n’en fallait pas plus : l’immatériel triomphe.

 

Deuxième acte : la pression monte d’un cran

Ces « feux qui brûlent », Klein les avait entrevus très tôt. Dès les premières toiles monochromes, au début des années 1950, il avait perçu cette intensité de la couleur pure. Sur les brisées de Malevitch et de son Carré blanc sur fond blanc peint en 1918, Klein, vaillamment, poursuivait l’exploration des limites. Peintes au rouleau, d’une même couleur, ses Propositions mononchromes allaient ouvrir la voie à une nouvelle « sensibilité picturale ». À partir de 1957, fasciné par les pigments en poudre, Klein entame son « époque bleue ». Un bleu inédit, profond, rapporté des confins du spectre. Un bleu aux limites de l’outremer, tellement impensable que faute de pouvoir lui donner un nom existant on lui en inventa un : IKB, pour International Klein Blue. Le célèbre « bleu Klein », taillé dans le ciel niçois, traqué au plus profond des peintures de Giotto, deviendra la marque de l’artiste. À tel point qu’on le retrouve désormais partout. Dans ses tableaux bien sûr, mais aussi sur ses reliefs, ses petites Victoire de Samothrace et ses globes terrestres, ses éponges gorgées de couleur ultramarine, véritable « énergie poétique concentrée ».

Mais Klein ne s’arrête pas là. La « Révolution bleue » est en marche. En novembre 1959, l’artiste réalise la première cession de « zone de sensibilité picturale immatérielle ». De quoi s’agit-il ? En gros, Klein vend du vent. L’air de Paris, quelques mètres cubes de Vide, un bout de ciel bleu ? Une chose est sûre en tout cas, en échange d’un reçu, l’heureux acquéreur remet à Klein 160 grammes d’or fin, immédiatement jetés à la Seine !

 

Des forêts d’éponges bleues

Ce genre de rituel, Klein en est friand. Mêlant la pratique du judo et la doctrine des Rose-Croix, Klein le visionnaire, chevalier de l’ordre médiéval de Saint-Sébastien, cultive le sens de la mise en scène. Il le prouve à nouveau le 9 mars 1960 en se produisant en public aux côtés de trois femmes nues. Devenues « pinceaux vivants », celles-ci s’enduisent le corps de peinture bleue, appliquent leur anatomie sur des feuilles de papier blanc, y laissent leur empreinte… Pour faire bonne mesure, devant une assistance médusée, Klein fait jouer sa Symphonie monoton : un seul son continu, tenu 20 minutes durant par un orchestre de 20 musiciens. C’est dans ce climat d’érotisme mondain, teinté d’une spiritualité vaguement christique, que le maître de cérémonie, en smoking et gants blancs, signe ses fameuses Anthropométries.

La suite est tout aussi mouvementée. Le 27 novembre, du haut d’un pavillon de banlieue, Klein « saute dans le vide ». Quelques mois plus tard, il réalise au lance-flammes ses premières Peintures de feu au centre d’essais de Gaz de France. Il crée des forêts d’éponges bleues, signe maintenant des monochromes or, travaille au projet d’une Architecture de l’air, commence la série des Portraits-reliefs, des moulages de corps peints en bleu… Créateur d’utopies et dernier grand mystique, Yves Klein meurt le 6 juin 1962, plongeant brusquement dans l’« expansion infinie de l’univers », foudroyé par une crise cardiaque à l’âge de 34 ans.

 

L’expo 2.0

Aujourd’hui, près de 60 ans après sa disparition, Klein ne cesse de fasciner. Les rapports du plein et du vide, les ponts entre matériel et spirituel… Tout concourt à l’enchantement. C’est ce qu’ont visiblement bien compris les organisateurs, qui en étroite collaboration avec les Archives Yves Klein se sont lancés dans le montage de cette exposition pensée pour le grand public. Un Klein d’œil, donc, et un joli pied de nez aux académismes, avec cette immersion visuelle et sonore dans le bleu. Car voilà, il s’agit bien d’un nouveau concept d’expositions d’art contemporain, qui est en passe de révolutionner les règles du genre, repoussant les frontières de la classique monstration. L’idée ? Augmenter l’expérience du spectateur, à l’image de l’installation immersive réalisée autour de l’œuvre de Gustav Klimt dans le cadre de l’Atelier des Lumières, ce centre d’art numérique parisien géré par Culturespaces. Dédié à Yves Klein, le projet niçois est quant à lui proposé par la société LEXPO Augmentée, spécialisée dans la relecture du patrimoine artistique à travers des expositions pop up, des cimaises numériques et éphémères, installées en dehors des lieux consacrés. Fondée par Isabelle de Montfumat, commissaire d’exposition, LEXPO Augmentée a ainsi choisi le pôle commercial Nicetoile pour fêter l’inventeur du bleu IKB. « La vibration de la couleur » est donc le premier des quatre opus destinés à parcourir le monde au cours des dix prochaines années, avant de revenir en Europe en 2028, année du centenaire de la naissance d’Yves Klein.

Faut-il encore préciser que la scénographie est ici synchronisée avec les déplacements et les mouvements des visiteurs. Que des procédés tactiles, visuels et acoustiques permettent à ceux-ci d’interagir avec l’œuvre de Klein. Que les sculptures et les Reliefs Éponges se découvrent en Leap Motion, un dispositif de reconnaissance de mouvement des mains, qui permet grâce à des capteurs de faire pivoter les sculptures en manipulant le vide ! Côté oreille, on pourra faire l’expérience de la Symphonie monoton, diffusée en son « octophonique »… Alors laissez-vous titiller, les sens en émoi, et plongez dans le grand bleu de la réalité augmentée !

 

 

Zoom

L’appli

Le dispositif « L’expo augmentée » connaît un développement supplémentaire, puisqu’il est complété par une application numérique. On se souvient qu’en 1957 à Paris, la Galerie Iris Clert avait organisé à l’occasion du vernissage de l’exposition « Yves le Monochrome », un lâcher de mille et un ballons dans le ciel de Saint Germain-des-Prés. La performance, baptisée Sculpture Aérostatique, sera rejouée cet été… dans le cyberespace ! En effet, pour les 90 ans de la naissance d’Yves Klein, les visiteurs pourront télécharger une application dédiée et déclencher en réalité augmentée l’apparition de 101 ballons bleus et blancs sur leurs smartphones et tablettes…

 

 

Mémo

« L’expo augmentée Yves Klein. La vibration de la couleur », jusqu’au 30 septembre. Centre Nicetoile, premier étage, 30 avenue Jean-Médecin, Nice. www.nicetoile.com

 

Tags : , , , ,

Ad.