Germaine Krull, de l’industrie à l’esthétique

 Munich  |  8 mai 2018  |  AMA  |  Tweet  |  LinkedIn

C’est à son œuvre Métal, que la photographe allemande Germaine Krull doit sa réputation d’artiste d’avant-garde. Jusqu’au 10 juin, la Pinacothèque d’art moderne de Munich lui consacre une vaste exposition. Entretien avec Simone Förster, commissaire à la Fondation Ann et Jürgen Wilde, qui est à l’origine de cette exposition.

 

Au cours de sa vie, longue de presque 90 ans, Germaine Krull a vécu sur quatre continents. Pourriez-vous retracer les différentes étapes de ce parcours ?

Germaine Krull est née à Poznań, en Pologne, en 1897, et a ensuite vécu une enfance fluctuante, ponctuée par de nombreux déménagements. Sa famille vécut en Italie, en France, en Suisse et en Autriche. Elle arriva en Allemagne à l’adolescence, où elle fit des études de photographie et ouvrit ensuite un atelier à Munich. En raison de son engagement politique durant la révolution bavaroise, elle est expulsée d’Allemagne en 1920. Par la suite, elle se rendit en Russie, où elle s’engagea aux côtés des communistes. Seulement, elle y fut également désignée comme contre-révolutionnaire, emprisonnée et expulsée d’URSS. Après des passages à Berlin et à Amsterdam, elle s’installa à Paris, où elle ouvrit un atelier de portrait et de photographie de mode. C’est aussi durant cette période qu’elle réalisa son œuvre Métal. Ensuite, elle travailla en tant que reporter de guerre, se prononça contre le régime de Vichy et fut journaliste-photographe au Congo-Brazzaville. Germaine Krull partit ensuite pour la Thaïlande, où elle dirigea un hôtel durant une vingtaine d’années. À un âge déjà avancé, elle s’installa en Inde pour soutenir les réfugiés tibétains, avant de retourner chez sa sœur en Allemagne, où elle mourut en 1985.

 

Quel rôle a joué la France dans la carrière de cette artiste ?

C’est à Paris que Germaine Krull se fit un nom en tant qu’artiste et photographe d’avant-garde, avec son portfolio Métal, réalisé en 1928. La partie de son œuvre pour laquelle on apprécie son travail aujourd’hui fut réalisée en France. C’est aussi en France qu’elle publia de nombreux livres, c’est en fait son centre artistique. En Allemagne, la publication du portfolio Métal lui valut la réputation de La photographe de Paris. Elle y décrocha ainsi plusieurs contrats, par exemple celui d’un livre de photographies de Paris pour une maison d’édition berlinoise, mais aussi pour des centrales électriques et des entreprises françaises. Ce fut le point de départ de sa carrière de photographe professionnelle.

 

Quels principaux sujets aborde Germaine Krull dans son œuvre ?

Elle a examiné de manière approfondie la ville et l’industrie. Elle a réalisé de très beaux portraits, des photographies de mode ainsi que des photos commerciales pour différentes entreprises, par exemple une société de cravates, qui témoignent d’une démarche artistique originale. Mais elle réalisa aussi de nombreuses très belles séries documentaires qui reflètent son attitude sociocritique comme, par exemple, une série consacrée au milieu de la prostitution à Marseille ou une série très impressionnante sur des sans-abris, à Paris. Il y a donc une œuvre artistique abstraite et une œuvre engagée de documentation sociale.

 

L’exposition actuelle à la Pinacothèque d’art moderne, à Munich, est tirée de la première édition de son fameux portfolio. Les constructions métalliques étaient plutôt un thème rarement abordé dans les années 1920. Dans quelle mesure l’œuvre de Germaine Krull a-t-elle influencé la photographie de cette époque ?

La photographie documentaire autour des prouesses de l’industrie existait depuis le XIXe siècle. Mais l’œuvre de Germaine Krull, et surtout Métal, a contribué à faire percevoir des installations industrielles, des machines ou l’architecture industrielle comme images esthétiques. Elle fut l’une des premières à se tourner vers le constructivisme, vers l’expérimentation de la photographie, réalisant un travail artistique libre. Dans cette exposition, nous montrons également l’influence et l’inspiration mutuelles de la photographie et du cinéma à cette époque, avec la projection du film De Brug (Le Pont) de Joris Ivens, réalisateur néerlandais et compagnon de Germaine Krull. Dans ce film, qui est consacré à un pont levant à Rotterdam, il utilise des angles et des coupures photographiques. Germaine Krull, dans son portfolio, dans la manière dont elle présente une par une les 64 feuilles, utilise différents montages et techniques de coupe similaires à ceux du film.

 

Qu’est-ce qui fascinait autant Germaine Krull dans ces installations métalliques ?

