La BRAFA, foire formidable

 Bruxelles  |  11 janvier 2018  |  AMA  |  Tweet  |  LinkedIn

Rigueur, éclectisme et brin de folie… Du samedi 27 janvier au dimanche 4 février, la BRAFA inaugure à Bruxelles la nouvelle saison des foires d’art. Un événement à valeur de test, en ce début d’année, pour le marché des antiquités, des tableaux et objets de collection. Au cœur de l’Europe, le rendez-vous obligé de tous les vrais amateurs !

« C’était au temps où Bruxelles rêvait… c’était au temps où Bruxelles bruxellait », chantait le grand Jacques, en 1962. Plus d’un demi-siècle plus tard, en ce début d’année, on « bruxelle » toujours à souhait dans la capitale belge… Les robes couture, certes moins pailletées que celles portées le jour de la Saint-Sylvestre, sont encore au rendez-vous, et les costumes griffés italiens, au tombé parfait, pour hommes de goût et d’affaires, ont remplacé les smokings festifs de fin d’année… Mais de qui ou de quoi parle-t-on ? D’une énième réception privée entre gens bien nés, histoire de ne pas oublier le sens des réjouissances, en ces temps troublés ? Non, nous parlons d’un vernissage arty et très sélect, satuté de champagne so delicious, de matières précieuses et de beaux objets, où le tout-Bruxelles, voire le tout-Europe se donne rendez-vous pour éprouver la grâce et vérifier son aptitude à la beauté. En cette fin janvier, pendant neuf jours, vous flânez à la « Brussels Art Fair », dont l’acronyme BRAFA, quelque peu rude, ne laisse pas entrevoir toute la finesse et l’élégance des objets de collection, tableaux, meubles, dont vous allez être les heureux témoins et peut-être, on l’espère, les nouveaux propriétaires. Car oui, la BRAFA est une foire annuelle du beau, mais du beau souvent abordable, niché dans l’écrin du site Tour & Taxis, dont les façades très industrial revival vous renvoient illico au début du siècle dernier, ou à la fin du XIXe. Au siècle des Victor Horta, Émile Tassel et de l’Art Nouveau, le temps du coup de fouet, de l’effervescence des gares et du progrès… Bref, vous êtes surtout dans la première foire d’art de l’année, de celles qui donnent encore envie de collectionner, malgré les folies dispendieuses de fin 2017.

Un certain Léonard

Mais avant de nous pencher sur cet événement de rentrée, ses trésors et ses mystères, il est une interrogation qui nous titille depuis novembre dernier… Petite piqûre de rappel, au cas où vous auriez hiberné ces deux derniers mois. Un certain Léonard, paraît-il, n’aurait pas dit son dernier mot, en propulsant sur le marché de l’art ancien, longtemps considéré comme une « valeur refuge », son Sauveur du monde, sous le feu de millions de dollars (450,3 pour être précis, chez Christie’s New York). Bon, depuis juillet 2002 et la vente record du Massacre des Innocents de Rubens, à Londres chez Sotheby’s cette fois – et pour 79 millions d’euros, une pacotille –, les Old Masters n’étaient pas sortis de leur calme olympien malgré, de temps à autre, en Europe et ailleurs, quelques ventes assez remarquables. Mais de là à dire que le marché de l’art ancien allait supplanter celui de l’art moderne et contemporain, il y a tout de même un Atomium à franchir… Et puis, à bien y réfléchir, cette exceptionnelle météorite de l’art pourrait-t-elle avoir un réel impact sur le marché européen, voire mondial ? Va-t-on en ressentir les effets jusque dans la douceur des alcôves des stands de la BRAFA ? Si cette étoile léonardesque a le mérite de mettre en lumière un pan de la création peu médiatisé, on peut légitimement penser qu’elle n’aura pas d’incidence sur une possible montée foudroyante des prix, à Bruxelles. Tout au moins donnera-t-elle peut-être envie à certains collectionneurs, encore frileux en ce début d’année, de mieux y regarder pour découvrir quelques pépites encore cachées. Juste une exception qui confirme la règle, un épiphénomène ? L’avenir le dira.

