Lee Ufan chez Le Corbusier

 Éveux  |  11 décembre 2017  |  AMA  |  Tweet  |  LinkedIn

Inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO, le Couvent de la Tourette conçu en 1953 par Le Corbusier accueille dans le cadre de la Biennale de Lyon, Lee Ufan. Écriture minimaliste et rapport sensible à l’espace… Après Versailles en 2014, l’artiste se confronte à l’austérité du célèbre couvent des Dominicains. Rencontre.

 

Né en 1936, l’artiste coréen s’installe au Japon en 1956 et entame des études de philosophie occidentale. Il est l’un des principaux protagonistes et théoriciens du mouvement Mono-ha (« L’école des choses ») apparu en 1968 et au sein duquel il prône l’association, sans les modifier, d’objets manufacturés avec des éléments de la nature. « Il faut que nous sachions observer le monde tel quel et non le transformer par le truchement d’une représentation qui le dresse contre l’homme », écrit-il en 1969 dans la revue Critique du design. Depuis, Lee Ufan œuvre ainsi, sans concession, dans la mise en relation des lieux et des matériaux, créant des dialogues toujours renouvelés entre le fait et le non-fait. Son engagement sculptural se retrouve dans ses peintures aux larges empreintes colorées. Pour chaque exposition, l’artiste rappelle la nécessité d’intervenir in situ pour observer et se mettre en résonance avec l’espace. Lee Ufan a ici créé une série d’installations, dont certaines ont la particularité d’être des constructions éphémères, à l’image de la chambre en papier japon dressée au milieu des piliers de béton…

 

Dans ce lieu marqué par un geste architectural fort, quel a été votre parti pris pour faire dialoguer vos œuvres avec Le Corbusier ?

L’idée que l’œuvre d’art soit un lieu de médiation entre l’intérieur et l’extérieur préexiste depuis longtemps dans mon travail. Toutes mes œuvres ont donc été pensées en fonction des espaces et du rapport entre l’intérieur et l’extérieur, que Le Corbusier a su aussi parfaitement créer dans cette architecture imposante. Par exemple, lors de ma première visite, j’avais été frappé par la lumière qui inondait le réfectoire. Les fenêtres sont immenses et l’espace vit au rythme de cette lumière du jour.

 

Vous y avez réalisé une peinture qui s’appelle Dialogue. En regardant cette empreinte bleue, on ressent justement cette sensation lumineuse apportée par les touches blanches…

Les ouvertures qui apportent la lumière naturelle en fonction des espaces sont des points essentiels chez Le Corbusier. J’ai peint cette toile spécifiquement pour le réfectoire, à la suite de cette vision de la lumière. Les taches blanches sont effectivement la traduction de cet éblouissement. Par exemple, à l’inverse, dans l’église, j’ai placé au sol exactement sous le grand puits de lumière, une autre peinture entourée d’éléments minéraux, comme le sable et le gravier, qui se révèle discrètement par la lumière naturelle.

 

Le frère Marc Chauveau, commissaire de l’exposition, parle à propos de cette installation d’un lien entre le ciel et la terre… Êtes-vous d’accord avec ça ?

Il a raison. L’œuvre, aussi appelée Dialogue, est comme une mosaïque constituée d’éléments de la terre, qui se laisse entrevoir à la lumière du jour. Le couvent est construit sur pilotis entre ciel et terre, sauf l’église qui a ses fondations sur la terre. On ne trouve nul part ailleurs dans le couvent les canons de lumière qui ouvrent l’espace vers le ciel. Je joue bien entendu avec cela.

 

Vous intervenez dans différents espaces du couvent, et la première œuvre qui nous accueille dans l’atrium, Relatum – Room, est un tombeau. Il s’agit d’une œuvre en plaques d’acier dans laquelle une bougie se consume. Quelle est la symbolique de cette pièce ?

 

L’acier représente la société industrielle dans laquelle Le Corbusier vivait à ce moment-là. Ces temps étaient marqués par le triomphe de l’ère industrielle, loin de l’esprit de la nature, et cet édifice en conserve les signes. Une des choses qui m’a frappé en arrivant au couvent, après avoir franchi la porte d’entrée, est la pyramide, seule forme en pointe, que Le Corbusier a réalisée en pensant à une tombe – il s’agit d’une chapelle. J’ai voulu reprendre cette symbolique en y mettant une lumière.

