Art Basel Miami Beach, le grand festival

 Miami  |  14 novembre 2017  |  AMA  |  Tweet  |  LinkedIn

Du 7 au 10 décembre, les poids lourds de la planète arty se donnent rendez-vous à Miami. Une plongée au cœur de cet écosystème ultracontemporain, foire de tous les excès, qui n’en finit pas de s’expanser. Bienvenue à Art Basel, seizième opus de l’édition floridienne.

La grand-messe d’Art Basel Miami Beach serait-elle à l’art contemporain ce que le Festival de Cannes est au cinéma ? Un hot spot au décorum un peu surfait, l’endroit où il faut être ? Pour clore en beauté le temps des grands rassemblements de la profession, la crème des galeries d’Europe, d’Asie et des Amériques a donc pris ses derniers quartiers, pendant quatre jours, sur la côte Est des États-Unis, après l’inévitable Art Basel de mi-saison, la belle et automnale Frieze Art Fair de Londres et la FIAC, so frenchy. Bon, dans l’imaginaire collectif, Miami Beach, c’est d’abord le soleil, les palmiers et les longues plages de sable bordant un chapelet de gratte-ciels sur Ocean Drive ou Collins Avenue. C’est aussi une kyrielle de luxueuses boutiques d’où sortent starlettes retouchées et top-modèles au perfect body, pour d’inoubliables parties sur les yachts et dans les clubs huppés…  Fut un temps, ce carrefour latino-américain était plus connu pour sa corruption, ses quartiers mal famés dirigés par de féroces gangs, que pour ses galeries d’art et sa culture so hype. Vinrent alors Craig Robins puis Tony Goldman, hommes d’affaires transformant la sulfureuse en place to be du design, des artistes « en affaires », des architectes stars et autres graffeurs. Oublié son côté obscur, Miami se refaisait une santé à coup de métamorphoses de vieux entrepôts en showrooms de luxe dans le bien nommé Design District, à coup de murs devenus œuvres de Street art, dans le quartier de Wynwood, renouvelées chaque année à l’occasion de la foire… On l’aura compris, en quelques décennies, Miami est devenue une it city culturelle et cosmopolite de premier plan, à l’instar de New York, Londres et Hong Kong, dont le grand raout s’avère incontournable.

Mais qu’en est-il vraiment de ce prestigieux rendez-vous ? En 2017, il convoque 268 galeries issues de 32 pays. En termes de concentration d’artistes et d‘œuvres au mètre carré, c’est mieux que les 193 enseignes de la dernière version de la FIAC, plus important que la 15e édition de Frieze et ses 160 stands… Certes, si Miami Beach n’atteint pas les 291 exposants de sa grande sœur bâloise, elle attire toujours, depuis 2002, le must des marchands du secteur. Les sempiternels poids lourds européens que l’on ne saurait ici lister sont là, mais aussi et pour la première fois, entre autres, la galerie Applicat-Prazan, spécialiste de l’art français d’après-guerre, Ceysson & Bénétière, ardents défenseurs du mouvement Supports/Surfaces, ou encore les tokyoïtes Takuro Someya Contemporary Art et Taro Nasu. De l’autre côté de l’Atlantique, de 303 Gallery à David Zwirner, ils sont venus en très grand renfort, avec une majorité de gros poissons new-yorkais et quelques nouveaux, comme David Lewis Gallery et Chapter NY. Le marché d’Amérique Centrale et du Sud est aussi bien achalandé avec plus de 30 enseignes brésiliennes, argentines, mexicaines ou colombiennes… Bref, après Bâle, Miami concentre les plus grandes « marques » internationales du marché de l’art, des USA en passant par l’Afrique du Sud, le Japon, la Grèce, jusqu’à la Chine et la Corée, proposant, tel un calendrier arty de l’Avent, une aguichante vitrine de l’art moderne et très actuel, sur fond de farniente.