Un éclectisme de très bon aloi

Cette petite mise au point faite, passons aux choses sérieuses ! La BRAFA, en 2018, c’est d’abord la 63e édition d’une manifestation qui n’a donc plus rien à prouver en termes de stabilité. Cette année, 135 exposants venus des quatre coins de la planète, ou presque, y sont invités, réunissant près de 25.000 objets et couvrant quatre millénaires de civilisation… Autant dire que pour le collectionneur, le choix sera encore et toujours cruellement cornélien. De l’archéologie, prisée par une dizaine de galeries, à la numismatique, l’art tribal, les livres rares, aux meubles, tableaux, estampes et autres cabinets de curiosités, en poussant jusqu’à la bande dessinée – Bruxelles oblige ! –, le visiteur ne saura où donner de la tête. Et pour parler de ce dernier, citons d’emblée les prévisions : 60.000, au moins, y sont attendus, afin que la notoriété de l’événement, toujours grandissante, ne puisse se démentir. « En six ans, la fréquentation de la foire est passée de 42.000 à 62.000 visiteurs », assène Harold t’Kint de Roodenbeke, président de la foire bruxelloise. Soit une hausse d’environ 3.500 entrées chaque année, ce qui est loin d’être négligeable. Autre remarque d’importance : quatre galeries – la bruxelloise Chamarande, la monégasque Dario Ghio, la salzbourgeoise Thomas Salis et la parisienne Tanakaya – ayant déserté ces derniers temps les allées et leur moquette feutrée sont de retour. Quatorze autres y font leurs premiers pas, parmi lesquelles, sans être exhaustif, on remarque l’historique Galerie Maeght, l’inégalée Galerie Ratton, Repetto Gallery, spécialiste en art moderne et contemporain italien, la très chic Galerie de La Présidence, comme l’italienne Theatrum Mundi présentant d’incroyables cabinets de curiosités version XXIe siècle. En résumé, toutes les époques, formes et supports sont conviés pour un premier show rassurant, mais aussi très varié avec, cerise sur la frite belge, une belle sélection d‘enseignes faisant de l’art contemporain son négoce, comme il est de bon ton d’en trouver, depuis quelques années, dans toute foire internationale d’antiquariat. Un salon ainsi ouvert, sans devenir pour autant prospectif, dont la diversité des pièces présentées répond à une réelle stratégie pour satisfaire le plus grand nombre et accroître la visibilité internationale de l’événement. Critiqué par le passé, ce parti pris de l’éclectisme est devenu peu à peu l’empreinte de la foire, contribuant à en établir sa singularité au sein du paysage toujours plus vaste des salons.

La méthode BRAFA : positionnement médian et vetting pointu

Notons qu’ici la fourchette des tarifs est assez large, du prix le plus doux jusqu’aux sommes les plus conséquentes pour les pièces rares, de niveau muséal. Et les acheteurs ne s’y trompent pas, ils sont là, au rendez-vous ; des locaux discrets mais sourcilleux, fiers de leur patrimoine, amateurs au goût sûr, aimant tant la beauté tranquille de la tradition que l’inattendu d’une pièce plus actuelle. On croise ici des collectionneurs venant en majeure partie d’Europe, en quête de trésors oubliés et de pièces décalées, comme seule la Belgique sait le proposer. Offrir une gamme étendue de prix n’implique pas pour autant de sacrifier la qualité. Pas question de déroger à la valeur irréprochable des objets. Le vetting, autrement dit la commission d’admission des œuvres, veille au grain… Des experts internationaux, « vérifiant les pièces grâce aux services pointus d’un laboratoire scientifique et radiographique au sein même de la foire », valident les Gromaire et les Signac, évaluent les statues Uli, les idoles cycladiques, les Vierges à l’Enfant haute époque, les têtes de Mahasiddha… En d’autres termes, un collège de pairs solide, déployant nombre de techniques scientifiques au cœur du site, afin d’assurer les attributions. Sans parler des visites guidées à l’attention d’un public « amis de musées, business clubs », que la foire organise, valorisant son aspect muséal mais aussi son esprit « malle des Indes ». Une tactique désormais bien rodée… et qui fonctionne !

Bruxelles, capitale culturelle de l’Europe

Et si toutes ces raisons ne réussissent pas encore à totalement vous convaincre, Christo, invité d’honneur, achèvera de vous emballer… Non, pas vous, ni la foire, comme les esprits les plus fous auraient pu le penser ! Guest of honor de la nouvelle édition, comme Julio Le Parc en 2017, le plasticien que l’on ne présente plus a choisi d’exposer une pièce historique, Three Store Fronts, faisant partie de sa série des Show Cases, Show Windows et Show Fronts des années 1960. En effet, la BRAFA est aussi un musée à ciel ouvert où l’œuvre, incessible, ajoute à l’excellence d’une manifestation d’abord commerciale. Et puis, si vous n’êtes pas encore rassasié par tant de nourritures esthétiques, vous n’hésiterez pas à arpenter les salles de l’ING Art Center, place Royale, où le maître incontesté de l’empaquetage présente Christo and Jeanne-Claude. Urban Projects. Entre deux allers-retours au salon, vous pourrez également faire un saut à la Fondation Boghossian pour découvrir « Ways of Seeing », une exposition explorant « les façons par lesquelles les artistes donnent des apparences et significations nouvelles à des formes et concepts qui nous sont familiers ». À la Villa Empain toujours, « Instantanés d’Orient » vous proposera quelques-unes des plus belles photographies de la Biennale des photographes du Monde Arabe Contemporain 2017, si vous avez raté cette dernière à Paris. Et pour tous les fondus du 8e art, le musée d’Ixelles offrira une rétrospective du photographe français Robert Doisneau, inédite au royaume du plat pays. Au Musée Magritte, Marcel Broodthaers et ses acolytes vous attendent pour vous révéler la filiation avec le géant du surréalisme belge, avec l’accrochage « Magritte, Broodthaers et l’art contemporain ». Enfin, après être passé et repassé sur les stands Belgian Fine Comic Strip Gallery ou Huberty & Breyne Gallery présentant quelques belles épreuves originales de grosses pointures de la bande dessinée, comment ignorer le Musée Hergé, à Louvain-la-Neuve, qui ravira petits et plus grands ?

