Philipp Kaiser, une personnalité très « publique »

 Miami  |  14 novembre 2017  |  AMA  |  Tweet  |  LinkedIn

Philipp Kaiser est un homme de vision. Art Basel l’a choisi cette année pour curater le secteur Public, à la suite de Nicholas Baume. Il explique à AMA comment on monte une exposition à l’échelle d’une ville, avec une sélection des meilleurs artistes du moment. À propos de la dynamique changeante du monde de l’art, ses défis et les opportunités qu’offre Miami Beach…

Philipp Kaiser a porté beaucoup de regards différents sur le monde de l’art. Pendant de nombreuses années, il a travaillé sur le versant institutionnel du sujet. Il a été directeur du Museum Ludwig à Cologne, en Allemagne, conservateur en chef au Musée d’art contemporain de Los Angeles et conservateur pour l’art contemporain et moderne au Musée d’art contemporain de Bâle, en Suisse. À ce titre, il a travaillé avec de nombreux artistes parmi les plus influents des 50 dernières années et a monté une série d’expositions qui résonnent encore aujourd’hui, comme l’étonnante « Ends of the Earth: Land Art to 1974 ». Plus récemment, Philipp Kaiser a œuvré comme conservateur indépendant. Il a eu l’occasion de côtoyer plus directement les galeristes et d’examiner comment l’art se mêlait au public en dehors des musées. Il y a quelques mois, cette année, il a accepté le défi d’organiser le Pavillon suisse dans le cadre de la Biennale de Venise. Interview.

Le public est toujours l’un des éléments les plus dynamiques et les plus passionnants d’Art Basel Miami. Quelle est votre vision pour Public 2017 ?
J’ai donné pour titre au secteur, « Territorial », parce que j’ai trouvé intéressant que l’une des qualités intrinsèques de la sculpture soit sa territorialité. La sculpture revendique toujours l’espace. Elle n’est pas juste là, elle transforme un site. Je pense que ce thème peut constituer un bon fil conducteur, tout au long de l’exposition. Par conséquent, cette notion de territorialité devrait être très prégnante sur l’ensemble du parcours.

Il y a onze œuvres dans la section…
Oui, l’une des pièces clés est une réactualisation d’une œuvre ancienne de Daniel Buren, que l’on a eu l’occasion de voir, à l’origine, en 1982, pour la documenta 7. C’est critique mais très beau. Nous installons ces installations dans l’axe principal de Collins Park, juste en face du Bass Museum. La sculpture d’Ugo Rondinone est présentée dans le parc, et il était fondamental de répondre à sa présence.

Quelle a été votre expérience avec Art Basel Miami Beach, avant d’être engagé comme curateur sur cette édition ?
Je me rend à Art Basel Miami Beach depuis le tout début de la foire. Je me souviens de la première année et de son annulation en raison du 11 septembre. Mais depuis 2002, j’assiste régulièrement à l’événement. J’ai été très heureux d’être invité à diriger le secteur Public, car j’ai toujours pensé qu’il était vraiment déterminant pour une foire d’art de présenter une section moins commerciale, où l’art peut être intégré à l’environnement. À Collins Park, la plateforme est idéalement située.

De par sa nature, l’art dans l’espace public est moins commercial que le travail présenté au sein même de la foire. Pourtant, certaines œuvres de Public ont été négociées dans le passé…
Oui, cela est toujours vrai. Par exemple, Invisible Man de Glenn Kaino est entré dans une nouvelle collection l’année dernière. Mais Art Basel dispose d’un budget qui permet de soutenir certains des projets qui ne peuvent pas être facilement vendus. Toutefois, la plupart des pièces présentées ici sont à vendre. C’est généralement la galerie qui doit en couvrir les coûts. Quand vous regardez l’histoire des foires d’art, il y a cette manifestation célèbre appelée Prospect, qui a démarré en 1968 à Düsseldorf. Ils avaient alors invité les galeries internationales les plus avant-gardistes à présenter très peu de pièces d’un seul artiste, créant ce concept hybride, assez intéressant, entre une foire et une exposition thématique. Chaque année à Prospect, les organisateurs se concentraient sur un argument thématique ou médiatique différent. Je pense que Public est enraciné dans cette même tradition et offre donc des perspectives intéressantes, au-delà de l’approche commerciale. C’est probablement aussi la raison pour laquelle tous les artistes que j’ai contactés et avec lesquels je travaille étaient très enthousiastes à propos de « Territorial ». Les expositions à Collins Park constituent ​​aussi une composante éducative, s’engageant véritablement en faveur de la communauté. La plupart des expositions ayant précédemment eu lieu à Collins Park duraient d’ailleurs beaucoup plus longtemps que le temps de la foire.

