Olafur Eliasson, au-delà des apparences

 Genève  |  7 avril 2018  |  AMA  |  Tweet  |  LinkedIn

Ses œuvres sont visibles à Genève, mais également à Los Angeles et bientôt le seront à Pékin, avant Munich pour une exposition estivale, puis dans le Massachusetts. Mais qu’est-ce qui fait courir Olafur Eliasson ? Entretien à Genève, avec un artiste très exposé, mais néanmoins discret.

 

À Genève, Olafur Eliasson a pris soin de saluer chaque journaliste présent à l’inauguration de son exposition « Objets définis par l’activité », conçue par Laurence Dreyfus, commissaire et conseillère à l’Espace Muraille. Fondé par les collectionneurs Caroline et Éric Freymond, cet hôtel particulier est un écrin idéal pour ces pièces à taille humaine. D’une élégance délicate et sobre, Eliasson nous en parle, mais évoque aussi ce qui fait le sel de sa vie professionnelle : l’environnement, la lumière, ses projets, son goût pour les relations sociales…

 

Quel est le sujet de votre nouvelle exposition, « Objets définis par l’activité », montée à l’Espace Muraille ?

Cette exposition plutôt intimiste présente seize pièces qui, pour certaines, sont des travaux préparatoires – et non des maquettes –  à des projets futurs, plus importants. D’autres ont été réalisées pour l’occasion. Mes œuvres ont un rapport à la science et évoquent à travers des systèmes géométriques, de lumière, de mouvement, de flux, notre façon de percevoir les objets, l’espace, notre environnement et les autres.

 

En effet, beaucoup jouent sur les illusions d’optique et notre conception des choses, comme The we mirror, Colour window ou encore Day and night lava

Elles traduisent effectivement notre habileté à appréhender le monde et comment nos sens peuvent nous aider à le changer. Ce sont, en quelque sorte, des « instruments » qui exacerbent notre manière de le percevoir. Prenons, par exemple, The we mirror. Ce dodécagone tridimensionnel joue avec son image dans le miroir, qui se superpose à sa réalité matérielle… Mais ce reflet exprime-t-il vraiment ce que nous voyons ? Notre manière de voir les choses n’est pas toujours celle que l’on croit. Est-ce une métaphore ? Plutôt la représentation du principe d’illusion interprétant l’Univers…

 

Dans la seconde salle, trois délicates aquarelles intriguent… Que représentent-elles ?

Ce travail presqu’abstrait a été obtenu à partir de superpositions de couches chromatiques. Une des trois aquarelles présente en particulier des lavis colorés interrompus par la fonte d’un morceau de glace. Au fil de nos essais et des couches accumulées, soit l’eau embellissait l’aquarelle, soit, de temps à autre, celle-ci détruisait complètement l’effet des pigments sur le papier. Conçues en équipe et ayant exigé du temps, ces feuilles évoquent le dérèglement du climat et suscitent une prise de conscience.

 

Venons-en à ce sujet. L’impact de l’action de l’homme sur le monde est une idée récurrente dans votre travail. Comment, de manière générale, cela se matérialise-t-il ?

À travers des installations plutôt imposantes, suscitant des réflexions sur la lumière, l’espace, l’environnement, les formes et les éléments organiques. En 2014, une aile du Louisiana Museum of Modern Art, à Humlebæk, près de Copenhague, a été mobilisée pour accueillir Riverbed, le lit d’une rivière, et attirer de ce fait l’attention sur notre perception de la nature. En 2015, lors de la conférence sur le climat à Paris, Ice Watch, qui représentait un cadran d’horloge à partir de morceaux d’iceberg provenant du Groenland, a été exposée place du Panthéon. En 2016, nous avons investi les jardins du château de Versailles avec Waterfall, comme en 2008, où nous installions à New York une cascade géante sous le pont de Brooklyn… J’essaie en général de susciter une conscience environnementale et de porter l’intérêt sur le phénomène d’urgence écologique dont nous sommes les témoins.

 

Vous semblez aussi nourrir une relation particulière à la lumière, comme ici avec Black Sunglass ou Wavelength Lamp, mais aussi à travers The Weather Project, réalisation plus importante installée en 2004 à la Tate Modern de Londres. D’où vient cette appétence ?

