« Le respect des équilibres »

 Bruxelles  |  11 janvier 2018  |  AMA  |  Tweet  |  LinkedIn

Harold t’Kint de Roodenbeke aime le mois de janvier… tout comme les collectionneurs internationaux qui se pressent à la BRAFA. Président de la foire pour la sixième année consécutive, il dévoile pour AMA les grands axes de la stratégie bruxelloise. Verbatim.

 

Avec près de 25.000 objets réunis, présentés par 135 exposants, la Brussels Art Fair est le rendez-vous à ne pas louper. Si l’événement figure dans le Top 5 mondial des foires d’art, c’est aussi, dès janvier, celui qui donne le tempo du marché de l’art. Après La Biennale Paris en septembre, Frieze Masters en octobre à Londres, et peu avant la TEFAF de Maastricht en mars, la BRAFA a valeur de test pour tous les amateurs de fine art. Un rendez-vous européen majeur, donc, qui dans les bâtiments de briques et de fer forgé du site Tour & Taxis sonne la rentrée du grand négoce. Rappelons que sur ce plateau international, 30 % des marchands sont Belges, le gros de la troupe venant de l’étranger, soit une quinzaine de pays, du Canada au Japon. Mais avant tout, la BRAFA, c’est une ambiance. Celle d’une foire généraliste, plutôt classique, qui a su conjuguer un certain esprit old fashion avec une opportune décontraction. Avec plus de 60.000 visiteurs attendus, la foire balaye quatre millénaires d’histoire de l’art, brassant une vingtaine de segments, de l’art préhispanique au design, du mobiler haute époque à la bande dessinée, sans oublier une section art tribal très en pointe, animée par les poids lourds de la spécialité. Un éclectisme du meilleur aloi, doublé ici d’un positionnement médian, confirmé par l’amplitude de la gamme de prix. On croisera donc dans les allées lourdement moquettées une clientèle d’habitués, constituée de collectionneurs majoritairement européens, souriants mais avant tout exigeants. Des amateurs belges, hollandais et allemands bien sûr, et puis des Suisses, des Français, des Anglais, parfois quelques Américains. Bref, en ce jour de vernissage, Harold t’Kint de Roodenbeke a toutes les raisons d’être confiant…

 

On connaît votre passion pour la pêche à la mouche… La patience, c’est le secret de la réussite d’une foire ?

Vous savez, l’idée, en matière de pêche à la mouche, c’est moins la patience que l’endurance. On n’attend pas devant une mouche, on lance et on relance tout le temps. L’idée, c’est la poursuite, la ténacité… Comme chez les marchands, pour trouver à chaque fois de nouveaux objets d’art. On sait à peu près où se trouve le poisson, mais on doit répéter le lancer. Voilà le principe. Sur le marché de l’art aussi, on ne cesse de lancer des lignes, c’est ainsi que l’on travaille l’objet. En galerie, tout est dans la présentation de la mouche, dans la beauté du geste, la manière de placer le tableau. Alors oui, l’endurance, c’est la clé de la réussite de cette foire. Il aura fallu six années à la tête de la BRAFA, soit deux mandats de trois ans, pour recueillir les fruits de notre stratégie, qui a consisté à mettre en place des procédures propres à internationaliser la foire, la rendre plus professionnelle encore. Les résultats, d’ailleurs, sont là pour en témoigner. En six ans, la BRAFA est passée de 42.000 à 62.000 visiteurs. C’est comme pour les retombées presse : de 242 articles en 2011, nous arrivons aujourd’hui à près de 700.