Y a-t-il d’autres œuvres sur Public qui aient particulièrement retenu votre attention ?
L’artiste français Noël Dolla, du groupe Supports/Surfaces, réalise un nouvel environnement basé sur son travail de la fin des années 1960. J’ai toujours été très impressionné par la façon dont il a essayé de contextualiser et d’insérer la peinture au cœur du paysage. Il a créé ici un vaste environnement, une forêt magique.

Comment avez-vous collaboré avec les artistes ? À travers les galeries ?
Certaines galeries ont soumis des propositions, mais en tant que conservateur, j’ai également approché directement certaines enseignes. Ce fut le cas, par exemple, pour la pièce de Daniel Buren. Certains artistes ont voyagé pour voir le parc et l’emplacement. Il y a une vidéo de Cyprien Gaillard qui tournera dans la rotonde, parlant de déplacements et de changements territoriaux, abordant de manière métaphorique la crise des réfugiés qui sévit en Europe. Mais moins de la moitié des artistes se sont préalablement déplacés. Aujourd’hui, avec les médias numériques, Google Earth et les applications comme SketchUp, il est devenu beaucoup plus facile de se faire une idée du site, sans y aller…

 

Les artistes que vous avez choisis sont issus de plusieurs générations, mais tous restent aujourd’hui très pertinents. Cette sélection multi-générationnelle est-elle intentionnelle ?

Merci d’avoir remarqué ça ! Oui, je pense que la sélection porte davantage sur les attitudes que sur les générations. Pour l’art public, c’est essentiellement le site qui dicte ce qui a du sens. Pour la plupart de ces artistes, cela correspond à des signatures adéquates au moment. Daniel Buren est une figure éminente en Europe, mais il est, à ma grande surprise, encore sous-représenté aux États-Unis. Il œuvre depuis plus de 50 ans et reste un artiste majeur pour notre compréhension de la critique institutionnelle et de la pratique conceptuelle. Je suis donc extrêmement heureux de le présenter cette année sur Collins Park.

 

Il n’est pas rare que les artistes eux-mêmes se produisent également en public. Quel est votre programme en matière de performances cette année ?

Je ne voulais pas proposer de nombreuses performances, car très souvent, la chose est trop arty ou convenue. Donc, au lieu de jouer sur la multiplicité, j’ai décidé d’inviter Jim Shaw pour réaliser une performance majeure. Jim a joué avec son meilleur ami Mike Kelley dans le groupe légendaire Destroy all Monsters et a travaillé sur un opéra rock progressif pendant plus de dix ans. Alors, je l’ai invité à l’occasion de la première de son opéra, intitulé The Rinse Cycle, et il va présenter les deux premiers actes avec son groupe, D’red D’warf, dans le SoundScape Park, au New World Center, à quelques rues au sud de Collins Park, le mercredi.

 

Cette expérience vous a-t-elle permis de mettre en évidence les différences entre le travail de commissaire indépendant et celui réalisé dans le cadre d’une foire ou d’un musée ?

Ce qui, pour moi, est vraiment intéressant, c’est de pouvoir travailler sur ces divers niveaux en même temps. Dans un établissement culturel, par exemple, vous devez souvent respecter un format et un horaire donnés. Je suis heureux d’avoir l’opportunité de travailler dans des situations aussi variées et dans de nombreux pays, cela oblige à devoir changer de point de vue à chaque nouveau projet !

 

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