Un musée dans un garage

 Bruxelles  |  11 janvier 2018  |  AMA  |  Tweet  |  LinkedIn

Siège de l’Union Européenne, Bruxelles sera-t-elle bientôt le nouveau hub des arts contemporains ? C’est en tout cas le chantier lancé par Rudi Vervoort, le patron de la région Bruxelles-Capitale. Au cœur du projet, l’emblématique garage Citroën de la place de l’Yser. Retour sur un pari fou.

 

On ne peut plus guère en douter… Avec l’ouverture – grandiose et un brin grandiloquente – du Louvre Abu Dhabi, en novembre dernier, la France n’en finit pas d’asseoir son expertise culturelle et son influence à l’international. Force est de constater aussi que dans le monde des arts, le Centre Georges-Pompidou a également le vent en poupe. Après le succès de son pop-up ibérique, implanté pour cinq ans dans la très andalouse Malaga, l’institution muséale parisienne surfe sur la vague de la reconnaissance et acte de nouveaux partenariats, avec Shanghai dès 2019, avec Bruxelles, à l’horizon 2020-2021.

Niché au cœur de la capitale belge, au carrefour de la place de l’Yser et du quai de Willebroeck, l’emblématique garage Citroën a été choisi pour devenir le futur pôle culturel et artistique du « plat pays ». Implanté en bordure du canal, à deux pas de la place Sainctelette, ledit garage, rappelons-le, a été érigé en 1933 sur la base des plans esquissés par André Citroën lui-même, qui ambitionnait d’en faire alors la plus vaste usine automobile d’Europe. Un palais de verre de 21 mètres de hauteur, du plus bel effet, caractérisé par une façade-rideau courbe… le tout bâti sur un terrain de près de 2 hectares. Il faudra attendre près d’un siècle pour que ce blanc paquebot change de destination. En octobre 2015, le site est racheté par la Société d’Aménagement Urbain (SAU), opérateur immobilier de la région Bruxelles-Capitale, pour 20,5 millions d’euros, avec l’intention d’en faire le pivot stratégique de son « plan Canal ». Le Gouvernement s’est en effet donné dix ans pour concrétiser ses ambitions urbanistiques, soit l’aménagement d’un périmètre de 700 hectares, dont 300 de foncier public, comprenant un nouveau pôle culturel. De quoi s’agit-il, au juste ? Outre l’importante reconversion architecturale des 35.000 m2 du site industriel, l’ambitieux programme comprend la création de deux musées, l’un dédié à l’art moderne et contemporain, l’autre à l’architecture, qui accueillera en son sein le Centre International pour la Ville, l’Architecture et le Paysage, ainsi que des espaces pluridisciplinaires et des ateliers dédiés aux activités « éducatives et récréatives ». Au-delà de son objectif de développement urbain, la Région affiche clairement sa volonté de réaliser ici un centre artistique majeur, « une vitrine qui fera rayonner la capitale de l’Europe ». Car le véritable défi est bien l’ouverture d’un musée d’une superficie de 15.000 m2, consacré à l’art des XXe et XXIe siècles, pour l’heure sans collection. De cet handicap, la région Bruxelles a du faire… un atout.

Un pôle culturel d’envergure mondiale

Siège de l’Union Européenne, Bruxelles devrait ainsi devenir le nouveau hub des arts contemporains. C’est tout du moins le pari que s’est fixé Rudi Vervoort, ministre-président de la région bruxelloise, ambition menée tambour battant par Yves Goldstein, son ancien chef de cabinet. Si le projet originel était bien de présenter les œuvres modernes et contemporaines issues des Musées royaux de Belgique, le bras de fer engagé entre les différentes instances politiques a abouti à une fin de non-recevoir de la part du gouvernement fédéral, en charge des collections. La parade ? Faire appel à ces super-musées étrangers, souvent prompts à se lancer dans l’aventure. Après avoir évoqué dans un premier temps les labels anglo-saxons du MoMA, du Guggenheim ou encore de la Tate, c’est finalement Beaubourg qui allait remporter l’adhésion belge. Le 29 septembre 2016, Rudi Vervoort et le président du Centre Georges-Pompidou, Serge Lasvignes, annonçaient la signature d’un protocole d’accord en vue de transformer l’ancien garage en un pôle culturel d’envergure mondiale.

