Carine Fol, curatrice inspirée

 Bruxelles  |  10 mars 2018  |  AMA  |  Tweet  |  LinkedIn

Directrice artistique de La Centrale, Carine Fol présente « Private Choices », une sélection de onze collections bruxelloises d’art contemporain. Des objets conceptuels, des œuvres à caractère politique ou encore des images sensuelles… Onze aventures intimes, exposées jusqu’au 27 mai. Entretien.

 

La Centrale, c’est le hot spot belge de la création contemporaine. Un centre d’art propulsé par la Ville de Bruxelles, sis dans une ancienne centrale électrique, place Sainte-Catherine. Aux turbines, Carine Fol, directrice artistique de ce lieu hors-norme, qui depuis 2012 électrise la programmation. Historienne et spécialiste de l’art « outsider », cette femme sous tension a dirigé pendant dix ans Art & Marges, un espace singulier, haut lieu bruxellois dédié à la création asilaire et aux artistes autodidactes. Aujourd’hui, pour La Centrale, elle monte une exposition ambitieuse, « Private Choices ». Soit onze collections bruxelloises d’art contemporain… et autant de regards sur le monde.

 

« Private Choices », c’est le récit de onze aventures intimes, parfois intellectuelles, souvent sensibles… Que nous dit, aujourd’hui, ce regard porté sur la collection ?

J’ai voulu montrer ici le rôle déterminant, de plus en plus important, que jouent les collectionneurs dans le champ de l’art actuel. Montrer aussi leur liberté par rapport aux collections publiques, l’intuition étant chez eux l’un des éléments qui revenait le plus souvent. Je crois que cette exposition, avec 250 œuvres, casse les idées reçues sur le collectionneur, cette image d’un acteur du marché de l’art qui investit dans l’art contemporain à des fins spéculatives. Le collectionneur, en fait, prend beaucoup de risques, il entretient aussi une proximité très grande avec les artistes. Chez Frédéric de Goldschmidt, on trouve par exemple un Cy Twombly aux côtés de l’œuvre d’une étudiante tout juste sortie d’une école d’art, ce qui démontre que le coup de cœur préside très souvent à l’achat des pièces. Les décisions, dans le cadre d’une institution muséale, s’opèrent davantage par rapport à un projet ; les choix s’inscrivent dans une vision d’avenir. Ils sont souvent moins spontanés, moins inspirés.

 

Que nous révèlent-ils du monde de l’art, mais aussi du monde tout court ?

Sur le monde tout court, ça raconte beaucoup. La collection Nicole et Olivier G., par exemple, est le reflet d’un engagement sociétal fort. Olivier G. est un ancien acteur du monde de la finance, qu’il a quitté pour s’intéresser à l’octroi de microcrédits et qui dans ses choix s’est tourné vers des pièces très politiques, répondant à ses préoccupations d’ordre socio-économiques, abordant la question des dérives néo-libérales, la question de l’information, de la démocratie et de la surveillance aussi. Beaucoup ici collectionnent avec une grande conscience du monde dans lequel il vivent. La fonction décorative, à l’inverse de ce que l’on pourrait penser, n’est pas privilégiée. Je pourrais à ce propos citer Alain Servais, qui pense que pour entamer une collection il faut d’abord se débarrasser de la beauté. C’est un collectionneur qui n’hésite pas à aller vers des œuvres qu’il n’aime pas d’emblée, visitant les notions de pouvoir et de violence, s’intéressant au paradigme de l’homme et de la bestialité. Les perspectives de ces onze collections sont donc très variées, allant des pièces les plus modestes aux installations les plus incroyables, avec en arrière-plan des enjeux philosophiques ou esthétiques, un regard anthropologique parfois…

 

J’imagine que vous avez en tête l’exposition « Passions privées », présentée au Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris en 1995. Plus de vingt ans après, qu’est-ce qui a changé ?

