Wynwood est mort, vive Wynwood !

 Miami  |  14 novembre 2017  |  AMA  |  Tweet  |  LinkedIn

Regardez ce que vous avez fait de cette ville. Les fantômes du passé ne pourraient plus la reconnaître. D’abord, vous avez envahi Downtown, puis le Design District, puis Wynwood, et maintenant Little Haïti. Quel sera le prochain ? Allapattah ? Que s’est-il passé ? Qu’est-ce que l’art nous a apporté ? Des rues plus sûres, des murs plus colorés, des boutiques animées – all good. Mais mon expresso cubain à un dollar dans une petite tasse en carton fait avec patience et amour, avec juste la bonne quantité de lait, a été remplacé. Pas de soucis. Ce café à 10 $ désormais servi dans une tasse en céramique cuite à la main et conçue à Tokyo et fabriquée à Milan et servi par le dernier apprenti d’un barman âgé vivant au sommet d’un château d’eau dans la partie tibétaine de Brooklyn… C’est juste différent. Et quel est ce son ? Un musicien de rue, un groupe itinérant ? Oh non, je vois maintenant. C’est une cabine de DJ dans un camion à tacos reconverti. Bon, c’est bien du vrai café, de la vraie musique, du vrai Miami, du vrai art. Mais dans tout ça, qui décide ?
Un jour, Andy Warhol a déclaré: « Gagner de l’argent est un art, travailler est un art et faire de bonnes affaires est le plus bel art qui soit ». Peut-être avait-il raison. L’argent et le travail et les bonnes affaires sont au cœur de Miami. Regarde autour de toi, tout ici parle d’art. Miami est en train de devenir l’une des destinations artistiques – sinon la première – des États-Unis. Musées, galeries, peintures murales, expositions temporaires, art public, foires d’art internationales. Mais ce n’est qu’une partie de l’histoire… L’art n’occupe pas seulement notre espace culturel, il est aussi dans l’air, dans l’eau et dans le sol. Et dans notre âme. Les gens disent: « L’art a sauvé Wynwood ». Et puis j’entends aussi les gens dire : « L’art a tué Wynwood ». Wynwood est mort, vive Wynwood ! Mais qu’est-ce que Wynwood, au juste ? Et qu’entendent-ils par art ?
Peut-être était-ce la sirène de l’art qui a attiré l’Agence antidrogue afin d’alerter sur le trafic de stupéfiants sur 95 NW 29th Street, à Wynwood. C’est certainement l’art, encore, qui a conduit Mera et Don Rubell ici en 1993, et qui leur a murmuré à l’oreille : « Allez-y, achetez cet ancien entrepôt, dans ce quartier délabré dédié au stockage. Nettoyez les toiles d’araignées et la poussière de cocaïne, et affichez votre collection d’art entre ces murs brutaux ».