Dans ce bâtiment industriel aux allures avant-gardistes, très typé Art déco, la présence française résonne doublement et impose son style visionnaire en matière de culture. Fort de sa collection de 120.000 pièces (la deuxième au monde après celle du MoMA de New York), le musée français s’emploie aujourd’hui à valoriser – pour reprendre les mots de Serge Lasvignes – « son ingénierie culturelle à l’étranger, où il se crée sans cesse de nouveaux musées, grâce à sa marque, son réseau et ses compétences ». Le Pompidou-Bruxelles s’inscrit donc dans cette politique de conquête de nouveaux territoires. Différemment orienté par rapport au Pompidou-Malaga (musée provisoire générant un million d’euros par an pour l’établissement français), la convention signée avec la région Bruxelles-Capitale est qualifiée par les autorités concernées de « sur-mesure », engageant l’institution parisienne, outre sur la programmation culturelle et le prêt d’œuvres, « à exercer une mission de conseil et d’assistance pour les acquisitions des collections permanentes et de développement du futur musée ». Précisons toutefois que l’art belge figurera également au cœur du projet, grâce à la mise en œuvre de collaborations avec des collectionneurs, des galeries et des centres d’art bruxellois.

Fraîchement baptisé Kanal, du nom de la fondation créée par la Région Bruxelles-Capitale pour administrer le pôle Art, le musée devrait accueillir à partir du printemps – en attendant la réhabilitation de l’imposant « vaisseau », le lauréat du concours d’architecture devant être désigné en mars prochain – une série d’événements culturels. Un avant-goût, pour ancrer le projet dans la ville et lever peut-être les doutes des plus sceptiques. Démarrage des travaux à l’automne 2019 !

 

 

 

Verbatim

« Le Centre Pompidou est un lieu ouvert, né d’une ambition pour l’art et pour la création. Depuis 1977, il va au‐devant des publics, favorise la rencontre avec toutes les expressions artistiques. Centre culturel pluridisciplinaire de référence, il a contribué à placer la France dans une géographie ouverte et mondiale de l’art ; il s’est élevé comme une interface avec une société en plein changement ; il a incarné un nouveau modèle d’institution nourrie de la vitalité du croisement des disciplines artistiques ; il a constitué un nouvel axe de développement entre un quartier historique et une requalification urbaine. À toutes ces échelles, il est devenu moteur d’une nouvelle approche culturelle, de plain‐pied avec la ville, avec le public, avec les artistes, avec le monde. C’est l’expérience que le Centre Pompidou souhaite aujourd’hui partager avec Bruxelles et sa région, en participant avec passion à la création d’un pôle culturel pluridisciplinaire innovant. En réseau avec les plus importants musées tout comme avec les nouveaux acteurs de l’art et de la culture, le Centre Pompidou contribue au tissu culturel mondial, notamment sur les scènes les plus actives, comme ici, à Bruxelles, capitale de l’Europe, pleinement ouverte à la diversité du monde. Pour réussir, il souhaite collaborer étroitement avec chacun de ses partenaires pour concevoir des propositions en lien avec la scène artistique du territoire. C’est le fruit d’une expérimentation, d’une recherche, d’un travail toujours en relation, toujours en dialogue. Le Centre Pompidou mobile qui s’installa durant deux mois en Arabie Saoudite, présentant la première exposition d’art moderne et contemporain internationale dans cette région du monde, a constitué une expérience clé. Tout comme aujourd’hui, notre mission de conseil en ingénierie culturelle dans le cadre du Louvre Abu Dhabi. Le Centre Pompidou Malaga est, quant à lui, une première expérience d’implantation temporaire pour déployer la collection, échanger avec la scène culturelle espagnole et valoriser tous nos savoir-faire. Dans cet élan, un projet d’implantation d’un Centre Pompidou à Shanghai est en marche. Demain, nous avons l’ambition d’imaginer d’autres collaborations sur d’autres scènes artistiques, toujours dans la complicité avec les acteurs présents sur le territoire, comme aujourd’hui ici, à Bruxelles.

Serge Lasvignes, président du Centre Pompidou

 

Tags : , , ,

Ad.