 

Trois mots pour qualifier cette 63e édition

Les deux mots que j’aime bien sont « qualité » et « convivialité », qui ici se mélangent. Et puis, ce n’est pas une foire qui se visite comme on entre dans un musée, en se disant « oh ! c’est inaccessible ». J’en veux pour exemple mon propre stand. J’ai exposé en mai dernier dans ma galerie Jacques Calonne, un membre historique du groupe CoBrA, un très joli travail, dans un genre musicaliste un peu abstrait. Je présentais 48 œuvres… j’en ai vendu 48, à des prix allant de 800 à 1.500 €. Mon troisième mot, c’est donc l’« attractivité ». Tous les amateurs d’art peuvent se faire plaisir à la BRAFA, même si certaines pièces valent parfois beaucoup plus cher. J’aime l’idée que l’on puisse venir ici et s’y sentir bien, à tous les niveaux, en termes de budget comme en matière d’objets. Je dirais que c’est une foire généreuse, avec ce côté un peu décalé, belgo-belge, qui est un atout génétique que nous cultivons. Vous savez, le surréalisme à la belge… Par exemple, nous servons des frites au vernissage ! On peut être de grands professionnels et s’autoriser ce genre de petits clins d’œil, qui font que le public se sent ici accueilli.

 

Comment, aujourd’hui, rend-on une foire plus nerveuse, commercialement ?

Pour cela, aux côtés de relais plus diffus, nous avons par exemple créé un service d’ambassadeurs en interne, qui ont pour mission d’aller chercher les amateurs d’art là où ils se trouvent. Sur la foire, chaque jour, des groupes cibles de collectionneurs, d’amis de musées ou de business clubs sont invités, conviés à des visites guidées. Contrairement à d’autres grandes foires européennes, nous ne souhaitons pas accueillir du monde à tout prix, nous sommes d’ailleurs quasiment à saturation certains jours. L’enthousiasme créé en Europe autour de la BRAFA nous a en quelque sorte obligé à recentrer notre cible, afin de faire venir à Bruxelles de vrais amateurs, ceux qui sont avant tout attirés par les objets d’art. Les marchands y sont sensibles, le turn over des stands n’est ici, d’une année sur l’autre, que de 10 %, soit une quinzaine de nouveaux entrants sur cette édition.

 

À quoi, selon vous, est lié le retour des grands acteurs internationaux, qu’il s’agisse de marchands ou de collectionneurs ?

On m’a demandé récemment un commentaire sur la vente du tableau de Léonard de Vinci : « Est-ce que ça vaut ça ? » [NDLR : 450,3 M$, adjugé le 15 novembre dernier chez Christie’s New York]. Il est difficile finalement de mettre un prix sur un objet qui, dans son genre, est un mouton à cinq pattes, une œuvre unique au monde. S’il s’agit du dernier Vinci en mains privées, tous les grands de ce monde – et pas forcément des collectionneurs –, grâce à leur puissance financière doublée de la volonté d’acheter une icône de l’art, vont vouloir se positionner. Le marché de l’art est devenu un monde de communication, tout comme les œuvres, pour certaines, sont aujourd’hui des produits de communication. Un grand amateur est de nos jours souvent un grand communicant, qui valorise son entreprise ou son image propre grâce à ce vecteur. Pour nous, cette frange d’acheteurs n’est pas une cible en soi. C’est là une niche du marché, celle des œuvres d’exception dont la vente reste très liée aux effets de publicité. À la BRAFA, nous travaillons avec des amateurs plus discrets.

 

La TEFAF a lancé deux sessions new-yorkaises… Une édition de la BRAFA à l’international, vous y pensez ?

Nous y avons pensé, bien sûr, nous avons même beaucoup débattu sur ce sujet, sans que jamais ne se dégage de consensus. Pour ma part, je ne suis pas opposé au principe, même si je préfère bien faire une foire que moins bien en faire deux ! Mais c’est toujours une tentation… comme c’est toujours un risque de dupliquer un événement de qualité à l’international. Dans notre stratégie, l’idée d’une BRAFA bis n’est donc pas à l’ordre du jour.

 

Le salon Paris Tableau, qui se tenait auparavant en France, a rejoint Bruxelles. Vous n’avez pas été tenté de l’intégrer à votre foire, comme l’avait fait en son temps la Biennale des Antiquaires ?

