Une heure avec l’artiste cinétique suisse Ralfonso

 Genève  |  13 février 2018  |  AMA  |  Tweet  |  LinkedIn

Depuis le début du XXe siècle, les artistes cinétiques ont exploré les possibilités du mouvement, incluant la temporalité, la nature de la vision, reflétant l’importance de la machine… AMA a rencontré Ralfonso, qui ouvre les frontières de ce mouvement artistique et intègre le mouvement dans son art.

 

Quelle est votre formation ?

Ma formation tournait autour du monde des affaires. J’ai étudié l’entrepreneuriat à l’Université du sud de la Californie, où j’ai obtenu mon baccalauréat, puis je suis allé au MBA de Wharton à l’Université de Pennsylvanie. Je n’ai donc pas de formation de plasticien, ce qui a été une bénédiction, car j’ai pu découvrir la magie de « l’art en mouvement » à mon propre rythme et à ma manière.

Comment avez-vous commencé à faire de l’art cinétique ?

Ma passion pour cette niche particulière de la sculpture a commencé très tôt. Enfant, j’étais toujours fasciné par la mécanique et le design. À partir de cette fascination, j’ai commencé à concevoir des objets et des sculptures qui avaient du mouvement, et c’est ensuite devenu de l’art en mouvement, de l’art cinétique. J’essaie de repousser les limites de l’art cinétique en faisant converger l’art, la mécanique et le design. Je suis surtout inspiré par la nature, par la forme et l’interaction naturelle de tous les éléments. Ainsi, mes sculptures se déplacent doucement avec le vent, l’eau, grâce aux moteurs ou lorsqu’elles sont poussées à la main. Elles varient de 50 cm à 15 m.

 

Quelles sont les principales difficultés que vous rencontrez avec l’art cinétique ?

Aux côtés de tous les aspects design d’une sculpture statique, vous ajoutez à l’œuvre la dimension du mouvement. Cela apporte une quatrième dimension, temporelle, qui « change dans le temps ». Maintenant, j’ai une boîte à outils beaucoup plus grande, qui comprend l’interactivité via Internet, les applications de smartphones, les SMS, la domotique et le son, et tous les types de capteurs. Cela signifie également que les sculptures extérieures sont interactives sur le plan de l’environnement, car elles se déplacent avec le vent ou dans l’eau, ce qui nous permet même, dans certains cas, de générer de l’énergie. Un exemple est mon Cube Tower. Il se compose de cinq cubes, qui sont assemblés par leurs arêtes. En raison des canaux du vent dans chaque cube, ils se déplacent tous dans des directions différentes. Le design de la prochaine génération, Cube Tower # 2, reposera sur des panneaux solaires à haute efficience, sur toutes les surfaces. Donc, non seulement cela générera de l’électricité grâce à l’exposition au soleil, mais aussi en raison de la rotation des cubes. Il s’agit moins de difficultés que d’avantages majeurs. Comme artiste cinétique, on est engagé dans des champs de recherche et d’ingénierie, tels que l’ingénierie structurelle, électrique, lumineuse et sonore, le matériel et l’informatique, la programmation, etc.

 

Comment surmontez-vous ces difficultés ?
J’aime beaucoup collaborer avec des experts dans ces domaines techniques, et développer de nouveaux projets d’art public interactifs avec des étudiants diplômés et leurs professeurs, issus de divers domaines scientifiques et artistiques. Nous explorons des concepts tels que la réalité augmentée et virtuelle pour l’espace public, ainsi que l’art interactif global, dans lequel le spectateur n’est pas devant la sculpture, mais peut interagir avec elle dans n’importe quel endroit du monde et à tout moment. Nous travaillons ainsi à l’art connecté de manière mondiale – ces œuvres invitent et développent l’interaction entre les téléspectateurs dans ces différents endroits. Ex Strata, par exemple, est un ensemble de sculptures interactives lumineuses et sonores. Une des sculptures est située sur le campus de l’Université Tsinghua à Pékin, l’autre est située sur le campus de la NHL à Leeuwarden, aux Pays-Bas. Ici, nous voulons permettre aux étudiants de transmettre des messages lumineux et sonores via ces sculptures publiques connectées.

 

Que voulez-vous exprimer avec votre art ?
Je crois profondément que regarder l’art devrait être une communication à double sens et une interaction entre l’art et le spectateur. Je veux changer ce regard statique et passif qui ne permet de voir qu’un fragment des sculptures pour une interaction dynamique, où l’art et le spectateur évoluent, réagissent et interagissent – un art interactif et dynamique. Je suis ravi d’être à l’avant-garde de cette évolution de l’art public statique vers l’interactif et le cinétique. Mes principes directeurs dans la conception de sculptures pour les lieux publics sont : actif / sans mouvement, passif / pas encore dynamique…

 

Qu’est-ce qui vous importe le plus lorsque vous travaillez dans l’espace public ?
Cela doit intriguer le public, faire sourire les gens et susciter un plaisir mental et physique. Avec une sculpture d’art public traditionnelle, c’est toujours un engagement passif à sens unique ; c’est le spectateur qui regarde et pense. L’art est traditionnellement toujours immobile et passif. Mon objectif est de concevoir des sculptures publiques vraiment nouvelles, jamais vues auparavant, que peuvent réellement « voir » et « entendre » les spectateurs. C’est pouvoir communiquer directement avec elles, qui changent en conséquence, et de manière interactive. Comme ces sculptures sont également connectées à Internet, elles peuvent être vues via les webcams liées aux ordinateurs et grâce aux applications de téléphones intelligents. Le grand avantage est que pour la première fois, le spectateur ne doit pas être devant une sculpture pour interagir avec elle. Avec les nouvelles technologies, l’art peut être visualisé et transformé partout dans le monde. Mon installation récente, Union # 2 se trouve dans le magnifique Ella Park d’Orlando, en Floride. Elle est connectée au City Color Light System, partage les sons et se déplace avec le vent.

