L’amour après le déluge

 Mons  |  11 janvier 2018  |  AMA  |  Tweet  |  LinkedIn

Vous avez aimé les images érotico-kitsch de James Bidgood ? Vous allez adorer le trash-pop de David LaChapelle ! Fétichisme, névrose obsessionnelle… Une plongée hardcore dans un univers aux couleurs saturées. C’est au BAM de Mons, jusqu’au 25 février. L’exposition s’intitule « After the deluge ».

 

Pour ceux qui découvriraient l’œuvre de David LaChapelle, attention, certaines scènes peuvent heurter la sensibilité d’un public non averti. Anges hermaphrodites, filles nues chevauchant des champignons géants… On vous aura prévenu ! Ici, l’ambiance est porno-chic et les visions transgressives. Si les beautés transgenres vous tordent la rétine, si les fictions masturbatoires vous font craindre les feux de l’Apocalypse, âmes sensibles abstenez-vous. Ou plutôt, non, poussez pour une fois la curiosité au-delà de votre zone de confort moral, là où jamais encore vous ne vous êtes aventurés. Dans cette province reculée de vous-même, où bruissent les pulsions enfouies, les obsessions névrotiques et autres pensées sauvages. Le nouvel accrochage du musée des Beaux-Arts de Mons, consacré au très subversif David LaChapelle, pourrait bien vous réjouir…

Parmi toutes les légendes urbaines qui circulent sur l’artiste, on dit que sa première photo représentait sa mère Helga, en bikini, un verre de Martini à la main sur une terrasse de Porto Rico… Si l’histoire est vrai, elle résumerait assez bien l’œuvre de ce photographe et réalisateur américain né en 1963 à Fairfield, État du Connecticut, enfant énervé de la mode et de la publicité. Une virée à New York alors qu’il n’a pas 20 ans, un petit job au Studio 54, haut lieu de la scène underground new-yorkaise, et puis – fatalement – une rencontre avec le pape du Pop art, Andy Warhol, pour lequel il collaborera au magazine Interview… David LaChapelle est un peu le Basquiat du C-print.

Un Jérôme Bosch post-moderne

Mais ce que l’on retiendra surtout, c’est sa folle capacité à engendrer des monstres, faisant de lui une sorte de Jérôme Bosch post-moderne. Des paysages glamours assez effrayants, des jardins baroques plutôt anxiogènes… C’est ainsi, le monde de LaChapelle ressemble à un Éden en plastique rose et vert, où une Ève transexuelle semble initier l’humanité à des jeux impurs, nature corrompue et turpitudes en tous genres. Mais qu’est-ce donc, au juste, que le « mauvais goût » ? Des couleurs acidulées, une esthétique érotico-kitsch à la James Bidgood, ce fétichisme de bazar qui depuis plus de 30 ans, à coups de publicités toxiques envahit notre quotidien ? En fait, ce qui est hardcore aujourd’hui, brutal, irrespectueux et violent, ce ne sont plus les images de David LaChapelle, c’est le monde… qui a fini par ressembler aux photographies saturées de David LaChapelle. Est-ce pour ça qu’en 2006 l’artiste décide de se retirer sur Maui, une île perdue du Pacifique, déclarant : « J’ai dit ce que je voulais dire » ? Pour celui qui s’est autoproclamé « photographe à haute vitesse et haute productivité », la leçon est raide. Après avoir dressé dans les années 1980 le catalogue des pulsions narcissiques et des instincts compulsifs de toute une génération, LaChapelle a la tête des lendemains de fête. Une gueule de bois qui mérite bien le Pacifique…

