L’Afrique et sa diaspora : convergences

 Paris  |  8 mai 2018  |  AMA  |  Tweet  |  LinkedIn

Épineuse question que celle des rapports qu’entretiennent les artistes africains et ceux de la diaspora. Dans un monde globalisé et avec des foyers en Afrique de plus en plus dynamiques, n’assiste-t-on pas à une convergence de formes et d’inspirations ?

Quand il évoque la création artistique africaine, le peintre soudanais Ibrahim el-Salahi – qui avec Ahmed Shibrain et Kamala Ishag a fondé l’école de Khartoum – emploie l’image de l’arbre. L’arbre a des racines, un tronc, des branches. Selon lui, beaucoup d’artistes africains ou de sa diaspora s’inscrivent dans des recherches formelles et des interrogations globales (les branches), mais ressentent le besoin de savoir d’où ils viennent et d’inscrire leur travail dans leurs origines (les racines). Mais attention à l’arbre qui cache la forêt… Définir ce que pourrait être un « art contemporain africain » et le distinguer (ou le rapprocher) de celui de sa diaspora est un chemin parsemé d’écueils. Le risque est d’essentialiser, ou de rassembler sous une même bannière, ce qui ne peut pas l’être. « Nous pouvons utiliser cette expression seulement si nous n’avons pas la prétention de considérer qu’il n’existe qu’une seule façon de faire de l’art et que nous évitons de parler d’un art africain et d’une identité africaine au singulier », explique Rocco Orlacchio, directeur de la Voice Gallery, à Marrakech, qu’il a fondée en 2011 et dont l’objectif est de tordre le cou à une certaine résurgence orientaliste. Pour la curatrice Marie-Ann Yemsi, qui était à la tête de la 11e édition des Rencontres de Bamako, « l’un des enjeux majeurs aujourd’hui est de désexotiser les regards, de travailler sur les idées préconçues et de les détricoter afin de montrer l’Afrique telle qu’elle est. Sans fantasmes ».

L’Afrique compte 54 pays et des foyers artistiques très divers et de plus en plus nombreux, historiquement le Niger, le Sénégal, le Maroc ou l’Afrique du Sud. Au-delà des généralités qui lissent la réalité, la question de l’origine, elle aussi, représente un danger. Renvoyer les artistes à leurs origines, c’est les ramener à ce que l’on attend d’eux, c’est-à-dire un défilé de préjugés, un retour du refoulé colonial mais aussi son corollaire, une identité victimaire. Cela sans parler du cliché d’une production artisanale, colorée (où le tissu wax figure en bonne place) ; une production pas ou peu conceptuelle… « Lier la notion d’identité à une géographie me paraît obsolète, poursuit Marie-Ann Yemsi. La multi-appartenance est un reflet du monde actuel ». Ceci dit, pour de nombreux artistes, la métaphore de l’arbre opère. Ousmane Sow, considéré par nombre de ses contemporains comme un père de l’art actuel africain, déclarait : « De par leur histoire, les Africains ne sculptent pas comme les non Africains. Mais cette africanité s’arrête là, car notre souhait est de nous insérer dans l’art contemporain universel ».

Le poétique et le politique

Mais tout de même… Entre les artistes africains et ceux de la diaspora, force est de constater qu’émergent quelques réflexions et postures transversales : la question de l’intégration, celle de l’identité et un travail teinté par le fait politique, notamment. Sur le continent, les permanences postcoloniales et la jeunesse des démocraties sont deux thèmes fréquents. « Les questions politiques et celles liées à l’identité sont courantes chez les artistes d’Afrique du Sud, explique la curatrice Jana Terblanche, basée à Cape Town, fréquente collaboratrice de la galerie Smith Studio. Nous nous trouvons dans une démocratie relativement nouvelle, nous sommes en plein processus de réévaluation de notre histoire et de notre place dans le monde. Quant aux formes, on constate une augmentation du nombre d’artistes qui expérimentent l’installation et la performance, d’autres commencent à explorer l’espace numérique et à expérimenter la façon dont cet espace s’inscrit dans la fabrication d’objets traditionnels ».

Hors du continent – la diaspora africaine est un phénomène complexe, nourri par le commerce triangulaire il y a plusieurs siècles, la décolonisation et maintenant la mondialisation –, les artistes se trouvent souvent dans des positions de minorité, avec tous les enjeux que cela implique, ajoutez à ça une mauvaise intégration, voire parfois une franche xénophobie. Un exemple marquant se trouve aux États-Unis. Poursuivant le travail d’intellectuels comme W.E.B. Du Bois, une foule d’artistes, de Jacob Lawrence à David Hammons, en passant par Aaron Douglas et plus récemment Kara Walker, Carrie Mae Weems, Keith + Mendi Obadike ou Glenn Ligon ont développé un art de combat, contre la ségrégation et ses permanences sourdes – dans un pays, les États-Unis, où l’actualité récente l’a tristement prouvé, les policiers assassinent impunément les Afro-Américains, et dans le dos parfois. Les États-Unis fournissent un exemple particulièrement saillant de la lutte que mènent encore les artistes afro-américains pour leur reconnaissance et leur histoire, mais partout des artistes de la diaspora mènent cet examen historique, celui de l’économie triangulaire, de l’histoire du colonialisme et de son héritage.