L’embourgeoisement urbain

Car c’est bien l’art qui a inspiré Ernst Beyeler, Trudi Bruckner et Balz Hilt en 1970 pour rassembler 90 galeries et 30 éditeurs à Bâle, en Suisse, en vue de participer à une foire d’art expérimentale. Et ce doit être l’art aussi qui a progressivement fait de cette première foire la marque la plus reconnaissable au monde aujourd’hui. Mais est-ce l’art qui a vraiment poussé le géant bancaire suisse UBS à s’associer à Art Basel en 1994 ? Warhol avait raison : l’argent, c’est de l’art. L’argent paie le loyer de l’atelier, il permet d’acheter toiles et châssis, il allume la lumière, imprime les flyers et paie les déménageurs. L’argent achète le travail, stocke le travail, expose le travail et ouvre la voie à davantage de travail encore, toujours plus, chaque année. L’art et l’argent ont donc choisi Miami en 2002 comme lieu d’expansion de la marque bâloise.
Mais qu’en est-il de Wynwood ? On dit que l’art a participé à sa gentrification, son embourgeoisement urbain, l’a rendu poli, raffiné. Pour le mieux selon les uns, pour le pire selon les autres. Wynwood était-il un désert avant ? Qui se souvient ? Wynwood était un vaste entrepôt, avec ses quais de chargement, ses trous, ses murs lugubres. L’art à l’époque était griffonné sur les murs, peint à la bombe aérosol dans l’obscurité de la nuit.
La collection Rubell a emménagé à Wynwood, dans ce vieil entrepôt il y a 24 ans – une génération. Le quartier était alors encore abordable, terriblement proche du centre-ville. Les collectionneurs, les conservateurs et les amateurs d’art visitant Miami avaient une raison de s’aventurer au-delà de la plage, au-delà du centre, dans ce quartier industriel ô combien étrange. Là, ils ont vu de l’art, intérieur et extérieur. Et puis ils se sont promenés en quête d’un endroit pour acheter un café. Le café est de l’art, flâner est de l’art. Peut-être ont-ils trouvé un expresso cubain, un cortado à un dollar. Et puis la conversation se sera tournée vers l’immobilier. Que pensez-vous que le loyer puisse coûter ici ? Combien croyez-vous que cet entrepôt vaille ? L’endroit est si proche de l’épicentre de la Art Week. Et d’ailleurs, que pourrions-nous faire d’autre ici, à part courir les expositions ?

Les Rubell ne sont désormais plus seuls à Wynwood

Wynwood est devenu un mot à la mode, pas seulement dans les cercles artistiques, mais dans le milieu de l’immobilier. Les loyers ont augmenté, de nouveaux locataires ont emménagé. Les galeries sont pleines à craquer. Ici des boutiques de tatouage, là des clubs, des bars. Bref, ils sont tous venus, histoire de profiter de ce moment si particulier, début décembre à Miami. Les Rubell ne sont désormais plus seuls à Wynwood. Les entrepôts se sont mués en un musée vivant, contredisant les futuristes italiens et tant d’autres, qui pensaient que les musées étaient des lieux de sépulture. Wynwood célèbre la vie, le quartier danse autour d’innombrables peintures murales – certaines commandées, d’autres spontanées, conçues contre de l’argent ou bien gratuitement. Mais Wynwood n’est pas seulement un lieu de vernissages, c’est un endroit où se rendre chaque soir, tous les jours, toute l’année.

Pourtant, l’inquiétude a fini par saisir ces pionniers – pas les Séminoles, non, pas les indigènes chassés de cette terre il y a 200 ans, pas l’allapattah (alligator) non plus, ni même les Rubell… Non, ce sont les pionniers autoproclamés qui sont maintenant anxieux, les propriétaires de ces cafés, de ces boutiques et de ces galeries, qui ont fait de Wynwood le nouveau terrain de jeu de la gentry. Tout est devenu tellement hors de prix ! Aujourd’hui, ceux qui avaient l’habitude de lancer les plus folles soirées – celles qui ont marqué de leur empreinte le quartier – ne peuvent plus se permettre de louer le moindre lieu pendant la semaine de l’art, à Wynwood. Les compteurs sont dans le rouge. Trop de concurrence. Alors les fêtes se déplacent vers le nord, sur Little Haïti, là où les locations sont moins chères. Tout comme les peintures murales s’exportent aussi ailleurs. Mais que l’on se rassure, Wynwood reste the place to be. Grosses soirées, spectacles épiques. La Wynwood Art Week 2017 présentera ainsi le tout premier DJ set de Björk à Mana Wynwood. Joie hyperbolique. Un chroniqueur a déclaré sur Thump, le site des fondus de musique électro (sur www.vice.com) : « Vous ne pouvez pas vous dire fan de bruit techno avant d’avoir vu Björk sauter à côté de vous sur une piste de danse ».