Je crois que les collectionneurs occupent une fonction plus centrale encore. Ce sont les grands noms de la collection, qu’ils soient Français ou Américains, qui déterminent aujourd’hui ce qui relève du champ de l’art contemporain. Ce n’était pas le cas auparavant, et ça constitue une différence majeure. Entre privé et publique, les positions sont bouleversées, voire inversées. De plus en plus, les collectionneurs, comme Walter Vanhaerents ici, ouvrent leur propre lieu avec l’envie de partager leur collection. C’est assez nouveau comme démarche. Hier, on ne découvrait souvent les œuvres qu’à l’occasion d’une donation. Aujourd’hui, même si certains collectionneurs souhaitent conserver l’anonymat, le secret est moins présent, la sphère privée se dévoile. Le collectionneur a ainsi une fonction, peut-être de prescripteur, en tout cas de diffuseur. Il est vrai que l’exposition montée par Suzanne Pagé en 1995, « Passions privées », m’a fortement marquée. Je pense aussi à « L’intime, le collectionneur derrière la porte », présentée à La Maison Rouge en 2004 par Antoine de Galbert, où l’espace de la collection était reconstitué dans une scénographie « à l’identique ». Dans la première, il manquait selon moi la dimension humaine, la figure incarnée du collectionneur ; dans la seconde, le décor était trop présent. Avec « Private Choices », j’ai essayé de trouver un modèle à mi-chemin.

 

Comment s’est opéré le choix de ces onze collections bruxelloises d’art contemporain ?

J’ai souhaité respecter la pluralité des angles et des approches. Une exposition, c’est toujours une alchimie entre un choix d’œuvres – ou comme ici de collectionneurs – et l’espace même de l’exposition. Il faut arriver à une adéquation, si possible parfaite, entre l’art et l’architecture. Ici, vous avez des collectionneurs fortunés, à la tête de pièces de qualité muséale, et puis d’autres plus modestes, qui achètent des œuvres sur papier aussi pour des raisons de budget. Vous avez une collection insolite, surréalisante, où le précieux côtoie l’objet sans valeur, c’est la collection Galila, très self-curated, qui s’apparente à une psychanalyse. Et puis vous allez découvrir « la collection invisible » de Christophe Veys, qui a choisi d’articuler son ensemble autour de la nouvelle éponyme de Stefan Zweig, qui raconte l’histoire de ce collectionneur aveugle décrivant ses gravures. Christophe Veys écrit ici sa propre histoire, celle d’un amateur d’art qui se ruine, qui n’a pas la place pour vivre avec ses œuvres – très conceptuelles, très liées au langage et à la monstration – et qui grâce à cette exposition peut la rendre enfin visible.

 

Au-delà des œuvres, votre attention se porte sur la figure du collectionneur. Quelle est la typologie de cet acteur du marché de l’art aujourd’hui ?

L’intuition est à mon sens ici le dénominateur commun. On la retrouve même chez ceux dont la démarche est la plus conceptuelle ou chez ceux qui développent une thématique pointue. L’intuition, c’est se sentir porté au-delà du rationnel vers des formes ou des idées qui trouvent un écho en soi, même si la collection reste sous-tendue par un discours ou une vision du monde. Par ailleurs, plusieurs collectionneurs se définissent eux-mêmes comme des « passeurs », des intermédiaires entre l’artiste et le public, ce qui est assez nouveau là encore par rapport à « Passions privées ». La question de la trace est elle aussi importante, l’idée que la collection puisse survivre au collectionneur. Là, les avis sont très différents, certains pensent à leurs enfants, d’autres voient dans leur propre disparition la fin de l’aventure. Collectionner, c’est en tout cas porter un regard sur le monde et sur soi. C’est toujours réflexif. Vous connaissez la phrase de Jean Baudrillard, « on se collectionne toujours soi-même »…

 

Pour cette raison, l’accrochage a-t-il été compliqué ?