D’ailleurs, l’artiste conceptuel Glenn Ligon, accompagné de Thelma Golden, est à l’origine du concept de « Post-Blackness », qui dévoile bien l’ambiguïté de la situation. Comme l’écrivait Thelma Golden dans le catalogue de l’exposition « Freestyle » (Studio Museum, Harlem, 2001), les artistes « ne veulent pas être étiquetés comme des artistes noirs, bien que leur travail soit imprégné, et profondément inspiré, par la redéfinition de la notion complexe de blackness ». Dans son livre, Who’s Afraid of Post Blackness? What it Means to be Black Now (2011), le journaliste et critique Touré considère qu’une nouvelle génération d’artistes et de citoyens, nés en dehors du contexte direct de la ségrégation, utilise l’idée de blackness pour construire son identité, agir en tant que groupe – même si Touré reconnaît l’impossibilité de donner une définition claire et précise au concept.

De l’esthétique à l’éthique

Autre transversalité entre les artistes du continent et ceux de la diaspora : leur travail ne relève pas seulement de l’esthétique, mais aussi de l’éthique. Et cela ne date pas d’hier. Quand il a initié le Festival des Arts Nègres en 1966, Léopold Sédar Senghor ne le faisait pas simplement dans l’optique de réhabiliter une certaine esthétique, mais pour des raisons plus profondes, pour affirmer un certain nombre de responsabilités. En plus de la création, certains artistes des sociétés africaines (ou leur diaspora) occupent des fonctions habituellement remplies par d’autres. C’est le cas d’Abdoulaye Konaté au Mali, qui, parce qu’il est un artiste confirmé, a été chargé de s’occuper du Palais de la Culture de Bamako. Le cas est incarné par plusieurs artistes, Bartélémy Toguo en tête, qui a fondé en 2000 Bandjoun Station, au Cameroun, un centre qui dépasse le seul cadre de l’art (une collection de plus de 1.000 pièces et des projets de résidences, mais aussi un volet éducatif et agricole). « En tant qu’Africains de la diaspora, nous nous devons de donner quelque chose à notre continent. Nous avons un devoir, c’est d’aider l’Afrique. Elle a besoin de ses élites de la diaspora comme de ceux qui sont restés sur le continent. Ensemble, nous pouvons sortir le continent des difficultés dont il souffre aujourd’hui. Tout Africain, quel que soit son domaine – agricole, sportif, scientifique, culturel, etc. –, qui a des connaissances, doit redonner une partie de ces connaissances, de son savoir à l’Afrique ». Avant d’ajouter : « Je ne veux pas créer un ghetto de l’art contemporain africain, c’est pourquoi nous invitons aussi des artistes du monde entier. Nous voulons faire de Bandjoun Station un lieu de création où les artistes sans frontières pourraient venir imaginer des projets, en résidence, mais en lien avec la communauté locale ».

Sadikou Oukpedjo a fait de même… « J’ai sculpté dans ma maison familiale, mais ça causait un peu d’ennuis. Donc, j’ai acheté un terrain à quinze kilomètres de Lomé, où je me sentais reculé. Je voulais en faire une sorte de résidence. J’ai invité des amis artistes, et on faisait un atelier ensemble. J’ai acheté du matériel pour ceux qui n’avaient pas assez de moyens pour le faire. Ça a encouragé beaucoup d’artistes à venir. Je considère que l’art, on ne le vit pas, on le subit. C’est une torture que d’être artiste sans avoir de matériel pour travailler ». Et il y en a d’autres, Sammy Baloji, qui en 2008 a créé les Rencontres de l’Image de Lubumbashi (Picha, « image » en swahili), ou encore Aida Muluneh, qui a fait de même avec l’Addis Foto Fest.

Le temps des convergences

Avec la mondialisation, Internet et l’ouverture croissante de l’Afrique, nombre de commentateurs observent aujourd’hui une diminution de l’écart formel entre le continent et sa diaspora. « Nous ne sommes plus dans une époque où il n’y a pas d’accès à ce qu’il se passe partout dans le monde, en lien avec la politique et l’art, explique Rocco Orlacchio. Souvent, les artistes qui n’ont pas eu l’opportunité de voyager n’ont pas eu la possibilité de connaître, d’apprendre et de se confronter à des points de vue divergents, tant autour de l’art qu’autour de la question de ce que devrait être l’art. Si on se focalise sur le langage visuel, c’est cette différence qui se retrouve principalement dans la pratique, dans la production, dans l’esthétique ». Même son de cloche, de Marrakech à Cape Town. « Les artistes de la diaspora créent dans des dispositions et des circonstances toujours liées à leur histoire personnelle, souvent en sondant la dualité de leurs identités, annonce Jana Terblanche. La mondialisation avançant, je pense que les différences dans le travail des artistes locaux en Afrique du Sud et dans la diaspora se réduisent ».