Paver le paradis pour y installer un parking

Les originaux disent que personne ne va plus à Wynwood – « c’est trop bondé ». Et peut-être ont-ils raison. Faites une promenade sur North Miami Avenue. Visitez la galerie Diana Lowenstein, allez voir la nouvelle exposition de l’artiste brésilien José Bechara, marchez vers l’eau sur la 29e rue. Arrêtez-vous manger au Sandwich Shop Enriqueta – et n’oubliez pas le cuban mamey milkshake. Tout est de l’art. En fait, Wynwood commence à peine. Alors, louez un de ces Citibikes et faites-en le tour. Commencez par la collection de la famille Rubell, puis descendez vers l’Ouest sur la 29e, poursuivez sur un mile. Là, c’est Allapattah, où le limon primordial commence tout juste à être retourné : le quartier dont les vrais habitants de Miami disent qu’il est l’endroit « où les vrais habitants de Miami vivent ». On peut d’ailleurs les voir travailler sur le marché des fruits et légumes, marché qui a été récemment acquis pour 16 millions de dollars par Robert Wennett, l’investisseur de Miami Beach qui a comparé Vanity Fair à une chanson de Joni Mitchell. En gros, Robert Wennett a pavé le paradis pour y installer un parking, à l’ouest de Miami…

Voilà, l’ancien entrepôt des Rubell est devenu trop petit. La Semaine de l’Art 2017 est peut-être votre dernière chance de le visiter. La nouvelle collection de la famille Rubell ira bientôt à Allapattah, sur un site deux fois plus grand. Il permettra de voir quatre expositions simultanément. Plus d’art, donc. Allapattah, aujourd’hui, est le Wynwood d’il y a dix ans. Alors, regardez les murs avant que les peintures murales ne les envahissent. Parlez aux résidents et encouragez-les à acheter maintenant. Cherchez le « vrai art de la rue », le véritable genre, celui des gens d’ici. Et prenez des photos, le passé ne va pas durer. L’année prochaine, Allapattah ne sera peut-être plus cet endroit où vous pouvez ce soir vous offrir un bouquet à 4.50 $, ce bouquet de fleurs fraîches arrangé par des mains aimantes. Mais ne désespérez pas non plus. Souvenez-vous des mots du peintre fauve Raoul Dufy, lui qui aussi vivait en des temps agités. Son monde a été détruit et reconstruit à plusieurs reprises. Il disait : « Mes yeux ont été faits pour effacer tout ce qui est laid ».

Alors, partez en balade à Wynwood, marchez dans les rues, écoutez le bourdonnement de la foule, le murmure de l’art. Obliquez vers la plage, le Design District, Little Haïti, Coral Gables, les marais d’Okefenokee, découvrez l’art hors des sentiers battus, dans un motel oublié de la côte… Ouvrez simplement les yeux, en grand. Effacez la laideur. C’est en somme ce que propose Art Week. Parce que Miami change… et que le changement est art.

 

 

Verbatim

« L’exposition « L’épaisseur du vide » rassemble 18 nouvelles peintures de José Bechara, ainsi que des œuvres récentes en verre spécialement réalisées pour l’exposition. Celle-ci est formée de deux séries : l’une où l’artiste utilise des techniques à base d’acryliques et d’oxydations métalliques – telles que l’acier et le cuivre – sur des bâches usagées ; l’autre est conçue à partir des possibilités de peindre avec du verre et interroge des thèmes comme « l’espace entre », « la gravité », « les transparences », « la fragilité » et « le reflet des images ». Selon José Bechara : « J’envisage la géométrie non pas comme un territoire affirmatif, mais comme quelque chose de fragile, qui doit faire de gros efforts pour émerger, comme nous tous ».

Juliana Mieth est responsable de la galerie Diana Lowenstein.

« L’épaisseur du vide », jusqu’au 31 janvier 2018 à la galerie Diana Lowenstein, 2043 N. Miami Avenue, quartier de Wynwood, Miami.

 

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