Naomi Beckwith, jeune pousse de la conservation

 Chicago  |  10 avril 2018  |  AMA  |  Tweet  |  LinkedIn

À 41 ans à peine, Naomi Beckwith est une conservatrice afro-américaine qui, outre-Atlantique, fait un véritable tabac avec sa vision transversale et rafraîchissante de l’art actuel. À Chicago, entretien avec une femme engagée, sous le signe d’une perception globale et inspirante du métier.

 

Le musée d’art contemporain de Chicago vient de fêter ses 50 ans avec « We are Here », exposition anniversaire en trois volets, à laquelle Naomi Beckwith a pris part. Membre du jury à la Biennale de Venise 2015, la jeune conservatrice au Museum of Contemporary Art de Chicago depuis 2011 est la première lauréate de la bourse de recherche curatoriale du VIA Art Fund, destinée à la promotion de projets artistiques prometteurs. En mars 2017, rappelons-le, elle dirigeait le premier sommet de la conservation de l’Armory Show de New York. L’occasion pour AMA de faire la lumière sur son rôle actuel au MCA et de découvrir ce regard singulier porté sur la conservation.

 

Que faisiez-vous, Naomi Beckwith, avant d’être conservatrice au MCA de Chicago ?

J’étais à New York, au Studio Museum d’Harlem. Je gérais la programmation des résidences d’artistes et travaillais sur des projets culturels relatifs à l’identité afro-américaine, aux minorités esthétiques, mais aussi aux pratiques actuelles à l’échelle globale.

 

Le MCA Chicago est considéré comme l’un des musées les plus influents des États-Unis, qui possède une collection « historique » d’art contemporain d’ampleur, depuis sa création en 1967.  Quels y ont été vos objectifs, à votre arrivée en 2011 ?

Je revenais pour ainsi dire chez moi, puisque je suis née et j’ai grandi dans la Windy City, la « ville des vents » ! J’ai souhaité développer des solos show d’artistes confirmés, mais surtout monter des expositions sur de jeunes artistes émergents, n’ayant jamais été montrés. Néanmoins, mon exposition actuelle, « Howardena Pindell: What remains to be seen », curatée en collaboration avec Valerie Cassel Oliver, conservatrice d’art moderne et contemporain au Virginia Museum of Fine Arts, met en exergue la première artiste afro-américaine à devenir conservatrice au MoMA. Un focus sur cinq décennies, allant du modernisme aux pratiques actuelles. Cette plasticienne enseignante n’eut de cesse de réaliser des œuvres engagées et poétiques, véritables critiques du sexisme, du racisme et des discriminations, dans le sens le plus large de ces termes.

 

Vous êtes donc sensible à la cause féminine… À ce sujet, l’historienne d’art américaine Linda Nochlin vient de disparaître. Réputée pour avoir été une pionnière de l’art féministe, elle pointait la vision « blanche, occidentale et masculine » prévalant dans l’art. A-t-elle joué un rôle particulier dans votre parcours ?

Elle m’a profondément marquée. J’aurais dû l’écouter lorsqu’elle me demanda de diriger mon doctorat ! Cette femme à l’écoute, qui jamais ne jugeait, a bouleversé l’histoire de l’art et notre regard sur la femme artiste.

 

Vous vous intéressez également au mouvement Black Live Matter (« Les vies des Noirs comptent »). Au Harlem Studio, vous avez réfléchi sur la place de la femme de couleur dans l’art. Quel constat tirez-vous sur le sujet ?

Qu’il reste encore beaucoup de chemin à parcourir en la matière ! Étant une conservatrice, et de couleur, je m’intéresse à tout ce qui touche à la femme et à la plasticienne de couleur. Qu’est-ce que le concept de « négritude » dans l’art ? Les expositions que je mets en œuvre depuis sept ans tentent de trouver des réponses à cette thématique. Et puis, certaines choses ont le don de m’exaspérer. Lynette Yiadom-Boakye est une artiste née au Royaume-Uni, que je défends avec passion. Cependant, on fait toujours référence à ses origines ghanéennes. Pourquoi ne la considère-t-on pas comme une artiste britannique ?

 

L’Europe ferait-elle preuve d’ethnocentrisme artistique ?

Parfaitement ! Tout comme les États-Unis, l’Europe semble parfois poser un regard quelque peu autocentré sur la création. L’histoire de l’art est née de leurs puissants discours, mais ces derniers ne sont pas uniques au monde. Mes projets questionnent les propos dominant de l’art actuel et mettent en œuvre des messages pertinents et transversaux illustrant un art qui ne soit pas forcément américain ou européen.

 

Venons-en à votre récente actualité. Vous avez présidé le premier sommet des conservateurs à l’Armory Show de New York. Quels en ont été les propos ?

Ce sommet a invité 60 conservateurs internationaux de grands musées, à des conférences, des tables rondes avec des artistes et directeurs d’institutions de premier plan. Olga Viso, directrice du Walker Art Center, et Coco Fusco, commissaire d’exposition et artiste, ont ouvert le premier jour les discussions sur l’actualité ayant suscité des débats autour de la sensibilité, l’identité et la censure dans le monde l’art. Puis, le commissaire et critique d’art Hans Ulrich Obrist présenta sa vision personnelle du sujet et sa manière d’envisager les pratiques culturelles au sein de son travail de curateur.  De plus, à l’heure de la globalisation, les commissaires sont de plus en plus amenés à collaborer avec des plasticiens issus de cultures diverses. Nous devons rester éveillés !

