Beth Greenacre : un voyage en compagnie de David Bowie

 Londres  |  11 décembre 2017  |  AMA  |  Tweet  |  LinkedIn

Art Media Agency a rencontré Beth Greenacre, la curatrice de la collection David Bowie. Retour sur « l’ incroyable vision de David, cette passion qu’il avait et la manière singulière dont il voyait le monde ». Rencontre.

 

Quel est votre formation ?

Je suis diplômée de l’Institut Courtauld à Londres, depuis 1997, et j’ai commencé à travailler avec le curateur de David Bowie en 2000. En 2005, j’ai lancé Rokeby, une galerie contemporaine basée à Londres, qui s’occupe d’artistes émergents et en milieu de carrière. Pendant tout ce temps, j’ai également travaillé avec des collectionneurs privés, principalement dans le champ moderne et contemporain britannique.

 

Quand avez-vous rencontré David Bowie ? Et comment avez-vous commencé à travailler avec lui ?

David a démaré sa collection au milieu des années 1990. Je l’ai rencontré pour la première fois en 1999, grâce à sa curatrice précédente, Kate Chertavian, qui a quitté ses fonctions en 2000.

 

Avec combien de collectionneurs avez-vous travaillé au cours de votre carrière ?

J’ai toujours été très sélective, travaillant avec les collectionneurs dans la profondeur et l’étroitesse des relations, en cultivant un vrai lien avec leur collection. J’ai ainsi passé beaucoup de temps avec eux, à construire et à entretenir leur fonds. En ce moment, je travaille étroitement avec cinq clients.

 

Quel genre de collectionneur était David Bowie ?

David s’investissait émotionnellement et intellectuellement dans sa collection. Il était complètement immergé dans celle-ci, d’une manière incroyable. C’était presque un travail à plein temps, même s’il avait beaucoup d’occupations ! David était doué pour les études et avait fait énormément de recherches, il disposait d’une bibliothèque de livres d’art hallucinante et avait aussi rencontré tous les artistes qu’il pouvait, il parlait aux curateurs, aux directeurs de musée, et il visitait les galeries et les institutions. C’était vraiment un collectionneur complet… et de terrain. Il s’efforçait d’être au plus près de l’esprit des artistes qu’il collectionnait, notamment par rapport à l’environnement où l’œuvre avait été créée. Par exemple, il allait à St. Ives, il visitait les studios et la communauté artistique de Cornwall, pour comprendre ce qui attirait les artistes. Il marchait le long des falaises et parcourait la région, à la manière des artistes présents au sein de sa collection. Les gens oublient souvent que David a aussi écrit sur l’art – en 1994, il était invité dans le comité éditorial de Modern Painters. Ne l’oublions pas, David parlait le même langage que les artistes visuels.

 

Qu’est-ce qui attirait Bowie et quelle ligne unifiait sa collection ?

La collection est si vaste et embrasse tellement de temporalités, de géographies… Le cerveau de David était unique, il avait une connaissance de l’histoire et était incroyablement curieux. Il établissait des réseaux et créait des associations que l’on n’aurait pas imaginés. Même si le cœur de la collection est centré sur l’art britannique moderne, particulièrement de Cornwall et St. Ives, il y avait aussi un certain nombre de modernistes basés à Londres. Il a aussi collectionné de l’art africain, des meubles Memphis, de l’art brut et un nombre important d’artistes écossais. Je ne trouve pas du tout sa collection si éclectique, parce qu’il y a une ligne – un fil conducteur narratif – qui la traverse. Il y a aussi des thèmes dans cet ensemble. Les artistes que David collectionnait réalisaient des oeuvres pour comprendre le sens du monde. Ils cherchaient de nouvelles façons d’en parler, de questionner une réalité donnée, ou le statu quo, créant de nouveaux langages. C’est exactement ce que David lui-même faisait et ce pourquoi il était attiré par les artistes. C’est donc une collection personnelle, Bowie utilisait l’art pour comprendre sa propre place dans le monde.

 

Quelle était la connection entre sa pratique musicale et la collection ?

David posait beaucoup de questions existentielles dans sa musique, et c’est aussi ce que faisaient les artistes de sa collection. Même si beaucoup d’œuvres ont l’air assez classiques, voire hiératiques pour un public contemporain, les artistes étaient en réalité révolutionnaires de leur vivant, questionnant la réalité, créant de nouveaux langages, voulant rompre avec les normes du passé. C’est ce que David réussissait avec sa musique aussi.

