Interview : Jennifer Flay

 Paris  |  2 octobre 2017  |  AMA  |  Tweet  |  LinkedIn

Pour cette 44e édition, la directrice de la FIAC, Jennifer Flay, présente 192 galeries. Outre ses nombreux stands, la foire se développe avec des installations en extérieur, des jardins des Tuileries à la place Vendôme, et un festival de performances. Entretien.

Pour la grande parade annuelle de l’art contemporain, la patronne de la foire, une nouvelle fois, n’a pas fait dans la demi-mesure. Esthétique so hype et rhétorique art business… Jennifer Flay emmène la Foire Internationale d’Art Contemporain vers les sommets. Peintures, sculptures, pratiques performatives, installations… Avec en prime la volonté affirmée d’ancrer encore davantage le contemporain dans l’espace patrimonial parisien. L’objectif ? Faire de ce hot spot, entre Art Basel en juin et Miami Beach en décembre, l’un des rendez-vous les plus arty de la planète Art.

 

La foire accueille cette année 40 nouveaux exposants, ce qui est beaucoup !

Non, ce n’est pas tant que cela, notamment si l’on pense à la grande période de refonte de la FIAC, soit quand je suis arrivée en 2004, où nous allions jusqu’à 60 nouvelles galeries par an. Quarante est un chiffre qui revient assez naturellement depuis plusieurs années. Celui-ci se concentre particulièrement sur les jeunes enseignes – avec les galeries du secteur Lafayette, dont le but est de soutenir des acteurs émergents –, ainsi que sur les galeries de design, que nous aurons plaisir à retrouver cette année. Ce chiffre témoigne aussi d’une certaine stabilité, la FIAC étant aujourd’hui en consolidation et en montée en puissance. Notre événement a besoin d’être frais et en progression, ce qui se manifeste surtout par un état d’esprit. L’an dernier, l’exploit était d’avoir réussi à fermer l’avenue Winston-Churchill, d’ouvrir ce secteur au Petit Palais et donc de proposer une nouvelle géographie pour la FIAC, mais aussi pour Paris.

 

Au niveau du marché, ce secteur On Site, qui présente des œuvres d’exception ou un peu atypiques, a-t-il fonctionné ? Même si ce n’était pas l’unique but…

Le but premier était en effet de révéler les œuvres au public ; c’est d’ailleurs le cas pour tous les projets présentés à la FIAC. La vente arrive dans un deuxième temps, et il se trouve que ce nouveau secteur a été très bien perçu par les exposants et les visiteurs, donnant lieu à des échanges dont nous savons l’importance pour les galeries. Le secteur des Tuileries, que nous avons « historiquement » initié en 2006, fonctionne également très bien d’un point de vue commercial. Les ventes ont encouragé d’autres exposants à postuler, que ce soit pour les Tuileries ou pour On Site, où nous sommes heureux de présenter cette année un programme plus étoffé, doté d’une quarantaine de projets, dans les galeries Nord et Sud, le jardin et le péristyle.

 

Peut-on citer quelques pièces ?

Une œuvre historique de Matt Mullican, composée de quatre bannières de quatre mètres sur cinq, directement installées sur la façade du Petit Palais, va redéfinir visuellement l’ensemble architectural tel qu’il avait été imaginé à sa création pour l’Exposition Universelle. Présentant une partie du système de symboles et d’associations chromatiques avec lequel Matt Mullican tente inlassablement de décrire le monde, c’est par excellence une œuvre qui trouve tout son sens dans l’espace urbain. Le sculpteur Richard Nonas a également conçu une installation dédiée au site, qui prendra une très grande ampleur sur l’avenue Winston-Churchill. Le public pourra aussi découvrir une magnifique paire de figures signée Joel Shapiro.