Depuis, les choses vont mieux. La vulgarité du monde est toujours là, la chair toujours aussi triste, mais on dirait que David a changé la focale de son Nikon. L’année 2006 fut un tournant. L’artiste visite l’Italie, il se rend à Rome, où il tombe en arrêt sous la voûte de la chapelle Sixtine. Là, il entrevoit un nouvel espace, ouvrant un chapitre inédit de son existence. Adieu la sophistication, exit Vanity Fair et les icônes de la hype… Avec The Deluge, le photographe aborde des rives plus conceptuelles, le message gagne en profondeur. S’inspirant du Déluge de Michel-Ange, au Vatican, David LaChapelle conçoit une œuvre puissante, de plus de sept mètres. Le maniérisme est toujours là, mais il flirte cette fois avec la Renaissance italienne, la grande citation et l’art religieux du début du Cinquecento. Les œuvres de ces dix dernières années (qui occupent la seconde partie de l’exposition) sont ainsi marquées par l’Histoire, la vraie, racontée dans de grands Cibachromes aux notes fluorescentes. On trouve là les visions hallucinées de la Genèse, une version du péché originel revisité à l’acide… La série After the deluge, c’est un peu le making of des temps bibliques, en plus trash.

Road movie au paradis

L’autre nouveauté dans la production de David LaChapelle, c’est le virage écologique. Le développement est-il durable, l’humanité renouvelable ? Pourquoi nos interactions avec l’environnement sont-elles toujours aussi calamiteuses ? L’affaire, d’ailleurs, porte un nom : dystopie – un mot peu employé, mais dont on ressent pourtant chaque jour la présence. En clair, une dystopie, c’est une utopie qui vire au cauchemar. Un mauvais rêve, une horreur. Dans l’imaginaire de LaChapelle, ça donne une station-service Shell noyée dans la forêt hawaïenne, un musée submergé par les eaux… À 54 ans, l’ancienne star des shootings de mode est inquiet. Il est vrai que dans son objectif, le mythe des pluies catastrophiques et de l’inondations universelle fait frémir.

Apôtre du consumérisme le plus tordu il y a dix ans, LaChapelle aujourd’hui rachète sa virginité. Un pas de deux vers la rédemption, un road movie en direction du paradis ? L’exposition au BAM de Mons – qui a pour commissaire Gianni Mercurio, déjà curateur des accrochages consacrés à Keith Haring en 2009 et à Andy Warhol en 2013 – a des allures d’expiation. Divisée en deux sections réparties sur les deux étages du musée, une centaine de photos, dont de nombreux grands formats, prouvent sa bonne foi. Il y a un avant LaChapelle, il y aura désormais un après. La première partie de cette vaste rétrospective se concentre sur les œuvres créées jusqu’à l’année 2007, celles des tirages flashy, des clichés homo-érotiques et des vanités poisseuses ; la seconde section offre un univers visuel écoresponsable, presque militant. Bien sûr, l’artiste n’a pas fait ses adieux définitifs à la société du spectacle, mais bon, ses images racontent autre chose que la marchandisation des corps et des sentiments. Elles parlent de naufrage et de salut. Elles sont baignées d’une lumière nouvelle, un rien mystique parfois, comme dans la série Paradise ou dans son tout dernier cycle, symboliquement intitulé New World. Des images silencieuses, énigmatiques, où s’inventent toujours des scénarios hautement psychotropiques, mais avec moins de pop culture et davantage de nature. Moins de sexe… et plus d’esprit. Parfois, ça fait du bien.

 

 

Mémo

« David LaChapelle. After the deluge ». Jusqu’au 25 février. BAM-Beaux-Arts Mons, 8 rue Neuve. Mons, Belgique. www.bam.mons.be

 

 

À lire

Les amateurs apprécieront le clin d’œil… C’est un peu l’Ancien et le Nouveau Testament selon David LaChapelle : Lost + Found, Part I et Good News, Part II. Une paire de livres publiée aux éditions Taschen fin 2017. Le catalogue de l’exposition de Mons est quant à lui édité chez Snoeck, avec les contributions de Gianni Mercurio, commissaire de la rétrospective, Sandra Caltagirone et Demetrio Paparoni.

 

Tags : , , ,

Ad.