Là ausi, le sujet a été évoqué, bien que de manière assez discrète. Je reste ouvert, relativement favorable à ce type de démarche, pour autant que l’échange soit profitable à tous. En matière de négoce, je demeure persuadé que la seule bonne affaire est celle où tout le monde est gagnant. Ce n’est donc pas inenvisageable, pourquoi pas.

 

La BRAFA est connue pour avoir monté un solide plateau en archéologie et en arts premiers. On note depuis quelques années la montée d’un nouveau segment, celui du contemporain…

Je ne parlerais pas de « montée ». Il n’y a jamais eu véritablement de secteur contemporain à la BRAFA. En fait, on y trouvait des galeries du second marché, comme moi, spécialisées en tableaux du XXe, mais le premier marché – à l’exception de la galerie Jablonka – était absent. Pour pouvoir répondre à la définition de la BRAFA, dont on sait qu’elle couvre plus de quatre millénaires d’histoire de l’art, de l’archéologie jusqu’à la période la plus actuelle, nous nous sommes ouverts au contemporain, avec aujourd’hui une dizaine de galeries. Je précise que ce n’est pas une foire de découvreurs, là n’est pas notre rôle. Art Brussels est une excellente foire pour ça ; nous préférons pour notre part nous centrer sur des artsistes que je qualifierais d’établis. Ce choix permet, pour notre clientèle habituelle, qui reste plus classique, d’appréhender le contemporain sans verser dans l’ultrapointu.

 

C’est ça la clé de la stratégie bruxelloise ? L’équilibre des spécialités, mais aussi ce positionnement très médian quant aux tarifs, avec des œuvres muséales côtoyant des pièces plus accessibles ?

Gérer une foire, ce n’est pas accueillir sans discernement tout ce qui arrive. C’est, je crois, respecter des équilibres, mettre en place un filtre objectif pour que le client s’y retrouve. La BRAFA couvre une vingtaine de spécialités, de l’art précolombien et des planches originales de bande dessinée, de la sculpture haute époque et du design, de l’art tribal, des céramiques, des livres anciens… Une foire, c’est une vision qui se fait à trois, cinq, dix ans. C’est avant tout une stratégie qui consiste à créer des lignes de conduite, établir une logique, même si nous sommes soumis à la loi de Darwin : des galeries parfois disparaissent, parce que la demande sur un segment évolue ; de nouvelles tendances les remplacent, comme les arts décoratifs du XXe siècle.

 

Il y a un anglicisme très utilisé ces derniers temps sur les foires d’art, le vetting. Comment cela se passe à la BRAFA ?

C’est un exercice difficile. Comme vous le savez, j’ai affaire à la BRAFA à 135 divas… mais toutes sont de bonne foi ! Je pense que toute grande foire aujourd’hui se doit d’offrir une expertise stricte et une sélection irréprochable. La nôtre s’affine d’année en année, grâce au concours d’experts internationaux qui vérifient les pièces, grâce aussi aux services pointus d’un laboratoire scientifique et de radiographie au sein même de la foire. L’étape est obligée, elle est rassurante également pour les marchands. Je crois pouvoir dire qu’à 99 % l’exercice est bien contrôlé, objectif. Et puis, le vetting réserve parfois de bonnes surprises. J’ai vu ainsi des objets upgradés, majorés. Une commission d’experts peut dire « là, ce n’est pas ce que vous croyez, c’est plus ancien et probablement de tel artiste ». En matière de vetting, il n’y a pas que le reliable, la confirmation de l’authenticité, il y a aussi la requalification.

 

Les nouveaux standards d’exigence établis par La Biennale Paris ne rejoignent pourtant pas complètement les vôtres ?