 

Cela montre bien qu’il n’y a pas que de l’ultra-contemporain, mais toujours une consolidation avec des figures historiques importantes…

J’ai toujours regardé les modernes : on ne peut penser l’art contemporain sans ce socle qui représente la mémoire. Mon but, depuis des années, est bien de renforcer la présence de l’art moderne avec des galeries comme Landau Fine Art, Nahmad Contemporary ou Edward Tyler Nahem. Le secteur Design sera aussi dominé par des galeries modernistes, auxquelles il faut ajouter Kreo, dirigée par Didier Krzentowski, plus spécialisée dans la création contemporaine. C’est avec lui et Philippe Jousse que j’avais pensé à introduire ce secteur en 2004. Les objets de design interrogent la forme et il existe donc un réel intérêt à les confronter à la création visuelle contemporaine. Avec la fin de l’exposition à la Cour Carrée et la multiplication des événements qui mobilisaient déjà beaucoup ces galeries de design, nous avions décidé de suspendre cette initiative en 2010. Mais le lien a toujours été maintenu, par l’introduction de projets architecturaux dans les Tuileries notamment, comme la maison Ferembal de Jean Prouvé, et bien d’autres. Pour cette édition, nous sommes heureux de retrouver ces galeries, dans l’espace autrefois dédié au Prix Marcel-Duchamp.

 

Quand on regarde le programme général, et même si la scène américaine est toujours très active, n’y-a-t-il pas un resserrement un peu plus européen ?

Après la France, les États-Unis sont le pays le plus représenté parmi nos galeries. Cette année, nous accueillons d’ailleurs de nouveaux exposants américains, tels que David Kordansky, Downs & Ross, David Lewis, Karma… Mais nous tenons à l’identité européenne de notre foire, qui témoigne aussi de l’évolution du marché. Je suis notamment ravie d’avoir deux exposants portugais, Pedro Cera et Vera Cortês, qui attestent de la reprise de l’économie du pays. Avec l’arrivée de Nogueras Blanchard, par exemple, nous avons davantage de galeries espagnoles aussi, ce qui est significatif, car j’ai souffert de ne pas pouvoir en montrer durant plusieurs années. Puis, nous dévoilons le Kossovo, avec LambdaLambdaLambda. Il faut également souligner la présence de la galerie égyptienne Gypsum, de Selma Feriani, qui vient de Tunisie, ou encore d’Imane Farès, dont la galerie se trouve à Paris, mais qui a d’importantes attaches au Sénégal, où elle est très active. Ce lien avec le continent africain me paraît en effet essentiel.

 

Le marché est devenu moins exalté et un peu ralenti ces derniers temps. Comment une foire peut-elle y réagir ?

J’ai vécu différents cycles dans ma carrière, et mon expérience me montre que c’est un flux. Jusqu’ici, nous avons eu la chance d’échapper à l’effondrement du marché et à la crise sévère, notamment de 2009. En tant que foire, nous devons être d’autant plus à l’écoute de nos exposants dans ces moments-là et favoriser ce qui leur permet de réaliser des échanges, notamment en soignant la venue de leurs collectionneurs. Nous avons ainsi renforcé notre service dédié aux VIPs, avec des conseillers travaillant sur différentes zones géographiques et nous aidant, non simplement à soigner notre réseau existant, mais également à prendre des contacts directs avec des personnes susceptibles d’être intéressées par l’événement.

 

On observe une baisse du chiffre d’affaires des maisons de ventes, côté enchères, et un développement des ventes de gré à gré. Comment les très grosses galeries exposant sur la FIAC gèrent-elles cette situation ?

Il est vrai que nous avons un noyau fidèle de galeries importantes, et si elles reviennent, c’est qu’elles vendent ! D’ailleurs White Cube a réalisé sa meilleure FIAC l’an dernier et la galerie Gagosian a aussi très bien travaillé. Ce potentiel est développé en parallèle de tout ce que Paris et son art de vivre ont à offrir. Nous faisons tout pour que le marché pétille et que la magie fonctionne. Les expositions d’Oscar Tuazon sur la place Vendôme ou de Katinka Bock au Musée Eugène-Delacroix seront des événements formidables. Le Musée du Louvre est à présent désireux de renforcer notre programmation dans le jardin des Tuileries, tandis qu’en parallèle le festival de performances Parades se développe, avec notamment des partenariats avec le Centre Pompidou et le Festival d’Automne, des collaborations avec l’Opéra de Paris et le soutien de Van Cleef & Arpels. Cela nous permet de toucher un public d’initiés, mais aussi d’élargir les conditions d’accès à l’art. Car à partir du moment où l’on conforte le marché pour les galeries, notre autre mission est de diffuser l’art. Avec nos différents sites, nous avons réussi à faire de cette semaine de la FIAC un moment de rayonnement pour la création dans tout Paris, et peut-être au-delà. Si nous étions restés à l’intérieur des murs du Grand Palais, nous n’aurions pas pu avoir la même portée.

Tags : , , , , , , ,

Ad.