Eli et Edye Broad, couple majeur

 Los Angeles  |  14 novembre 2017  |  AMA  |  Tweet  |  LinkedIn

Du soutien des artistes à la diffusion des savoirs, de la promotion des œuvres de l’esprit jusqu’à l’art de la collection, l’engagement d’Eli et Edye Broad est sans faille. Une rencontre avec ce couple passionné, classé numéro 13 dans l’index Artnet des 100 plus grands collectionneurs au monde.

Lorsque l’on pose aux collectionneurs la question de la première œuvre d’art achetée, la plupart d’entre eux répondent avec quelque chose de terriblement lointain : un nom qui démontre immédiatement combien ils ont toujours été habiles à repérer le génie en incubation. Peut-être un Basquiat de la première heure, ou une peinture d’une jeune artiste en révolte comme Tracey Emin. Il est donc rafraîchissant de découvrir qu’Eli et Edye Broad – le couple qui, il y a deux ans, a ouvert le musée The Broad au centre de Los Angeles, à hauteur de 140 millions de dollars pour abriter les trois quarts de leur collection d’art d’après-guerre et contemporain, et qui sont maintenant classés numéro 13 dans l’index Artnet des 100 plus grands collectionneurs d’art au monde – n’ont pas peur de retracer les débuts de leur propre collection. Edye, par exemple, se souvient qu’à douze ans elle achetait sa toute première reproduction : une carte postale d’une œuvre de Picasso, Trois musiciens.
Toute l’histoire d’Eli et Edye Broad est caractérisée par la croissance. De la première rencontre du couple, en 1954, alors qu’ils n’avaient respectivement que 21 et 18 ans, à la célébration de leur 60e anniversaire de mariage, il y a trois ans… Le travail acharné et constant d’Eli, qui l’a fait passer de vendeur de porte à porte pendant ses années d’étudiant au statut d’entrepreneur majeur, seule personne à avoir jamais construit deux sociétés « Fortune 500 » dans différentes industries. Ajoutez à cela l’amour d’Edye pour l’art, dès jeune femme, passion qui s’est épanouie dans l’une des plus importantes collections d’œuvres d’après-guerre et contemporaines au monde…

Une peinture rouge de Robert Rauschenberg
Fils unique d’un immigrant lituanien juif, le père d’Eli était un peintre en bâtiment qui possédait cinq petits magasins, sa mère était couturière. Le nom de famille, à l’origine Brod, a été changé en Broad par le père d’Eli dans une tentative de s’intégrer à la société américaine, quand à l’inverse, Eli a imaginé « route » dans une volonté de se démarquer. Reste la prononciation… Edye Lawson (abréviation de Edythe) est la fille d’une ménagère et d’un chimiste dont la compagnie vendait des extraits, des sirops et des liqueurs. Eli a rencontré Edye en 1954 à Detroit, par l’intermédiaire d’une amie qui lui avait transmis son numéro. Après quelques rendez-vous, Eli s’est vite déclaré et le couple devait se marier la même année. Eli venait d’obtenir un baccalauréat avec mention en comptabilité et en économie, il a travaillé à l’université tout en vendant des chaussures pour femmes, en négociant des poubelles en porte à porte et en travaillant comme opérateur sur perceuse chez Packard Motor. Après leur mariage, Eli occupa un emploi de comptable, où il resta deux ans avant de lancer sa propre affaire, à l’âge de 23 ans, avec 12.500 $ empruntés à son beau-père et à un partenaire en affaires, une connaissance de sa femme. La société – Kaufman & Broad (aujourd’hui KB Home) – a profité de la vague de croissance liée à l’accession à la propriété américaine d’après-guerre et est devenue le premier constructeur immobilier coté à la bourse de New York. Quinze ans plus tard, en 1971, Eli a acquis la Sun Life Insurance Company of America pour 52 millions de dollars. Il a transformé la Sun Life en SunAmerica, une société d’épargne-retraite, et a revendu l’entreprise en 1999 à American International Group (AIG) pour 18 milliards de dollars.
C’est dans ce contexte d’activité commerciale qu’Edye pose les fondements de la célèbre collection du couple. De cartes postales, elle passe aux affiches et aux impressions d’art. « Edye est la première personne à collectionner de notre famille », remarque Eli. Alors que j’étais occupé à travailler pendant de longues journées à ma première entreprise, Edye s’est employée à visiter des galeries ». Ce n’est que lorsqu’elle est rentrée, un beau jour, avec une affiche de Toulouse-Lautrec, qu’Eli s’est assis, témoignant de son intérêt. « C’était un artiste dont j’avais déjà entendu parler, déclare Eli, alors j’ai commencé à lui poser des questions sur la collection. J’étais accro ».
« Quant à moi, avoue Edye, j’étais très excitée quand Eli a commencé à s’intéresser à l’art, parce que le budget d’acquisition avait tout à coup augmenté ! » Le couple achète sa première grande pièce, un dessin de Vincent Van Gogh, en 1972 – la fragilité de la pièce ne lui permettant pas d’être exposée à la lumière du jour, Eli la conservait dans son tiroir à linge ! Six mois plus tard, le couple échangeait le dessin contre une peinture rouge de Robert Rauschenberg. « Depuis ce jour-là, nous collectionnons l’art contemporain », précise Eli.