 

Pourquoi faites-vous de plus petites sculptures pour les galeries ?

Après avoir réalisé des sculptures publiques monumentales dans le monde, depuis plus de quinze ans, je viens tout juste de créer des sculptures cinétiques plus petites pour des habitations privées, allant de 50 cm à 3 m. La sculpture qui bouge avec le vent, Ferrari Red Flamenco, sur les plages ensoleillées de Floride, en est un exemple. Je ne la considère pas comme une commercialisation, mais comme une nouvelle opportunité pour les collectionneurs et les amateurs d’art d’être en mesure d’acquérir des séries limitées de plus petites sculptures cinétiques, qu’ils peuvent apprécier dans leur maison. D’une certaine façon, j’évolue à contre-courant d’une carrière d’artiste typique, qui se développe habituellement pendant de nombreuses années, passant des petites galeries à un art public à grande échelle. J’ai commencé avec des sculptures monumentales et je découvre maintenant le monde des collectionneurs, des galeries et des musées. La première acquisition muséale de mes petites sculptures a eu lieu l’année dernière. Le Musée d’Art Contemporain de Pékin (MoCA) a acheté une de mes petites sculptures cinétiques pour ses collections permanentes. Par ailleurs, j’apprécie la polyvalence et la facilité relative de la conception de nouvelles séries limitées par rapport à l’art public monumental. De cette façon, je rencontre beaucoup plus de personnes à travers le monde, qui ont maintenant accès à mon travail.

 

Que voulez-vous réaliser avec la Kinetic Art Organization ?

Nous avons commencé la KAO comme une plateforme et un lieu de rencontres, d’informations et d’échanges pour le public qui s’intéresse à l’art cinétique. Avec trois membres au début, nous sommes devenus la plus grande organisation d’art cinétique au monde, avec plus de 1.000 membres de 60 pays. Nous avons publié notre premier eBook sur l’art cinétique avec de nouveaux articles de 18 artistes internationaux, conservateurs et collectionneurs du monde entier, dont les États-Unis, la Chine, le Mexique, l’Inde, la France et la Suisse.

 

Quelle a été votre expérience la plus forte dans votre carrière ?

C’est chaque fois vraiment spécial, surtout lorsque nous installons une œuvre d’art pérenne dans l’espace. C’est fou de penser que tout commence par une pensée et un concept intangibles. C’est donc vraiment un moment magique, de voir l’ensemble se réaliser, après avoir passé un an ou plus sur la planification, la conception et la fabrication de la pièce.

 

Qu’est-ce qui vous inspire le plus dans le monde de l’art ?

J’adore les bâtiments et les ponts de l’architecte Santiago Calatrava. Je pense que ses œuvres sont en fait des sculptures monumentales. J’admire aussi les anciens maîtres cinétiques, tels que George Rickey, Alexander Calder et Jean Tinguely.

 

Quels sont vos projets ?

Il semble que les projets d’art public planifiés, dont je discute actuellement avec de grands promoteurs, correspondent à un besoin d’une approche stratégique de l’art public, pour fournir aux visiteurs, aux résidents et aux locataires de leurs grands projets de construction un plan global d’œuvres suscitant des expériences interactives sans précédent. Donc, il s’agit beaucoup plus d’une approche globale de la curation et de la planification que du design d’une pièce unique. En tant que président de la KAO, je connais la plupart des artistes du monde entier qui travaillent à ce genre d’art cinétique et interactif contemporain, donc c’est un grand plaisir de pouvoir contribuer à créer une approche thématique et harmonieuse des œuvres d’art dans un projet de promoteurs, plutôt que de se confronter encore à cette habituelle approche fragmentaire. En tant qu’artiste, mon objectif est de repousser les limites de l’art public dynamique, que ce soit avec des sculptures qui relient les universités et les villes par l’art interactif, ou avec la création de boucles de rétroaction visuelles et audios entre l’art et le spectateur. Afin d’explorer les limites du design, des matériaux et des possibilités de ces œuvres, j’ai travaillé avec des étudiants dans diverses universités techniques, comme l’ETH et l’EPFL en Suisse, la NHL aux Pays-Bas… Je voudrais vraiment engager beaucoup plus de collaborations avec les étudiants, car c’est une expérience merveilleuse qui m’apprend beaucoup et une aventure qui me permet de faire des découvertes. J’adore aussi la nouvelle liberté de formes que j’ai avec mes plus petites sculptures cinétiques fabriquées pour les résidences privées, que ce soit à l’occasion d’une commande spécifique liée à un site particulier et unique, ou en créant une nouvelle édition limitée de petites sculptures.

 

 

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