Jan Fabre ou le grand raout belge

 Paris  |  7 juin 2018  |  AMA  |  Tweet  |  LinkedIn

Depuis quelques semaines, un vent d’érotisme et de carnaval souffle au numéro 28 de la rue du Grenier Saint-Lazare, là où Daniel Templon vient d’installer ses derniers quartiers parisiens. Pour inaugurer sa nouvelle adresse, un artiste aussi belge qu’inspiré : Jan Fabre.

Qui mieux, en effet, que cet artiste polymorphe et corrosif pour célébrer cette nouvelle naissance, avec son art de brouiller les pistes, sa tendance à la subversion, ici mâtinée de folklore et de kitsch ? Pourtant, derrière le show burlesque et les paillettes se cache une réflexion profonde sur l’identité belge que le plasticien, d’origine flamande, ne cesse de défendre contre tous les vents extrémistes. Un entretien au goût de chocolat – belge, forcément –, entre bondieuseries et joyeux sacrilèges.

 

Comment avez-vous conçu cette exposition « Folklore Sexuel Belge, Mer du Nord Sexuelle Belge », qui sonne comme une célébration en fanfare de la vie ?

Vous savez, Daniel Templon et moi-même nous nous connaissons depuis au moins 20 ans. Daniel m’a donné carte blanche pour inaugurer son nouvel espace parisien, rue du Grenier Saint-Lazare. J’ai donc souhaité en fêter la naissance à ma manière ! J’ai visité et étudié les locaux et j’ai conçu en partie cette exposition en fonction de l’environnement.

 

Vous avez donc produit des œuvres spécifiquement pour le lieu ?

J’y expose à la fois de grandes sculptures produites pour l’occasion, mais aussi plusieurs de mes dessins créés entre 2017 et 2018, qui sont de petits chromos réinventés.

 

Des chromos… Pouvez-vous nous expliquer ?

En fait, mon exposition s’intitule « Folklore Sexuel Belge (2017-2018), Mer du Nord Sexuelle Belge (2018), Édité et Offert par Jan Fabre, le Bon Artiste Belge ». Je me suis inspiré, pour une partie, de notre folklore national, mais aussi des petites vignettes que l’on trouvait dans les barres chocolatées de la marque Côte d’Or, le fameux « bon chocolat belge » de mon enfance… Chromos que j’ai détournés en leur insufflant, avec ironie et humour, des modifications quelque peu allusives ! Encadrées de manière très bourgeoise avec un passe-partout en velours rouge et un cartel doré « Édité et Offert par Jan Fabre, le Bon Artiste Belge », elles contiennent, si vous regardez bien, des petites bombes subversives. La Nonne au béguinage arrose des pots de fleurs où poussent des phallus, la fermière qui nourrit ses poulets parle comme un charretier…

 

Vous jouez donc avec les décalages. Y-a-t-il aussi, dans votre travail, cette volonté d’hybrider les arts populaires avec les arts majeurs pour évoquer les travers de votre pays ?

Oui, mes sculptures évoquent, au rez-de-chaussée, comme au sous-sol où est exposée la série Mer du Nord Sexuelle Belge, des œuvres inspirées par la tradition populaire de mon pays, à travers les processions et les carnavals, très festifs. Mais si vous regardez bien, tous les objets sacrés ont été dénaturés. Là, la sculpture La Vierge Marie belge sexy jouant avec le mal montre une madone pailletée qui tient une sorte de bible portant, à l’envers, l’inscription « Je suis Belge », et qui de sa main gauche tire les fils de la marionnette du diable, dont l’habit évoque les couleurs de notre drapeau. Vous le savez, la Belgique est un pays catholique, aux communautés différentes [les Wallons francophones, les germanophones et les Flamands néerlandophones, ndlr] et aux nationalismes de plus en plus exacerbés. Il y a des mouvements d’extrême droite qui veulent diviser notre pays. Les personnages de carnaval comme les Gilles de Binche ou les Blancs Moussis de Stavelot participent à rassembler ces identités.