Elle remonte à mon enfance. En 1972-1973, j’avais cinq ans. Survint la crise du pétrole qui toucha aussi l’Islande. Le soir, la ville où j’habitais coupait l’électricité pour économiser l’énergie. Avec la famille de mon père, nous assistions à un splendide spectacle, celui de la lumière naturelle extérieure qui pénétrait à l’intérieur des foyers. Ensemble, nous nous mettions à la fenêtre pour admirer les fjords et le glacier baignés par la lumière bleutée du crépuscule. Ce phénomène m’a beaucoup marqué…

 

La lumière, c’est aussi ce qui a motivé Little Sun, une entreprise sociale créée avec l’ingénieur Frederik Ottesen. En quoi consiste-t-elle ?

Merci de me poser la question, car ce projet à l’échelle globale me tient particulièrement à cœur. Little Sun est à ce jour une fondation, mais c’est surtout d’abord une petite lampe solaire rechargeable, destinée aux populations sans électricité. Des centaines de milliers de petites lampes ont déjà été vendues dans le monde. Lorsque, par exemple, en Afrique une famille en achète une pour huit dollars, elle gagne après trois mois un dollar par semaine sur le prix dépensé pour acheter du pétrole pour faire fonctionner sa lampe à essence. Cet objet, introduit dans les écoles, participe à améliorer l’éducation des enfants. Grâce à Little Sun, les petites filles peuvent également étudier une heure de plus par jour, le soir. Cette lampe – dont je suis seulement le designer – favorise donc l’égalité des genres, mais impacte aussi les domaines de la santé, de l’environnement, et bouscule le modèle économique. Nous en sommes très fiers !

 

Pour tous vos multiples projets, vous travaillez donc avec différents corps de métiers. Comment vous organisez-vous ?

En fait, j’ai plusieurs studios, dont le plus ancien, Olafur Eliasson Studio, a été créé dès 1995 dans une ancienne brasserie, à Berlin. Il emploie 80 à 100 personnes parmi lesquelles des scientifiques, techniciens, architectes, designers, mais aussi des historiens de l’art, des archivistes, des artisans, des cinéastes. Nous avons aussi deux cuisiniers et une équipe de communication, tout cela pour produire des œuvres, organiser des expositions et contribuer à l’édition et à la diffusion d’ouvrages. Il y a quatre ans maintenant, avec l’architecte Sebastian Behmann, nous avons également fondé Studio Other Spaces, dans le but de réaliser des projets en lien avec l’architecture et l’espace public. Enfin, j’en mentionnerai un autre, en Islande, inauguré à Reykjavik. Et puis, il y a mon petit studio à Addis-Abeba, en Éthiopie…

 

En Éthiopie ?

Oui, j’y vais régulièrement depuis quinze ans, car j’enseigne à l’École d’Arts et de Design de la capitale. Transmettre, partager les connaissances, fait aussi partie de ma démarche. De 2009 à 2014, j’ai également enseigné à l’Université des Arts de Berlin, ville où j’ai aussi dirigé l’Institut für Raumexperimente, un centre d’expérimentations spatiales. Dans mes studios, on organise souvent des workshops et des conférences. Toutes ces actions contribuent à créer du lien et de l’harmonie, ensemble.

 

Quels sont vos projets ?

L’exposition que je montre depuis le 25 mars, au Red Brick Art Museum de Pékin. Il s’agit de ma première exposition personnelle dans la capitale. « The unspeakable openness of things [ l’indicible ouverture des choses, ndlr] » présente une installation lumineuse immersive traitant du changement climatique. Cette problématique étant toutefois d’ordre global, comme pour mes œuvres précédentes, ce qui importe le plus pour moi, c’est la relation que le visiteur va tisser avec l’œuvre d’art. Et puis, je songe à ouvrir un restaurant de poissons sur le port de Reykjavik. Vous savez, mon père était cuisinier sur un bateau de pêche et ma sœur [Victoria Elliasdottir, ndlr] est chef dans un restaurant à Berlin…

 

 

Mémo

« Objets définis par l’activité », jusqu’au 28 avril. Espace Muraille, 5 place des Casemates, Genève, Suisse. www.espacemuraille.com

« The unspeakable openness of things », jusqu’au 12 août. Red Brick Art Museum, Shunbai Road, Chaoyang District, Pékin. www.redbrickartmuseum.com

« Reality Projector », jusqu’au 26 août. Marciano Art Foundation, 4357 Wilshire Boulevard, Los Angeles, USA. www.marcianoartfoundation.org

 

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