Centre Pompidou Malaga, quel bilan après trois ans ?

 Malaga  |  7 juin 2018  |  AMA  |  Tweet  |  LinkedIn

Fort de son succès, le Centre Pompidou Malaga inauguré en mars 2015 et alors implanté pour cinq ans vient d’être prolongé jusqu’en 2025. Bilan d’étape sur ces trois années d’ouverture et retour sur un projet pilote de décentralisation culturelle.

La rumeur courait les rues de la ville andalouse depuis quelques semaines, mais c’est le 20 février dernier qu’elle a été confirmée par Serge Lasvignes, président du Centre Pompidou, et Francisco de la Torre, le maire de Malaga. Cette première implantation du musée parisien à l’étranger a été expérimentale. Après trois ans d’ouverture au public, le bilan du Centre Pompidou Malaga est très satisfaisant, ce qui lui vaut d’être prolongé et d’ouvrir la marche sur de nouveaux projets. Deux antennes verront bientôt le jour à Bruxelles et à Shanghai.

Les musées prolifèrent à Malaga… La ville de 570.000 habitants abrite en effet pas moins de 36 musées, dont le Musée Picasso, le Musée Carmen Thyssen et la première antenne du Musée Russe de Saint-Pétersbourg, inaugurée la même semaine que celle du Centre Pompidou. Cette multiplication s’explique en partie par la politique engagée par le maire, qui fait de l’accès à la culture une priorité. Francisco de la Torre espère ainsi dynamiser le tourisme et relancer l’économie à Malaga, ville fortement touchée par la crise. Pour financer l’aménagement du Centre Pompidou, la municipalité a versé plus de 7 millions d’euros et s’est engagée à payer chaque année 1,5 million d’euros à l’institution parisienne, sur un budget de 4 millions, pour l’utilisation de son image et la conception des expositions. La stratégie du musée comme tremplin culturel et économique fait rêver, mais n’est pas toujours adaptée à son territoire. Dans le cas de Malaga, cela semble réaliste. Ville natale de Picasso, dotée d’un riche patrimoine archéologique, à Malaga la tradition artistique est fortement ancrée dans les esprits des habitants et représente un grand attrait touristique. Malaga, capitale culturelle ? Un pari politique audacieux qui semble être sur la bonne voie. Selon Francisco de la Torre, « le Centre Pompidou a donné un coup de fouet important à Malaga en améliorant et en complétant son offre, tout en consolidant son statut de capitale culturelle, à l’échelle espagnole, européenne et mondiale ». Serge Lasvignes a quant à lui déclaré à l’AFP : « L’expérience du Centre Pompidou Malaga est réussie. […] Pour autant, il ne faut pas s’endormir sur ses lauriers. C’est une aventure qui doit se poursuivre à tout moment. Il faut être créatif, saisir les attentes des partenaires et être à l’écoute des publics ». La ville andalouse, quatrième destination touristique en Espagne, voit la fréquentation de ses musées augmenter depuis trois ans. Si le Musée Picasso ouvert en 2003 reste le plus visité, le Centre Pompidou s’impose en deuxième place en termes d’attractivité. Depuis son ouverture en mars 2015, et jusqu’à décembre 2017, il a accueilli 500.000 visiteurs, dont 57 % vivaient en Espagne. En ce qui concerne la fréquentation espagnole, la moitié du public venait de Malaga. Selon Nathalie Vaguer-Verdier, chargée de mission au Centre Pompidou de Paris, « l’enjeu qui va arriver dans les années à venir va être de fidéliser le public local et de l’inciter à revenir sur les différentes activités proposées ». Jaime Mena de Torres, responsable de la médiation dans l’équipe espagnole, semble plus confiant et déclarait en février dernier : « Nous remarquons que les événements que nous organisons autour des expositions ont beaucoup de succès auprès des habitants de Malaga. Le dimanche est le jour où ils sont le plus nombreux. Ils ont intégré dans leurs habitudes de passer un moment en famille au Centre, pour un atelier ». Surmonté d’un grand cube en verre, origine de son surnom « El Cubo », le Centre Pompidou est implanté sur le quai numéro 1 du port de Malaga. Emplacement stratégique, il est fréquenté par les touristes qui débarquent des bateaux de croisière et des ferrys. Rénové il y a quelques années, les Ramblas voient leurs commerces se multiplier et attirer ainsi de nombreux locaux venant siroter un verre au soleil. Depuis les hauteurs de la ville, on repère le lieu grâce aux plaques de couleur installées par Daniel Buren sur la structure en verre. Le Cubo est désormais à Malaga ce que la pyramide du Louvre est à Paris : le symbole de la ville, très prisé par les photographes, les jeunes mariés… Le public se l’est très vite approprié.