Ils ont raison sur le principe, la transprence et l’indépendance, c’est idéalement souhaitable, mais c’est pratiquement illusoire. Parce que les marchands sont bien souvent les meilleurs spécialistes de la question. Bien sûr, si on pouvait n’avoir recours à aucun exposant, aucun marchand, ce serait idéal. Vous savez, j’aime beaucoup les gens de musée, mais ce sont souvent des spécialistes qui ont de l’œuvre une connaissance livresque. L’avantage d’un marchand, c’est qu’il touche l’objet, il le sent. Dès lors, l’appréciation est différente. Quoi qu’il en soit, à la BRAFA, aucune décision n’est prise à titre individuel, elles sont toujours engagées collégialement par l’une de nos quinze commissions.

 

Votre dernier coup de cœur ?

Là, je viens de rentrer un très joli Sam Francis, un artiste que j’aime beaucoup. À tel point que c’est un tableau que j’hésite à vendre, mais il figure bien au catalogue de la foire. Il y a là une matière, un scintillement de couleurs ! Daté 1975, il n’est pas très tôt ; c’est une œuvre proche formellement de la période Tokyo, très 50 donc, mais peinte au milieu des années 70. Une œuvre juste éblouissante, d’un format 60 x 80 que tout le monde peut accrocher. Elle est présentée sous la barre des 100.000 €. C’est pour moi typiquement, je trouve, un tableau que l’on voudrait avoir chez soi. Sinon, en matière de collection, je suis complètement éclectique. Je vis dans un mélange qui va de l’art contemporain chinois à l’archéologie, le seul fil conducteur étant qu’il n’y en a pas. C’est une suite de coups de cœur, des artistes turcs, africains, iraniens, tous du XXe siècle, des sculptures, quelques objets archéologiques. J’aime Sam Francis, j’en ai trois, des Vasarely aussi, un petit Dubuffet et puis évidemment des artistes belges. J’ai un petit papier de Magritte, des feuilles de James Ensor, un autoportrait sur une plaque gravée, le dernier en mains privées, et puis sa palette de peintre. Ce n’est pas d’une grande valeur, mais c’est un objet introuvable !

 

 

 

Verbatim

« À vrai dire, le projet Christo relevait d’un rêve un peu fou. Ce fut l’aboutissement d’un travail de longue haleine. Nous savions qu’une grande rétrospective était en préparation à Bruxelles [NDLR : « Urban Projects », à l’espace ING, jusqu’au 25 février]. Nous avons donc utilisé toutes nos ressources et toute notre imagination pour décrocher un rendez-vous pour convaincre l’artiste. Manifestement, Christo a été séduit par notre proposition et une entrevue a été fixée lors de sa venue à Bruxelles. Tout fut rapidement réglé ! Christo avait une idée très précise de ce qu’il voulait présenter chez nous, il a été vraiment enthousiaste et adorable, un grand Monsieur du monde de l’art. Pour la petite anecdote, nous nous étions donné rendez-vous dans un célèbre restaurant du Sablon, et c’est au dos d’un set de table qu’il nous a expliqué son projet en le dessinant. J’ai immortalisé ce moment magique par une photo. Son dessin terminé, il l’a repris pour le signer et nous l’offrir. Depuis, il est exposé dans les bureaux de la BRAFA. C’est un formidable souvenir et un magnifique cadeau. Son choix n’est bien sûr pas « d’emballer la foire », l’événement serait « attendu », mais plutôt de nous faire rentrer dans son univers et sa réflexion. C’est aussi son caractère historique qui est particulièrement intéressant. Il s’agit en effet d’une œuvre de jeunesse, datant des années 1965-66. Soit à une époque où Christo se concentrait sur les Show Cases, Show Windows et Store Fronts, c’est-à-dire des vitrines et devantures de magasins imaginaires, le plus souvent constituées à partir d’éléments récupérés sur des bâtiments démolis. Celle que nous accueillons fut réalisée pour un musée et n’a plus été exposée depuis 2001. On ne connaît généralement de Christo que ses emballages de monuments comme le Pont Neuf à Paris, le Reichstag de Berlin ou ses intégrations paysagères gigantesques comme The Gates à Central Park à New York, ou encore Floating Piers sur le lac d’Iseo en Italie l’an dernier.

Harold t’Kint de Roodenbeke, président de la BRAFA

 

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