Éclectisme et scène latino

Dans les allées du Miami Beach Convention Center, on trouve tous les médiums possibles – peinture, sculpture, photographie, dessin, gravure, vidéo, installation –, pour des œuvres importantes, dites « « historiques », réalisées par des artistes qui le sont tout autant, ainsi que des pièces issues de la scène émergente. Et comme dans toutes les autres Mecque de l’art, il y en a pour tous les goûts et portefeuilles, même s’il vaut mieux ici qu’ils soient bien garnis ! De petits chefs-d’œuvre, tel le Grand nu à la chaise de 1942 signé Wifredo Lam, attendent le visiteur chez Applicat-Prazan, de beaux Hartung accrochés chez Emmanuel Perrotin, mais aussi, disséminés au fil des stands, d’inévitables Hirst, Basquiat, Warhol, Koons, Kapoor, Ufan, Kentridge, pour ne citer qu’eux… La mondialisation (capitaliste et esthétique) du marché battant son plein, on croise ici en effet les mêmes noms que ceux peuplant les foires européennes. En somme, tous les plasticiens bien établis – dénominateur commun des foires upper market, conçues comme de grosses machines, souvent très uniformes – sont là ! Notons toutefois l’effort des marchands à adapter leur offre aux spécificités culturelles du pays hôte. Et à Miami, on ne déroge pas à la règle. Lumière y est faite sur la scène latino-américaine, moins présente en Europe, avec des pièces de la Guatémaltèque Regina José Galindo, de la Mexicaine Teresa Margolles, de la Brésilienne Rosângela Rennó, du Cubain Flavio Garciandía… Et puis, on insiste encore, on y trouve de tout : de l’inframince au monumental, de l’esthétique et du rebutant, des œuvres très engagées ou pas, du politiquement correct ou non, du classique revisité et du visionnaire dépassé, du virtuel et du craft flirtant avec le do it yourself. Une foire de savoir-faire ? Surtout de « faire savoir », mais aussi régionale et internationale, comme très sectorisée. Edition comblera ainsi les aficionados du genre, Nova ceux en quête de prospection, Positions les amateurs de solo shows, quand Survey attirera les adeptes des avant-gardes historiques et des œuvres d’après-guerre. De quoi faire joyeusement trembler les comptes en banque, chauffer les cartes World Elite, satisfaire le primo-accédant ou le collectionneur aguerri, le grand mécène en quête d’ultimes pépites ou le simple curieux.

Musées rénovés et collections privées

Et dans tout ça, quid de l’ouragan Irma ? Va-t-il freiner l’ardeur des collectionneurs locaux et internationaux ? À Miami Beach, peu de traces de son passage sont encore visibles dans les infrastructures urbaines. Le Miami Beach Convention Center poursuit son programme de rénovation de bâti sur trois ans, comme si de rien n’était. Cette année, les galeristes invités bénéficient, s’ils le souhaitent, d’une surface d’exposition plus importante, et une attention a été portée sur la conception d’allées plus aérées, pour le confort des 90.000 visiteurs attendus durant ces quatre jours superlatifs. On notera aussi, en regard de ce meeting so chic, la réouverture d’institutions culturelles floridiennes majeures. Après deux ans et demi de rénovation, le Bass Museum rouvre ses portes, jouant la carte du dialogue quelque peu fané entre maîtres anciens et plasticiens du XXIe siècle. L’artiste suisse Ugo Rondinone, de l’écurie parisienne Kamel Mennour, y a conçu l’exposition « Good evening beautiful blue », très attendue, quand dans le hall d’entrée le plasticien camerounais Pascale Marthine Tayou accueille avec de chaleureux Welcome en différentes langues le visiteur n’ayant pas succombé aux sirènes de la baie. Avec la rétrospective « Perfect Stranger » de l’artiste locale Dara Friedman, le Pérez Art Museum Miami espère-t-il exploser son record de fréquentation, détenu par sa dernière exposition consacrée à Julio Le Parc ? La présence de la foire aura certainement son rôle à jouer. Enfin, concernant l’ouverture du nouvel Institute of Contemporary Art de Miami, pas de place là non plus pour le hasard ! Sur la 2e Avenue, l’ICA vient tout juste d’inaugurer un building design flambant neuf, avec « The Everywhere Studio », un accrochage explorant la mutation de l’atelier d’artiste, du pop art à aujourd’hui. C’est dire qu’avec de telles injections de Botox dans le gros œuvre et autres liftings institutionnels coûteux, dans un timing raccord avec celui de la foire, la ville sait attirer à elle les lumières et les intérêts. Sans parler des collections privées aussi réputées que celles de Rosa et Carlos de la Cruz, Ella Cisneros, Martin Margulies, Mera et Donald Rubell, qui, une fois encore, s’offrent au public. Ces focus arty sur la puissance financière de certains donneront peut-être envie à d’autres de renflouer leur stock. Les méga-collectionneurs, les Eli Broad et autres David Geffen, Peter Brant ou Steve Cohen, sont attendus pour la journée VIP du mercredi 6 décembre…

En 2017, l’art contemporain continue donc sur sa jolie lancée, augurant de beaux jours pour l’ensemble du marché. Et dans cette ville de tous les excès, il est peu probable que cet opus prouve le contraire. L’art contemporain n’a jamais été aussi surexposé qu’aujourd’hui, de la satirique Palme d’or cannoise The Square au très explicite Domestikator de l’Atelier Van Lieshout au moment de la FIAC, en passant par la énième dinguerie du très « allumé » performer russe Piotr Pavlenski à la Banque de France. Avec les scandales – politiques, éthiques ou sexuels – qu’il provoque régulièrement, avec son goût du décalage hasardeux, ses subversions parfois inutiles, le tout baignant dans une incompréhension souvent totale du public, il reste une interrogation récurrente aux yeux de beaucoup, encore entretenue par son rapport irrationnel et démesuré à l’argent. « Best money is best art » disait Andy Warhol. Malgré tout, il faut continuer à l’aimer… et donc à l’acheter, pour en montrer toute la vitalité. Alors, sans hésiter, vive la Floride !