C’était une époque où il y avait une foi dans le progrès de l’industrie ou, si on pense au Bauhaus, où l’art et la technique étaient indissociables. Mais c’est Germaine Krull qui a amené ce thème et cette démarche artistique sur le devant de la scène. Des constructions métalliques, comme la tour Eiffel, étaient des icônes de l’ère industrielle. Depuis la seconde moitié du XIXe siècle, elles représentaient la modernité. Ce n’est pas Germaine Krull qui a inventé cela avec son travail, mais ce qui est novateur, c’est qu’en tant que femme elle monte sur des grues, grimpe sur des installations industrielles. Elle ne documente pas seulement, mais capte des perspectives dynamiques, des vues détaillées, des découpes extrêmes pour en créer une image artistique qui est complètement déconnectée de l’identité de l’objet. Pour elle, peu importait la ville dans laquelle se trouvait l’objet, de quelle machine ou de quelle partie de l’architecture il s’agissait. Ce n’était pas important, il s’agissait juste de s’exprimer librement au travers de l’art.

 

Comment décririez-vous la personnalité de Germaine Krull ?

Une personne extrêmement indépendante, qui croyait entièrement à ses propres positions et visions, non seulement en ce qui concerne l’art, mais aussi la politique. Une personne courageuse, qui s’exposait encore et encore à des situations qui, surtout pour une femme, étaient inhabituelles. Une femme qui, également dans sa vie sexuelle, agissait d’une manière très libertaire. Un esprit libre qui définissait ses frontières de manière indépendante.

 

Quand Man Ray et Germaine Krull se sont rencontrés à Paris dans les années 1920, il lui aurait dit qu’elle et lui étaient les meilleurs photographes de leur époque. Pourquoi, après 1945, Germaine Krull est-elle tombée dans l’oubli ?

D’une part, c’est probablement lié au fait d’avoir quitté l’Europe. Elle est d’abord allée au Congo-Brazzaville, en passant par le Brésil.  Elle est ensuite revenue brièvement à Paris, puis s’est installée en Thaïlande et, finalement, en Inde. En Asie, elle a exercé une profession complètement différente : elle était directrice générale de l’hôtel Oriente à Bangkok, dont elle a fait l’un des hôtels les plus renommés là-bas. Elle y a continué la photographie en documentant des statues et des temples bouddhistes, mais la photographie n’était alors plus qu’une occupation secondaire. Les nombreuses étapes de sa vie ont fait qu’aujourd’hui son travail a en grande partie disparu. D’autre part, l’œuvre Métal, que Germaine Krull elle-même percevait comme l’une de ses œuvres majeures, n’existe aujourd’hui qu’en très peu d’exemplaires. Ces six dernières années, j’ai régulièrement fait des recherches dans des maisons de ventes aux enchères, des antiquaires et auprès des marchands d’art, mais elle n’apparaît plus. Même dans la grande exposition sur Germaine Krull, organisée en 2015 par le Jeu de Paume à Paris, Métal n’était représenté que par deux feuilles.

 

L’exposition a pu être réalisée grâce à la collection d’Ann et Jürgen Wilde. Pourriez-vous nous en dire plus sur la relation entre Germaine Krull et ce couple de collectionneurs ?

Le couple Wilde a commencé à collectionner de l’art en 1968, avec l’acquisition d’une partie du legs de l’historien de l’art allemand Franz Roh qui, dans les années 1920, s’est fortement engagé en faveur de la photographie d’avant-garde. Le couple a commencé à faire des recherches sur l’art des années 1920 et 1930, mais l’œuvre de Germaine Krull avait complètement disparu en Allemagne. Via d’anciennes connaissances de Krull en Europe, ils ont finalement réussi à obtenir son adresse en Inde et ont commencé, en 1974, une intense correspondance. De l’œuvre de Krull, qui était complètement dispersée, le couple Wilde a réussi à recueillir une centaine d’œuvres. En 1976, Germaine Krull, Ann et Jürgen Wilde se sont rencontrés pour la première fois, tissant par la suite une relation très étroite. En 1977, le couple lui consacrait une première grande rétrospective à Bonn. Ceci marqua le début de la redécouverte de l’œuvre de Germaine Krull par le grand public. Son œuvre a ensuite été exposée à la Documenta 6, et constitue depuis une partie importante de l’histoire de la photographie. C’est également les Wilde qui, en 2003, ont initié une réédition de Métal. L’exposition actuelle à la Pinacothèque d’art moderne de Munich, que nous avons conçue à l’occasion des 80 ans de Jürgen Wilde, présente l’intégralité des 64 feuilles d’un exemplaire de Métal, que Krull a offert aux Wilde en 1977, complété par des photographies originales issues de la collection du couple.

 

Mémo

« Germaine Krull. Métal », jusqu’au 10 juin. Pinacothèque d’art moderne de Munich, Barer Straße 40, Munich, Allemagne. www.pinakothek.de

 

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