 

Vous commencez donc le parcours par une référence au passage de la vie à la mort ?

J’ai longtemps hésité à la mettre au début du parcours, mais je reconnais qu’au final l’exposition commence par la fin.

 

La bougie, n’est-ce pas aussi l’espoir ?

Votre lecture salutaire est celle que j’attends ! Sans lumière, sans flamme, ce n’est qu’une forme, une boîte. Je ne veux pas être catégorique dans un quelconque message, mais oui, je voulais sous cette allusion apporter une vibration que l’on puisse éprouver par son propre corps.

 

Dans les anciennes salles de classe, vous avez employé différents matériaux, notamment le papier, que vous n’aviez plus utilisé depuis 1969…

Ce sont des espaces réduits qui évoquent l’intimité des chambres à thé au Japon. Dans ce bâtiment où le béton prédomine, j’ai voulu ramener des éléments plus primitifs, comme l’ardoise ou des pierres, mais aussi avec le papier, de la douceur. La dualité des matériaux donne à voir des espaces différents. De cette façon, j’en déplace le sens, la perception, pour proposer des lectures autres, mais toujours en résonance avec l’architecture. La chambre en papier est éphémère et fragile, mais je voulais montrer que sans béton on peut aussi concevoir un espace clos.

 

On vous sent très critique envers l’architecture de Le Corbusier. Pensez-vous que le Beau existe dans cette architecture ?

Je ne pense pas que la beauté avec un B majuscule existe, ici ou ailleurs ! Pour le couvent, il me semble que Le Corbusier refuse la beauté au sens classique du terme. Encore une fois, il faut le remettre dans le contexte de son époque, son architecture est brute, sans chaleur et sans beauté. J’ai tenté d’introduire non pas de la beauté, mais d’introduire dans des interstices des notes poétiques avec mes œuvres.

 

Vous avez pris part au mouvement coréen du Dansaekhwa, qui veut dire « monochrome ». Est-ce pour cette raison que l’on qualifie votre travail de zen, de spirituel ? Êtes-vous d’accord avec cela ?

Le Dansaekhwa est un courant qui n’a rien à voir avec la tradition artistique coréenne. Avec les artistes de ma génération, nous voulions faire des gestes de protestation contre le gouvernement militaire de ces années 1960. La société coréenne était pauvre et ne jouissait d’aucune liberté. Ces œuvres sans discours, faites avec peu de peinture, étaient surtout des actes de rébellion. Pour revenir au zen, ce n’est pas du tout un concept que je développe, car l’expression ferme elle-même le travail.

 

Pouvons-nous dire que cette invitation dans ce lieu religieux ouvre le travail ?

Tout à fait, il s’agit d’une ouverture. D’un point de vue personnel, j’ai moi-même fréquenté l’Église et j’ai de proches parents chrétiens. Mais en tant qu’artiste, je ne veux pas être religieux.

 

Comment avez-vous abordé le couvent après votre intervention monumentale à Versailles ?

Cela aurait été plus difficile dans le sens contraire. Ici, je suis revenu sur des propositions plus centrées sur l’individu, sur moi-même. Les œuvres présentées ont été faites dans un rapport au corps et au geste, alors que dans le domaine de l’art contemporain, il y a une tendance à privilégier des œuvres virtuelles réalisées avec les nouvelles technologies. Ramener à l’humain, c’est ce que j’ai voulu faire.

 

 

Mémo

« Lee Ufan chez Le Corbusier », jusqu’au 20 décembre. Couvent de la Tourette, 69210 Éveux. www.couventdelatourette.fr

 

 

Bio express

Lee Ufan

Représentée par la Pace Gallery de New York et Hong Kong, ainsi que par la galerie Kamel Mennour en France, l’œuvre de Lee Ufan a donné lieu à un musée, sur l’île de Naoshima au Japon, dans la mer intérieure de Seto, musée conçu par le célèbre architecte Tadao Ando. Né en 1936, l’artiste sud-coréen partage aujourd’hui son temps entre le Japon, les États-Unis et l’Europe, plus particulièrement Paris, où il possède un atelier. Lee Ufan a été lauréat du Praemium Imperiale, en 2001.

 

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