 

Quels en étaient les réels objectifs ?

Vous savez, dans les musées, il n’y a jamais eu autant de visiteurs scrutant et commentant les choix des expositions, comme le langage utilisé pour parler de nos projets. J’ai souhaité que le sommet soit inspirant pour chaque conservateur, comme pour moi-même. Qu’il questionne notre façon de sélectionner les artistes à exposer et de concevoir les expositions.

 

Qui a eu l’idée de ce sommet ?

Ici, chaque édition d’Expo Chicago propose des conférences réunissant des conservateurs. L’Armory Show s’en est très certainement inspirée, mais je souhaitais personnellement ajouter des temps de discussions appropriés sur des problèmes importants auxquels notre travail est confronté.

 

Pensez-vous, comme certains directeurs français de centres d’art contemporain, que certains conservateurs et commissaires attachent plus d’importance à leur réflexion sur les artistes qu’aux plasticiens eux-mêmes ? Ceux-ci ne seraient pas considérés pour ce qu’ils font ou ce qu’ils sont…

Tout à fait d’accord ! Un commissaire ne doit pas se contenter de présenter simplement le travail d’un artiste, il doit collaborer avec lui en tenant compte de ses idées et de ses concepts. Pourquoi ? Parce qu’un bon plasticien est, selon moi, un bon historien d’art, duquel nous avons beaucoup à apprendre. De plus, celui-ci a le potentiel et l’imagination pour créer de nouvelles formes radicales et de nouveaux objets en regard du monde, très instructifs pour le public.

 

Vous êtes une jeune conservatrice d’art contemporain. Quelles sont les difficultés majeures auxquelles vous êtes régulièrement confrontée dans votre travail ?

Il est parfois difficile pour le public de faire la différence entre la valeur créative d’un artiste, sa valeur marchande et sa notoriété – cette dernière étant en corrélation avec le marché de l’art. Je me donne personnellement pour mission de mettre en œuvre des projets sur des artistes ou des thématiques qui ne sont pas éclairés comme ils le devraient. Mon but n’est pas d’être séduite par des projets faciles à commercialiser ou à financer. Je souhaite mettre en place des propos convaincants, tant pour le champ de la conservation que pour celui du public.

 

À ce sujet, comment concevez-vous vos expositions ? Débutez-vous par une idée ou vous nourrissez-vous de votre relation avec les plasticiens ?

J’essaie surtout de ne jamais trop théoriser. Je passe du temps à discuter avec eux. Ces moments de partage étayent beaucoup ma réflexion.

 

Revenons au MCA de Chicago, qui vient de fêter son 50e anniversaire. Qu’est-ce qui a changé depuis sa fondation, en 1967 ?

Son lien avec la mondialisation de l’art et de son marché… L’exposition « Takashi Murakami: The Octopus eats its own leg » a battu un nouveau record d’affluence avec 205.000 visiteurs. Et puis, comme beaucoup d’institutions, le musée est devenu un lieu à vivre, où l’on vient voir des expositions mais aussi déjeuner au tout nouveau restaurant, le Marisol, écouter des conférences, assister à des concerts et voir des performances. Un espace d’expériences mêlant à la fois l’architecture, le design, l’art, le spectacle vivant, la cuisine…

 

Quelle est la politique d’acquisition du musée ?

Chaque œuvre témoigne d’un moment pertinent de l’histoire de l’art, des années 1960 à nos jours, dans une perspective à la fois politique, historique et prospective. Pour être un musée implanté à Chicago, foyer de nombreux artistes, nous possédons un fonds remarquable d’œuvres de plasticiens locaux.

 

Pouvez-vous citer quelques pièces parmi les plus significatives de votre collection ?

Six Women créée en 1965-1966 par la sculptrice Marisol. Cette pièce fut notre première acquisition. Mais aussi Small Hybrid du sculpteur local Richard Hunt, datée 1964. La fameuse pièce iconique Rabbit de Jeff Koons n’occulte en rien notre série significative de photographies de Cindy Sherman. Enfin, peut-être May the Arrogant Not Prevail de Michael Rokowitz, artiste irako-américain basé à Chicago, à qui nous avons consacré une première exposition majeure, et dont la portée sociétale et politique correspond à l’esprit de l’institution. Mais il y en a tant d’autres !

 

Vous êtes lauréate de la bourse de recherche du VIA Art Fund. À quoi va-t-elle vous servir ?

Je vais aller sur le terrain, à Dakar, voir la biennale Dak’Art en juin prochain, mais aussi, entre autres destinations, je me rendrai à Lagos et à Marrakech. L’Afrique, comme chaque région du globe, a tant d’histoires à raconter sur la culture et l’art contemporain !

 

 

Mémo

« Howardena Pindell: What remains to be seen », jusqu’au 20 mai. Museum of Contemporary Art, 220 East Chicago Avenue, Chicago, USA. www.mcachicago.org

 

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