 

Comment votre collaboration et sa pratique de collectionneur ont-elles évolué avec les années ?

David était un historien bluffant, il a vraiment été le plus grand historien que j’ai jamais rencontré ! (Rire) Il avait vu l’importance de l’histoire dans la compréhension de notre époque. La collection d’œuvres historiques est l’une des manières par laquelle notre relation s’est développée. Nous avons également cocuraté des expositions ensemble et travaillé avec des artistes plus jeunes et émergents. C’était une partie vraiment excitante de notre relation. Nous étions toujours en dialogue. Le discours s’est développé et est devenu plus profond et plus riche ; et nous sommes devenus amis. Par rapport à sa pratique, David était un amateur qui avait une approche  réfléchie, universitaire, mais aussi émotionnelle – cela n’a jamais changé. Dès lors où il a commencé à collectionner, il a su ce qu’il voulait, ses goûts étaient déjà très définis.

 

Qu’est-ce qui vous a motivé, à ses côtés, pour lancer la fondation Bowie Art ?

David et moi avons engagé un certain nombre de projets ensemble, en dehors de la collection. Le marché de l’art en Grande-Bretagne, dans les années 2000, n’était pas ce qu’il est aujourd’hui. Il y avait des incertitudes sur la manière dont ces jeunes artistes allaient survivre. Nous avons lancé un site Web baptisé Bowie Art en 2000, qui était l’un des premiers sites, si ce n’est le premier, dédié à l’art. David avait compris le pouvoir d’Internet. Le site était une plateforme pour soutenir les artistes émergents et les étudiants en master. Selon moi, environ 1.000 artistes ont bénéficié d’une visibilité accrue liée à ce canal. David et moi avons curaté plusieurs expositions en temps réel avec ces artistes, y compris « Sound and Vision », qui coïncidait avec le Meltdown Festival, au Royal Festival Hall de Londres.

 

Quels furent les plus grands défis dans le management de sa collection ? Comment les avez-vous surmontés ?

Au début, l’art moderne britannique était sous-estimé, au sens où les institutions n’ont pas donné beaucoup de place à ces artistes, et en particulier sur le plan international. Alors, c’était un lourd challenge et un véritable travail pour moi que d’essayer d’attirer l’attention sur ces artistes. J’invitais les directeurs de musée et les commissaires d’exposition pour dialoguer, précisant que nous étions toujours heureux de prêter les œuvres. À part ça, je ne me souviens pas que c’était si difficile. C’était toujours une joie de travailler avec David, j’ai beaucoup appris et j’ai eu des conversations sans égal avec lui. De grands moments de partage.

 

Que ressentez-vous dans le fait que sa collection ait été vendue aux enchères ?

David  n’a jamais « possédé » les œuvres, au sens où il ne gardait pas physiquement les objets. Au lieu de cela, il donnait de la valeur à la possession d’idées et aux conversations avec les artistes. Il était un gardien qui partageait sa passion avec les autres – soit à travers des donations aux institutions, qu’il a faites tout au long de sa vie, ou des cadeaux à ses amis. La vente aux enchères n’est qu’un acte final de dispersion.

 

Quel fut le lien entre votre rôle de galeriste et celui de curatrice ?

Les deux rôles sont complémentaires. Je me considère comme facilitatrice lorsque je travaille avec les artistes et les collectionneurs. Avoir une compréhension historique des pratiques artistiques est précieux dans les deux rôles. Je crois important de pouvoir apporter un savoir historique, une compréhension, à une pratique artistique contemporaine. On doit aussi comprendre le marché. Pour avoir travaillé dans le monde de l’art, j’ai glané beaucoup d’informations. C’est ce que vous en faites qui est important !

 

Le moment le plus mémorable de votre carrière…

Il y en a eu tellement ! Voir la collection de David accrochée sur les mêmes cimaises, certaines pièces pour la première fois, toutes ces histoires, tant d’œuvres majeures et tant de calme… Je suis fière de faire partie de ce dialogue. Et d’avoir vu plus de 55.000 personnes à l’exposition.

 

Quels sont vos projets ?

Les collections sur lesquelles je continue à travailler… et un film que je réalise sur Bernard Leach !

 

Quelle est votre vision de la scène britannique ?

La scène britannique est une scène internationale. Les jeunes artistes embrassent aujourd’hui toutes les formes d’art et les médias, tout tourne autour de la transgression des limites et du refus des hiérarchies, et c’est excitant.

 

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