Harumi Klossowska de Rola : « Je suis un artisan qui continue à apprendre »

 Paris  |  11 décembre 2017  |  AMA  |  Tweet  |  LinkedIn

Harumi Klossowska de Rola pourrait être le nom d’une héroïne de roman, poétique, onirique… À l’image de ses créations. Fille du peintre Balthus et de l’artiste japonaise Setsuko Ikeda, Harumi a le talent en héritage et trace sa voie dans l’univers du bijou et des objets d’art.

Elle vécu dès sa naissance à Rome, rien moins qu’à la villa Médicis, dans la célèbre chambre turque, lorsque son père dirigeait la prestigieuse institution, de 1961 à 1967. Puis la famille quitta l’Italie pour la Suisse. Plus tard, ce sera Londres, Los Angeles, avec des retours de plus en plus fréquents en Suisse, où elle finira par s’installer, plongée au cœur de la nature. Cette nature qui l’anime et sous-tend son univers aux nombreuses inspirations : l’antiquité, la mythologie ou encore les créatures félines. Harumi Klossowska de Rola nous reçoit en blouse de travail, dans un atelier non loin de Paris, où elle prépare ses prochaines œuvres.

 

Avec des parents aussi célèbres, quelle a été votre enfance ?

Mon père dirigea la villa Médicis à Rome, où j’ai eu la chance de grandir. J’ai été très tôt entourée de sculptures. Celles de ces lions majestueux qui encadrent l’entrée de la villa m’ont beaucoup marquées, par exemple. J’aimais la pierre à tel point que petite je partais des heures en chercher des petits morceaux, ainsi que des éléments de mosaïque dans les jardins. Ceux de couleur turquoise étaient de grandes trouvailles pour moi, des trésors… Je me souviens aussi, mais c’était plus tard, des conversations entre mes parents, de mon père qui revenait de son atelier et qui parlait des couleurs, des teintes, des peintres de la Renaissance comme Masaccio. J’ai compris bien plus tard l’influence que cela a eu sur moi. J’ai été aussi élevée dans la culture japonaise et le wabi-sabi, la beauté dans l’imperfection. L’esthétique japonaise me touche. Ma mère m’obligeait à faire de la calligraphie japonaise tous les dimanches. C’était difficile et en même cela m’a donné de la rigueur et une forme de détachement. Je me souviens d’avoir fait le chiffre « 1 » des centaines de fois, c’est un geste très précis. On doit se sentir comme la montagne. Cette pratique est une sorte de méditation, finalement.

 

Les villes où vous avez vécu, vos voyages, vous ont-ils beaucoup marqué ?

En effet… Quand j’étais à Kyoto, j’ai été marquée par la présence de la feuille d’or, que l’on peut retrouver dans mon travail, à l’image du paravent « aux papillons et au lion » (NDLR : que l’on pouvait voir lors de son exposition dans les salons de l’École Van Cleef & Arpels, en février dernier).

 

Peut-on dire que le rapport entre la nature et la ville est un dénominateur commun important entre ces différents lieux de vie ?

Oui, c’est vrai. Par exemple, j’ai beaucoup aimé vivre à Los Angeles. Cette ville est un parfait compromis, certes artificiel, entre la ville et le désert, la plage et les collines. Je ne conduisais pas, alors j’allais souvent à pied à mes rendez-vous. Cela me prenait parfois une heure. Je connaissais tous les chemins, ils embaumaient le parfum de fleurs d’oranger. Mais vivre aujourd’hui à la campagne a marqué une étape ; elle a renforcé mon lien avec les animaux, que j’ai toujours aimés. D’ailleurs, je me rappelle petite des personnes qui nous rendaient visite uniquement en fonction des animaux qui les accompagnaient. Je me souviens du galeriste de mon père, Pierre Matisse, qui venait toujours avec son chien.

 

Comment avez-vous commencé à créer vos bijoux et vos objets ?

J’ai commencé chez John Galliano, puis j’ai été assistante presse, mais j’ai interrompu cette expérience car je suis retournée en Suisse pour rester près de mon père qui commençait à être assez âgé. Là-bas, j’ai découvert dans un des tiroirs de ma mère de nombreuses passementeries chinoises et des boutons. Ils étaient entièrement faits à la main et les couleurs me rappelaient beaucoup les tableaux de la Renaissance, avec des tons très inattendus, des bruns, des roses… J’ai pensé que les associer à des pierres semi-précieuses pouvait être très beau. J’ai développé le projet avec un associé jusqu’en 2008. Cette même année, j’ai découvert la maison de joaillerie Boucheron, qui préparait une exposition anniversaire pour ses 150 ans. Ils m’ont demandé de créer une pièce. J’ai dû commencer à réfléchir en termes de joaillerie, réaliser des maquettes, etc. J’ai ainsi dessiné et créé un bracelet-serpent qui répondait au thème du danger que j’avais choisi pour cette manifestation. Ensuite, mes collaborations avec Chopard m’ont permis de poursuivre ce travail joaillier. À cette époque, j’étais aussi fascinée par les squelettes. Non pas pour ce qu’ils représentent, mais pour l’admirable alliance entre force et fragilité qu’ils dégagent. J’ai ainsi fait mon premier crâne en or pour le cabinet de curiosités de Thomas Erber. Cette pièce a lancé le début de mon travail autour de l’objet-bijou.

 

Comment décririez-vous votre univers ?