Un petit Beaubourg ?

Construit en 2013 par l’agence d’architecture L35, le musée offre 6.000 m² de surface, correspondant à un étage du Centre Pompidou de Paris. À la manière d’un Beaubourg au format miniature, l’antenne abrite un espace temporaire, un auditorium et des ateliers. Serge Lasvignes raconte : « Nous avions un enjeu, qui est de savoir comment choisir les œuvres pour concilier un public malagaine et un public d’origine étrangère, un public international. Ce qu’il faut, c’est trouver un équilibre entre la délectation, mais en refusant la facilité ». Celui-ci insiste, souhaitant que les visiteurs puissent être attirés par des artistes « têtes d’affiche », tout en venant en découvrir d’autres. Le premier accrochage, qui présentait depuis 2015 des œuvres sur le thème du corps, a été renouvelé en décembre dernier et répond désormais au titre d’« Utopies modernes ». Réalisé par Brigitte Léal, ce parcours retrace les événements historiques qui ont marqué la société et les artistes au cours des XXe et XXIe siècles. Acteurs, témoins ou victimes de l’Histoire, les artistes modernes ont ressuscité des figures et des formes symboliques portant ou dénonçant les idéaux et les chimères de l’humanité. Lors de l’inauguration de l’exposition, Serge Lasvignes et Francisco de la Torre présentaient ainsi l’exposition : « À un moment où, dans un univers mondialisé et soumis à de nouvelles tensions imprévisibles, il est question de préserver nos valeurs et d’entreprendre des transformations profondes, l’utopie, ce mythe qui rime à la fois avec promesse et nostalgie, devient un sujet qui mérite notre attention. […] Cette appétence incessante et millénaire pour une vie et une société nouvelles a trouvé son meilleur terrain d’expression dans l’art contemporain, lorsqu’il a été décidé de réunir la création et la vie. Ce sont ces utopies modernes qui donnent du sens à cette nouvelle exposition des collections du Centre Pompidou à Malaga, qui est aussi une manifestation de la vision utopiste que partagent les villes de Paris et Malaga. Les avant-gardes ont donné libre cours au rêve, à un moment où se dressait un mur de protection chimérique face aux divers totalitarismes. Le traumatisme collectif de la Seconde Guerre mondiale a conduit à la nécessaire renaissance, sur les cendres, des idéaux de fraternité, en revoyant les relations sociales sur des bases démocratiques qui façonnèrent en particulier l’architecture, compte tenu de la nécessité de reconstruire après la dévastation. La création artistique est devenue, comme en témoignent ces salles revisitées de Malaga, le domaine dans lequel les visionnaires nous présentent un jour nouveau qui demeurera celui de demain ». Présentant 63 œuvres de 60 artistes, l’exposition est rythmée en six parties : La grande utopie, La fin des illusions, Ensemble, La cité radieuse, Imaginer le futur et L’âge d’or. Des artistes internationaux sont présentés, Vassily Kandinsky, Robert Delaunay, Joan Miró, Pablo Picasso, Frank Stella… Parallèlement à cette exposition présentée jusqu’à mars 2020, de nombreux événements sont organisés, notamment le festival Hors Pistes réalisé en co-partenariat entre les équipes locales et parisiennes. Bien que pour une partie de la programmation la maison-mère et l’antenne travaillent en collaboration, aucune décision ne peut être validée sans l’accord de l’institution française, qui est propriétaire du nom et des collections présentées. Les Espagnols peuvent soumettre des propositions, mais restent dépendants de l’équipe parisienne. Toutefois, souhaitant s’insérer dans le territoire, celle-ci reste à l’écoute des propositions pour mettre en avant des artistes espagnols, stratégie qui permettrait d’attirer davantage le public local. Le Centre Pompidou Malaga équivaut donc à un petit Beaubourg, grâce à ses aménagements et à sa programmation, mais pourrait bien à terme évoluer vers une singularisation.