Bref, elle semble déjà loin l’époque où le galeriste André Magnin parcourait l’Afrique pour le compte du collectionneur Jean Pigozzi, défrichant le continent pour y découvrir des artistes à la production bien établie, mais absents de tout circuit de légitimité hors de leur territoire, comme Seydou Keïta, Frédéric Bruly Bouabré, Chéri Samba, Romuald Hazoumè, JP Mika ou encore Malick Sidibé. Avec le temps, les choses se lissent…

Un continent qui s’ouvre

« La diaspora est une part non négligeable de l’art contemporain africain et elle augmente sa visibilité en dehors de l’Afrique, avance Jana Terblanche. Mais je ne fais pas nécessairement la différence entre les artistes de la diaspora et ceux du continent. Ce sont les deux faces d’une même pièce ». Pourtant, parmi les artistes les plus en vue, ayant des origines africaines, beaucoup vivent hors du continent. Julie Mehretu travaille à New York, Marlène Dumas aux Pays-Bas, Kader Attia et Adel Abdessemed en France… Pour Hassan Hajjaj, qui vit entre Londres et le Maroc, « lorsqu’on est un artiste d’un pays du tiers-monde, il faut un lien à quelqu’un d’occidental pour être pris au sérieux, comme si notre carrière ne pouvait pas exister indépendamment d’une déclinaison de quelque chose existant déjà en Europe ».

« Le système de l’art étant aujourd’hui international, il est difficile d’évoluer s’il n’existe pas de structure dans un pays, observe Rocco Orlacchio. En théorie il faudrait que chaque pays crée un petit système pour que cela soit possible. Il existe plusieurs moyens pour qu’un artiste vivant en Afrique bénéficie d’une reconnaissance internationale : participer à des expositions dans des institutions publiques, intégrer des collections publiques, mais aussi privées. Des écoles d’art doivent être créées et bien sûr être soutenues par des collectionneurs tant locaux qu’internationaux. Tout ça correspond à la création d’un système de l’art ».

L’Afrique du Sud, l’une des scènes les plus dynamiques du continent, a été révélée au monde dans les années 1990, avec des artistes comme David Goldblatt, Roger Ballen, Kendell Geers ou Tracey Rose… La force de cette scène tient notamment à l’émergence d’un nouvel écosystème, incluant des institutions et des galeries particulièrement impliquées, ainsi qu’au rôle très engagé des universités. « De nombreux artistes d’Afrique du Sud continuent à vivre et travailler depuis leur pays d’origine, tout en recevant une grande reconnaissance internationale, explique Jana Terblanche. Je pense qu’avec la présence accrue de ces artistes et de galeries sud-africaines sur le circuit international des foires d’art, mais aussi des biennales, les artistes locaux atteindront de nouveaux publics et le marché de l’art local en bénéficiera ». Dans un continent qui gagne en puissance culturelle (avec l’ouverture d’une myriade de fondations, de musées et de centres d’art, dont le Musée Mohammed VI (Maroc), la Fondation Zinsou (Bénin), le Zeitz Museum (Afrique du Sud)), l’exemple de l’Afrique du Sud semble déjà être suivi.

D’ailleurs, qu’ils soient ou non du continent, la reconnaissance internationale des artistes africains ou d’origine africaine grandit. Deux monstres sacrés de la culture en Afrique ont figuré parmi les cinq lauréats du prestigieux Prix Praemium Imperiale en 2017. Le Ghanéen El Anatsui, distingué dans le domaine de la sculpture, le Sénégalais Youssou N’Dour dans la catégorie musique. À cela, on peut ajouter Lubaina Himid, lauréate du prestigieux Turner Prize 2017. Originaire de Tanzanie, l’artiste de 63 ans questionne l’identité de la diaspora africaine et son invisibilité dans le champ social, politique et artistique… Le Musée régional d’art contemporain Occitanie / Pyrénées-Méditerranée, à Sérignan, organise d’ailleurs la première exposition monographique de l’artiste en Europe, jusqu’au 16 septembre prochain, dévoilant son travail sur la représentation des Africains dans l’histoire de la peinture européenne, tout en explorant la question de l’esclavagisme et du colonialisme à travers l’histoire de l’art. « L’Afrique devient son propre centre », se réjouit Marie-Ann Yemsi.

 

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