L’art contemporain : une « honnêteté brutale »
Les Broad sont prompts à reconnaître ceux qui les ont aidés à changer d’orientation et à commencer à bâtir leur collection d’art d’après-guerre et contemporain. « Edye et moi avons beaucoup appris de notre ami Taft Schreiber, un cadre de MCA et un grand collectionneur d’art. Avant de nous lancer pour acheter de l’art, Taft nous a invité chez lui afin de nous montrer son incroyable collection, qui comprenait des œuvres d’Alberto Giacometti, Jackson Pollock et Willem de Kooning. Je dois admettre que l’art contemporain me laissait au début assez confus. Taft m’a aidé à le comprendre ». Revenant sur ce moment, Edye se souvient avoir été fasciné par une telle collection. « J’étais tremblante. Oh, mon Dieu, de voir ces choses non pas dans un musée, mais dans une maison… » Joanne Heyler, directrice de The Broad et conservatrice en chef de la collection The Broad Art Foundation depuis 1989, est une autre conseillère du couple, depuis 1989. « La collection Broad continue de croître d’environ une œuvre par semaine, sous sa direction, déclare Eli. Forts de ses conseils, Edye et moi avons construit notre collection d’art sur le principe de la profondeur. Cela signifie que lorsque nous commençons à acheter le travail d’un artiste, nous continuons à suivre celui-ci tout au long de sa carrière. Nous avons des pièces représentatives de figures majeures de l’après-guerre, comme Andy Warhol ou Joseph Beuys, ainsi que des travaux de plasticiens plus récents tels Damien Hirst, Sharon Lockhart, Kara Walker et d’autres ». C’est particulièrement cette démarche, consistant à accompagner un artiste tout au long de sa carrière, qu’Eli et Edye apprécient aujourd’hui. « Les artistes ne ressemblent à personne, pas ceux en tout cas que j’ai pu rencontrer dans ma vie professionnelle », explique Eli. J’aime les rencontrer et les regarder travailler. Ils m’ont aidé à voir le monde différemment… L’art contemporain m’émeut et me fait réfléchir ». Le pouvoir de l’art contemporain, celui de faire bouger les lignes, de s’attaquer aux problèmes politiques et sociaux, dans une « honnêteté brutale », explique pourquoi les Broad apprécient le travail d’artistes comme Leon Golub, Anselm Kiefer ou Barbara Kruger. « C’est l’art de notre temps, confie Eli. Lorsque The Broad a ouvert ses portes en 2015, nous avons exposé une œuvre de Robert Longo, un dessin au fusain représentant des policiers contenant des manifestants à Ferguson, dans le Missouri. C’est une pièce puissante qui capture la tourmente qui a suivi l’agression d’un jeune homme, Michael Brown, par la police. L’art et les artistes reflètent notre société de manière intéressante ». Comme la collection commençait à prendre de l’ampleur et que les Broad ressentaient le besoin croissant de la partager avec le plus large public possible, ils créèrent en 1984 The Broad Art Foundation, une bibliothèque d’art contemporain. À ce jour, ils ont prêté 8.500 œuvres à 500 musées dans le monde entier. Mais les prêts temporaires ne sont par définition pas assez durables. « Edye et moi avons réalisé qu’après notre départ nous ne voulions pas laisser notre collection dans un musée. Cela aurait signifié que la plus grande partie de notre fonds, soit 2.000 grandes pièces d’art contemporain, soit entreposée. Nous voulions que les gens puissent les voir ». La meilleure façon de procéder était de créer un musée privée. Le couple a commencé à prospecter : des espaces type galerie sur Wilshire Boulevard tout d’abord, puis des lieux plus vastes à Beverly Hills et Santa Monica. Jusqu’à ce qu’Antonio Villaraigosa, alors maire de Los Angeles, déclare à Eli et Edye : « Vous devez être au centre de la ville ! » Situé sur Grand Avenue, au cœur de Los Angeles, The Broad a accueilli plus de 1,5 million de visiteurs depuis son ouverture, le 20 septembre 2015. On y croise 35 œuvres de Jeff Koons, pas moins de 42 Jasper Johns, 124 Cindy Sherman, 28 Andy Warhol, 19 Cy Twombly, 14 Damien Hirst, 13 Robert Rauschenberg, 33 Lichtenstein… Presque toutes les stars du contemporain : les Basquiat, Christopher Wool, Glenn Ligon, Takashi Murakami, pour n’en nommer que quelques-uns. Un édifice magnifique dessiné par Elizabeth Diller, de l’agence Diller Scofidio + Renfro à New York (qu’Edye a aidé à sélectionner), The Broad côtoie un nombre croissant d’institutions de Los Angeles, baptisées du nom de leur fondateur – Armand Hammer, J. Paul Getty ou Norton Simon –, témoignant de cette nouvelle ère des grandes collections d’art privées américaines ouvertes au public. Le prochain accrochage du Broad, en février 2018, présentera Jasper Johns, l’un des premiers artistes qu’Edye et Eli ont collectionné. Décrite par Eli comme « une exposition singulière et significative », elle fait suite à une collaboration entre les Broad et la Royal Academy de Londres.