 

Cette idée de rassemblement, vous l’évoquiez également dans votre dernière création théâtrale, plutôt critique, Belgian Rules/Belgium Rules

Exactement ! Cette exposition à la galerie a été conçue dans le même esprit. C’est une critique subversive, surréaliste, burlesque et carnavalesque de la Belgique.

 

Pour en revenir à L’Arbre de vie du carnaval belge exposé sous la verrière, que faut-il en penser ?

Mes allusions à la sexualité sont subversives, il est vrai, mais traitées de manière gaie et vivante ! Concernant ces pièces de procession, il s’opère toujours des allers-retours permanents entre le sacré et le profane. Les accessoires que j’y ai apposés sont, en quelque sorte, des métamorphoses entre des sexes masculins et des masques de carnaval, entre des chapeaux pointus et des organes féminins. Je joue sur le phénomène d’apparition-disparition. Au carnaval d’Alost, chaque homme se déguise en femme et vice-versa. De manière plus générale, lorsque vous portez un masque, vous vous cachez derrière celui-ci et pouvez donc tout vous permettre. Les personnes ordinaires deviennent alors des rois et peuvent avoir des comportements subversifs. Il n’y a plus de limites, de frontières…

 

Nous sommes là dans l’ordre de la transgression ?

Oui, je transgresse les codes en utilisant l’univers populaire et folklorique… Tout cela de manière à célébrer la vie dans tous ses interstices.

 

Concernant ces imposantes sculptures, très pimpantes, comment avez-vous procédé pour leur création ?

Toutes ces œuvres ont été créées à partir d’objets en bois récupérés dans des brocantes, des magasins d’antiquités, des associations de carnaval. Je les ai ensuite recouverts de paillettes multicolores, ce qui leur confère ce côté à la fois burlesque et kitsch.

 

Aviez-vous déjà utilisé ce médium ? Leur brillance fait penser à celle des élytres de scarabées…

Oui, c’est vrai. Ce côté éclatant était déjà présent dans mon travail précédent sur les ailes de coléoptères. Là, pour la première fois, j’utilise ce matériau populaire, très festif et ludique, que j’applique aussi bien sur des jeux anciens ou sur un orgue de barbarie… qui fonctionne !

 

Au sous-sol de la galerie, vous exposez votre série sur la mer. On y voit d’étranges coquillages, des langoustes… Quel symbole l’univers marin évoque-t-il pour vous ?

La mer – que l’on peut aussi comprendre comme la mère nourricière –  est le lieu de naissance de toute vie sur Terre. Mon travail participe, de manière générale, de la métamorphose, de la transmutation. Je m’intéresse également beaucoup aux arts en rapport avec la science. Chaque crustacé reprend ici les couleurs des différentes communautés de la Belgique. De ces coquillages que j’ai récupérés sortent des phallus… Cette allusion érotique s’entend aussi en rapport à l’organique. À ce sujet, saviez-vous que Marvin Gaye a composé, au bord de la Mer du Nord, à Ostende, son plus grand tube, Sexual Healing ?

 

Vous êtes un plasticien, un dessinateur, un performer qui utilise le marbre, le sang, le stylo-bille, les élytres d’insectes… Comment vous définissez-vous ?

Je suis tout d’abord un artiste visuel belge, un homme de théâtre et un écrivain. À Anvers, j’ai créé une compagnie au sein de laquelle la danse joue un rôle important.

 

Après Paris, quelle espièglerie allez-vous encore nous jouer ?

Ma prochaine exposition française se déroule à la Fondation Maeght et s’intitule « Ma nation : l’imagination ».  J’y expose mes œuvres en marbre de Carrare dans une approche plus spirituelle et fictionnelle…

 

 

Mémo

« Folklore Sexuel Belge (2017-2018), Mer du Nord Sexuelle Belge (2018), Édité et Offert par Jan Fabre, le Bon Artiste Belge », jusqu’au 21 juillet. Galerie Templon, 28 rue du Grenier Saint-Lazare, Paris 3e. www.templon.com

« Ma nation : l’imagination », du 30 juin au 11 novembre. Fondation Maeght, 623 chemin des Gardettes, Saint-Paul-de-Vence. www.fondation-maeght.com

 

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