 

 

Mémo

Art Basel Miami Beach. Du jeudi 7 au dimanche 10 décembre (journée VIP le mercredi 6 et vernissage le jeudi 7). Miami Beach Convention Center, 1901 Convention Center Drive, Miami, Floride (USA). www.artbasel.com/miami-beach

 

 

Zoom

Du politique dans le secteur Survey

Cette année encore, Survey sort l’artillerie lourde avec le top de l’art moderne à travers seize projets de type « historique » couvrant l’Europe, les Amériques, mais aussi l’Afrique. Jugez plutôt ! Sur ce secteur, on redécouvre l’avant-garde italienne du Milan engagé des années 1960, à travers des pièces de la grande Dadamaino, des œuvres de Mario Nigro chez A arte Invernizzi, on s’émerveille de l’éternelle économie de moyens de Claude Viallat et s’interroge sur l’abstraction de Noël Dolla chez Ceysson & Bénétière. Le légendaire artiste surréaliste et expressionniste chilien Roberto Matta est de la fête chez Robilant + Voena, à travers un focus sur des œuvres phares ou plus « récentes » évoquant la guerre civile espagnole… Car la question du politique et du critique semble être le credo de la plupart des projets, comme le démontrent encore l’art du Chilien Carlos Leppe chez Espaivisor, tout comme chez Richard Saltoun Gallery, celui de l’Argentin Edgardo Antonio Vigo, dont la foi militante s’illustre à travers des multiples, des magazines, des archives… En résumé, que du bon, du très bon même, avec une place de choix tenue par l’Amérique latine.

 

 

Verbatim

« Depuis quelques années, Art Basel Miami Beach organise, au sein de la foire, le secteur Conversations, comme un espace allant bien au-delà de simples discussions informelles entre participants. Du jeudi 7 au dimanche 10 décembre, nous mettons en place, pour les marchands, une véritable plateforme de soutien aux artistes, grâce à des conférences, des tables rondes engageant beaucoup d’acteurs sur de nombreux sujets pertinents et très actuels. Chaque jour auront lieu des discussions avec des plasticiens, mais aussi des collectionneurs, des musées, des curateurs, sur des thèmes traitant de la question du mécénat, de la collaboration institutionnelle comme de celle du numérique au cœur des musées et des audiences virtuelles… Nous débattrons également des grandes problématiques du marché de l’art, telles la globalisation des business models, la question de l’innovation au sein des galeries du middle market ou des biennales, à travers des tables rondes réunissant des galeristes, des critiques, des écrivains, d’éminents professeurs ou commissaires d’exposition. Les artistes et leurs influenceurs, le rôle d’Internet dans la pratique curatoriale, la relation entre artiste et marchand sont autant de sujets qui animeront la plateforme lors de discussions réunissant les acteurs de l’écosystème de l’art et de son marché. Conversations s’envisage comme un lieu où de nombreuses voix se feront entendre, offrant une vision globale du secteur ».

Mari Spirito, fondatrice et directrice de Protocinema (Istanbul-New York), est directrice du secteur Conversations.

 

 

Verbatim

« En 2017, nous aspirions à être présents sur Art Basel Miami Beach car, tout simplement, cette foire constitue la dernière étape du triptyque incontournable Art Basel Hong Kong – Basel – Miami Beach, sur l’année et sur les trois continents. En 2017, elle vient clore notre participation à un circuit de sept foires. À Miami, c’est donc une première, et nous en sommes d’autant plus satisfaits que les USA restent, bon an mal an, le premier marché au monde depuis la Seconde Guerre mondiale. L’Amérique latine, encore auréolée de sa prestigieuse Biennale de São Paulo, est aussi pour nous un très grand terreau de collectionneurs. Nous y avons des clients, de grands francophiles appréciant la peinture d’après-guerre à Paris et possédant des résidences dans la capitale. Ils viennent à Miami et leur demande est forte. Nous souhaitions également aussi valoriser notre spécificité sur le territoire américain, car beaucoup d‘artistes expressionnistes américains restent hors de portée, alors qu’aujourd’hui, on peut encore convoiter un Jean Fautrier ou un Nicolas de Staël de très grande qualité ».

Franck Prazan est directeur de la galerie Applicat-Prazan, spécialiste des grands peintres d’après-guerre à Paris.

 

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