L’héritage du couple ne peut que prospérer… En plus du Broad Museum et de la Broad Art Foundation, on compte aussi la Fondation Eli et Edythe Broad, fondée en 1999 afin de promouvoir l’entrepreneuriat pour le bien public, dans l’éducation, la science et les arts. « Ces domaines ne se chevauchent pas souvent », précise Eli, mais nous aimons penser que notre travail contribue à améliorer l’esprit, la conscience et le corps humains ». La même philosophie parcourt The Broad quant à l’avenir de la collection, confiée à Joanne Heyler. « Ensemble, avec Joanne, nous continuons à réaliser des acquisitions, et je ne doute pas qu’elle continuera de collectionner, œuvrant ainsi longtemps après qu’Edye et moi serons partis ».

Tel est le mantra du couple : toutes les œuvres acquises doivent refléter « l’art de notre temps », véritable garantie du dynamisme de la collection. C’est maintenant à Eli de conclure : « Les meilleurs artistes nous aident toujours à voir les choses différemment. Que ce soit Marcel Duchamp au début du XXe siècle ou Andy Warhol dans les années 1960, les artistes ont toujours repoussé les limites. Je ne vois pas cela s’arrêter de si tôt »…

 

Mémo

The Broad. 221 Grand Avenue, Los Angeles, Californie, États-Unis. www.thebroad.org

 

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