Ainsi donc, du 27 janvier au 4 février, vous n’aurez plus aucun argument pour ne pas céder à l’appel des sirènes artistiques de la belgitude. En 1900, Bruxelles était considérée comme le grand carrefour culturel de toute l’Europe. En 2018, en cette période de l’année, elle confirme encore une fois le sérieux, la maîtrise comme l’excellence de ses marchands et experts en art ancien, moderne et contemporain. Depuis une dizaine d’années, elle s’affirme aussi comme un haut lieu arty, au brin de folie typiquement local, attirant de nombreux professionnels de l’art actuel, préférant venir s’y installer plutôt qu’en Asie. Devenu très tendance, ce « nouveau Berlin » est aussi, pour certains, un lieu de créativité exceptionnelle, vivier de plasticiens en devenir ou de renom. À la BRAFA, c’est une énergie semblable que l’on peut percevoir, pour quelques jours, à travers toutes les périodes de la création. Et on ne serait pas étonné si, au détour de ses allées lumineuses, on vous entendait discrètement fredonner les premières paroles de la chanson de Stromae, autre enfant du pays : « Formidable, tu étais formidable… » Renouvelée et formidable, la BRAFA 2018 l’est assurément.

 

 

 

Mémo

BRAFA – Brussels Art Fair. Du samedi 27 janvier au dimanche 4 février (vernissage le vendredi 26 janvier). Tour & Taxis, 88 avenue du Port, Bruxelles, Belgique. www.brafa.art

 

 

Zoom

Art Talks, plateforme de réflexion

Comme pour faire oublier que l’art n’est pas qu’une histoire de gros sous, la BRAFA signe des « conversations » et autres « tables rondes » à travers un programme étudié, très « couleur locale ». Celui-ci propose une approche inédite de certaines grandes icônes artistiques belges, mais aussi novatrice, sur des thématiques variées comme les arts premiers, la peinture russe ou encore « les techniques de conservation et de management des œuvres d’art dans les collections ». Le récit de la grande collectionneuse Angela Rosengart, ayant ouvert un musée à Lucerne en 2002, satisfera les passionnés des plus grands noms de la peinture du XXe siècle. Anne Adriaens-Pannier, conservatrice honoraire des Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique saura, à coup sûr, porter un nouvel éclairage sur la personnalité de Léon Spilliaert. Le public sera également invité à percer les mystères de la peinture russe du XIXe siècle, à bourlinguer avec Nicolas Cauwe, commissaire de l’exposition « Oceania. Voyages dans l’immensité », au cœur du lointain continent qu’est l’Océanie, à débattre sur les cabinets de curiosités dont l’Europe du Nord raffole tant… Sans oublier René Magritte et Henri Matisse, poids lourds revisités par les plus grands conservateurs. Un programme précis, mené par des chercheurs à la pointe, qui contribue à faire de la BRAFA, aussi, une plateforme de réflexion.

 

 

Verbatim

« Présente habituellement sur le Salon du dessin et à la Biennale Paris, notre galerie a décidé, cette année, de s’ouvrir encore plus à l’international en participant à la BRAFA. Et puis, nos collectionneurs belges méritent fortement que l’on vienne à eux ! Cette foire, qui ne cesse de monter en qualité, est un salon très bien organisé, dont le mélange des segments – arts premiers, mobilier XVIIIe, design, toiles impressionnistes, dessins modernes et tant d’autres – lui confère un charme certain. À taille humaine, le visiteur a vraiment plaisir à y revenir plusieurs fois ! Sur notre stand, celui-ci pourra voir, entre autres, des toiles et dessins d’Edmond Cross, de Paul Signac, de Marcel Gromaire bien sûr, mais aussi un Serge Poliakoff, un Charles Vasnier de 1924, un très beau Marquet comme une gouache et huile de Vieira da Silva… En somme, nous allons présenter des œuvres d’artistes historiques à des prix abordables, et qui nous plaisent ! La BRAFA ? Elle symbolise pour nous l’éclectisme, la générosité, la diversité, un lieu propice à la découverte et à l’internationalisation.

Florence Chibret-Plaussu, directrice de la Galerie de la Présidence

 

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