Il y a celui de l’objet-bijou. Il doit être très beau sur le corps, mais il doit aussi exister par lui-même, comme quand on le pose sur une table, seul. Autrement, je tente de donner vie à mes folies et à mes obsessions, tant pour les bijoux que pour les objets. Plus largement, j’aime assez le mélange des cultures, à l’image d’un paravent à la feuille d’or que j’ai réalisé pour une cliente. On y trouve des papillons asiatisant, et j’ai introduit un lion, image plus occidentale. La représentation animale est aussi omniprésente. Je suis obsédée par les félins. Cela doit venir de mon père, car il adorait les chats. On en avait beaucoup et encore aujourd’hui j’ai des chats. J’ai un Savannah, une espèce qui ressemble à un mini guépard, et il s’appelle Kofi Annan !

 

Ce bestiaire a-t-il une résonnance mystique, au sens antique du terme ?
Il arrive souvent que mes clients achètent mes œuvres car ils sont attirés par leur apparence totémique et parfois leur aspect protecteur. Mais je dirais qu’elles appartiennent à un autre registre, avec des références à l’antiquité, certes. Finalement, ce qui m’inspire, c’est davantage le lien avec la nature, qui passe en premier lieu par les animaux. Aujourd’hui, on est en train de perdre ce lien et c’est important d’essayer à ma façon de le recréer. Il faut respecter la beauté de l’animal et la terre.

 

Quelles sont vos inspirations, des artistes, des joailliers en particulier ?

J’ai une grande admiration pour Diego Giacometti. Je suis enchantée par son travail.  J’ai en quelque sorte grandi avec. Dans l’atelier de mon père, il y avait une photo de Diego, ils étaient amis. Et la première femme de mon père, Antoinette de Watteville, avec qui nous sommes restés très proches, habitait dans une villa en Suisse entourée de meubles de l’artiste. J’étais subjuguée déjà petite par tant de poésie. Il y a aussi les Lalanne. J’ai été voir leur exposition au Musée des Arts décoratifs. J’en suis ressortie avec l’envie de faire des objets. Côté joailliers, j’aime beaucoup JAR, Joël Arthur Rosenthal. Le mélange inattendu des matériaux et des couleurs est assez exceptionnel.

 

Pourriez-vous nous décrire la naissance d’une pièce ?

Prenons ce masque, qui est une boîte en forme de tête de félin. J’ai aperçu récemment un masque, peut être chinois ou thaïlandais, qui était légèrement oxydé. Une simple chose comme celle-ci m’a permis de concevoir un objet en laiton oxydé, recouvert de feuilles d’or avec des incrustations de lapis-lazuli. J’ai réalisé le modèle et ensuite il a été créé en métal repoussé par un artisan. D’ailleurs, très peu savent le faire. C’est important pour moi de voir la trace des artisans, cela confère des petits défauts qui font partie de mes créations. Je suis très attachée au savoir-faire européen, notamment français et italien. En résumé, je commence avec une idée et souvent elle évolue, c’est rarement figé. Si je vois au cours du processus que cela ne correspond pas à l’idée que je m’en faisais, je peux changer les couleurs, les matériaux. Je me pose des questions, de façon parfois obsessionnelle. J’échange aussi avec mes artisans. À l’inverse, la banquette-guépard, je l’avais visualisée. Cela n’a pas bougé.

 

Quel est votre lien avec le marché de l’art ?
Mon lien avec le marché de l’art est difficile à décrire. De même, la façon dont les gens me voient. Je commence à peine à travailler avec des galeristes, par exemple. Je n’ai pas la prétention d’être une artiste. Je rejoins un peu mon père sur ce sujet, qui trouve que le mot « artiste » est un peu prétentieux. Je ne me sens pas de dire de moi-même : « Je suis une artiste ». Je comprends mieux maintenant la conception de mon père qu’il avait de son travail ; il vient du travail fait à la main. Finalement, je suis un artisan qui continue à apprendre. Et en même temps, beaucoup de personnes considèrent mes objets et mes bijoux comme des œuvres d’art.

 

Revenons sur votre exposition à l’École Van Cleef & Arpels. Comment s’est-elle organisée ?

Ils m’ont contacté la première fois pour organiser une visite dans l’atelier et la maison de mon père. J’ai ainsi fait la connaissance de son président, Nicolas Bos, et de Marie Vallanet-Delhom, sa directrice. À cette occasion, ils ont vu mon travail. Puis, quelques mois plus tard, la directrice de l’école me proposait d’être la première artiste-joaillière à exposer dans leur nouvel espace. Et j’ai accepté.

 

La scénographie semble avoir joué un rôle important…

La scénographie était très soignée et délicate. Elle a été conçue par ma belle-sœur, Claire Peverelli, autour du thème de l’expédition. L’idée était de mettre les objets sur des caisses en bois brut avec des inscriptions japonaises. Ce projet m’a convaincu et VCA a adoré.

 

Et les textes ?

Mon demi-frère, qui est poète, a rédigé un texte à cette occasion. La littérature est très importante pour moi, je suis notamment passionnée par la littérature russe. Mais aussi les Métamorphoses d’Ovide, qui ont été pendant longtemps mon livre de chevet, ou encore la Vie des douze Césars de Suétone.

 

Quelle est votre actualité ?

Goossens… Je prépare des objets pour eux. J’ai été présentée par Chanel, qui possède la maison. Je suis très fière de cette collaboration avec Patrick Goossens. Cela me touche particulièrement, car Robert Goossens, le fondateur, et ma belle-sœur, Loulou de la Falaise, travaillaient beaucoup ensemble.

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