C’est un parcours d’une grande diversité. Organiser ces singularités, les mettre à l’épreuve du public, est un exercice il est vrai assez compliqué. J’ai préconçu la scénographie avec l’idée d’inviter chaque collectionneur à la phase d’accrochage. Deux ou trois d’entre eux avaient d’ailleurs des idées très précises. Comme je fonctionne moi-même selon une logique intuitive, j’ai pu je crois entrer en résonance avec eux. Pour aider le visiteur à se plonger dans leur intimité, j’ai demandé à chacun des collectionneurs de choisir un livre et une pièce de musique, pour les faire sortir aussi de leur zone de confort.

 

On dit souvent qu’une collection réussie, cohérente, est celle qui raconte une aventure, celle qui parvient à établir un dialogue entres les œuvres…

C’est vrai aussi pour une exposition. Moi, j’aime qu’une histoire s’y raconte, avec un cheminement, des tempos… Ici, la cohérence est dans la diversité. Dans le fait de pénétrer chaque fois un univers différent. Chez Frédéric de Goldschmidt, par exemple, le choix du blanc s’est imposé, en écho aux pièces historiques du Groupe ZERO, dans une esthétique de l’économie invitant à une plus grande attention à la lumière, aux textures. Du coup, l’unité est magnifique.

 

N’y a-t-il pas chez les collectionneurs, et chez vous-même aussi, qui avec cette exposition collectionnez les collections, une passion trouble pour l’accumulation ?

Remplir le vide, combler l’absence… La quête de l’objet manquant, oui, certainement. Chez un de ces collectionneurs, la collection a commencé au décès de son conjoint, comme pour saturer le temps et l’espace. Pour d’autres, il s’agit d’une recherche de soi à travers la quête de l’œuvre, un voyage intérieur, en se laissant guider par les artistes dans des contrées parfois inconnues. C’est un dialogue qui à chaque fois implique une remise en question, qui oblige à se repositionner sans cesse.

 

Un mot, pour finir, d’Harald Szeemann, ce commissaire d’expositions inspiré, à qui l’on doit « Quand les attitudes deviennent forme », à la Kunsthalle de Berne en 1969. En termes de curatoriat, Szeemann reste un modèle pour vous ?

Harald Szeemann reste un modèle par sa liberté, sa vision sur l’homme et sur l’art, qui pour lui comme pour moi sont indissociables. Le discours ne peut jamais être purement intellectuel, il y a toujours un ancrage dans l’existence. C’est en tout cas ce qui m’intéresse, les ressorts intimes, une certaine forme d’humanisme. Voilà ce que Szeemann arrivait à montrer, au-delà des catégories. Il le faisait dans un chaos – que moi j’appelle de la poésie visuelle –, où l’on ressentait une incroyable « intensité », pour reprendre un mot qu’il employait si souvent. Szeemann reste en effet un modèle.

 

 

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Centrale for Contemporary Art

Défricher et diffuser l’art contemporain bruxellois dans une perspective internationale, explorer l’art dans ses marges… La Centrale for Contemporary Art ne ménage pas sa peine. Inauguré en juin 2006, ce centre d’art contemporain lié à la Ville de Bruxelles n’en finit pas de turbiner. Expositions thématiques, collaborations avec des écoles d’art bruxelloises, projets participatifs d’artistes belges en résidence… Local et global, le lieu est ouvert sur le monde et sur le quartier (la place Sainte-Catherine). On y découvrira, dans un espace semi-industriel de 1.000 m2, deux satellites intégrés : La Centrale.box, un espace dévolu à la création émergente, où un artiste présente un solo show parallèlement à la grande exposition en cours, et La Centrale.lab, le laboratoire dédié aux plasticiens bruxellois de moins de 35 ans, auxquels la Ville de Bruxelles – sur la base d’un appel à projets annuel – offre l’opportunité de concevoir une première exposition personnelle. Le tout est emmené par Pascale Salesse, directrice des lieux, accompagnée de la très inspirée Carine Fol, curatrice en charge de la ligne artistique.

 

 

Mémo

« Private Choices. Onze collections bruxelloises d’art contemporain », jusqu’au 27 mai. Centrale for Contemporary Art. 44 place Sainte-Catherine, 1000 Bruxelles. www.centrale.brussels

 

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