Malaga, projet expérimental

Après Malaga, le Centre Pompidou poursuit sa route et ouvrira une antenne à Shanghai dès 2019, puis à Bruxelles, autour de 2022-2023. L’antenne belge s’implante dans un ancien garage Citroën érigé en 1933, situé en bordure du canal. Le bâtiment sera réhabilité par l’agence d’architecture lauréate du concours, dont on connaîtra le nom d’ici peu. Pour faire patienter le public et le fidéliser, la région Bruxelles-Capitale a demandé à l’équipe parisienne de réaliser une préfiguration avant les travaux d’aménagement. Pendant treize mois, du 5 mai prochain à juin 2019, le garage sera investi et fera l’objet d’une programmation qui accueillera en particulier des événements liés au spectacle vivant, le commissariat étant confié à Bernard Blistène, directeur du Musée National d’Art Moderne. Presque six fois plus grand que le Cubo, l’espace bruxellois de 35.000 m² offrira une collection d’art moderne et contemporain, un centre d’architecture, un auditorium… À la différence de Malaga, le projet ne sera pas exclusif et des prêts d’autres institutions pourront être présentés. Pour Nathalie Vaguer-Verdier, « la scène belge est très riche, notamment dans le domaine du spectacle vivant. Toute la programmation se fait en collaboration avec des institutions culturelles locales, ce qui va nous aider à nous insérer dans un milieu qui est déjà extrêmement riche et très qualitatif. Nous accompagnons Bruxelles-Capitale dans la construction de son projet culturel, mais dans l’objectif de l’amener à l’autonomie et à la constitution d’une collection, en apportant notre expertise. Nous sommes là avec une scène qui est différente de Malaga, qui est beaucoup plus proche de celle de Paris ». Belles perspectives en vue. En attendant… rendez-vous sur la Costa del Sol !

 

 

Zoom

À la conquête du monde

Selon Serge Lasvignes, la marque doit continuer à s’implanter à l’étranger sans poursuivre sa décentralisation française. Le président du Centre Pompidou déclarait dans un communiqué, à l’occasion du 40e anniversaire de l’institution : « Nous avons 120.000 œuvres. C’est une des deux plus grandes collections d’art contemporain au monde, avec celle du MoMA à New York. Nous n’en exposons que 5 %. Nous prêtons beaucoup, nous déposons beaucoup dans les musées français évidemment, mais l’idée c’est aussi de porter cette collection à l’international, de la faire voir à l’international. […] Je serais gêné à l’idée qu’on implante un peu partout en France des petits Centre Pompidou, alors qu’il existe des musées et des centres d’art publics ou privés magnifiques partout sur le territoire. Pour fêter nos 40 ans, nous avons fait l’exposition Kandinsky avec le musée de Grenoble, ils n’ont pas besoin d’un Centre, ils ont eu 135.000 visiteurs. En revanche, ils ont besoin de nos œuvres, et on leur a prêté bien sûr. Je crois beaucoup à un enrichissement mutuel entre le Centre, ses collections et les multiples lieux qui existent déjà. Je ne crois pas à un Centre à succursales multiples. À l’étranger, c’est différent, il y a une question de présence de la marque, de rayonnement pour la France, et de diffusion du modèle qu’est le Centre Pompidou. Cela nous permet de connaître la scène artistique étrangère et d’enrichir les collections. Dans la situation financière actuelle, ce genre de contribution est très importante. Un tiers de nos ressources propres provient du mécénat et de ce genre de contrat d’utilisation de notre marque ». Ainsi, le Centre Pompidou Metz restera sûrement l’unique antenne développée en région, puisque l’institution voit désormais plus loin. Selon le journal espagnol El País, à l’occasion du renouvellement de l’exposition semi-permanente du Centre Pompidou Malaga, Serge Lasvignes aurait annoncé que la Colombie pourrait être la prochaine destination d’implantation pour une nouvelle antenne. « C’est un pays qui sort d’une situation très difficile et dans lequel les artistes sont très engagés. Pour l’instant, il y a un intérêt réciproque et nous avons commencé quelques échanges informels ». Après Malaga, Shanghai et Bruxelles, un Centre Pompidou en Colombie ? Peut-être un nouveau pas vers le rayonnement international…

 

 

Mémo

« Les utopies modernes », nouveau parcours permanent, jusqu’en mars 2020. Centre Pompidou Malaga. Pasaje Doctor Carrillo Casaux, Malaga, Espagne. www.centrepompidou-malaga.eu

 

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