« L’assemblage informe », nouvelle tendance internationale

 Paris  |  2 octobre 2017  |  AMA  |  Tweet  |  LinkedIn

Une nouvelle scène artistique se développe, de New York à Berlin. Les œuvres ? D’étranges assemblages composés de matériaux hétérogènes, sculptures instables et ambigües, relevant parfois du joyeux bricolage post-duchampien. AMA s’est demandé pourquoi leur réception, en France, est plus mitigée qu’ailleurs. Décryptage.

Du plastique coloré dégouline jusqu’à se raccrocher à un morceau de bois pour éviter de s’écraser au sol. Des formes indéfinies composées de matériaux hétérogènes, des créatures tubulaires punks, des machines nouvellement obsolètes raccordées à des structures géométriques investissent l’espace… Peut-être avez-vous déjà croisés ces œuvres au détour d’une jeune galerie ou d’une foire. Qu’êtes-vous en train de regarder ? Une histoire de notre société, la rencontre de matériaux, tout autre chose ? La proximité avec notre environnement visuel complexifie-t-elle la mise à distance facilitant la compréhension de ces œuvres ? La « nouveauté » de ces formes esthétiques perturbent-elles nos habitudes ?

À l’image des dadaïstes et du mouvement Fluxus, ces artistes échappent pour le moment aux classifications. Leurs œuvres en apparence absconses arborent des formes et développent des propos très divers, tout en se référant à des mouvements artistiques variés. Des points de contact permettent cependant de saisir ce qui se joue devant nous et de dessiner une nouvelle scène artistique. Nés dans les années 1980, ces artistes font partie de la même génération. Étudiants au milieu des années 2000, alors qu’explose Internet et la mondialisation, ils intègrent le milieu professionnel en pleine crise économique, sociétale, écologique, politique… Leur société est globale, ouverte tout en étant violente et dystopique. Ambivalente, tout et rien n’y est possible.

Leurs productions s’apparentent à des assemblages, associés – pour ceux qui nous intéressent – aux notions d’hétérogénéité, de matérialité, d’informe. Ces artistes ne se focalisent pas sur un médium, ils piochent dans le panel de matériaux qui les entourent, comme le firent notamment Pablo Picasso et Robert Rauschenberg pour réaliser leurs assemblages. Mais pour eux, l’environnement ne se réduit plus uniquement à l’atelier, la ville ou la nature avoisinante. Avec Internet, le monde est devenu leur grand bazar ; avec la globalisation, le sac en plastique made in China fait partie de leur quotidien. Chez Neil Beloufa, les tubes en acier standard et le Plexiglas font écho aux iPhones. L’obsolescence inspire Xavier Antin, avec ses machines à écrire démontées, comme un Jason Matthew Lee, qui s’approprie d’anciennes cabines téléphoniques. Grâce aux nouvelles technologies, Daiga Grantina expérimente de nouveaux silicones. D’autres s’emparent de matériaux devenus financièrement accessibles, comme le fit en 1965 le pionnier de l’art vidéo, Nam June Paik, lorsqu’il acquit l’une des premières caméras portables. Le champ des possibles s’agrandit… Le galeriste parisien Joseph Tang, qui représente notamment Daiga Grantina et Pepo Salazar, le confirme : « Il est possible d’utiliser des matériaux auparavant inaccessibles ou inimaginables. Les artistes peuvent penser plus librement. Ils peuvent, pour réaliser un même objet, passer par des matériaux et des médiums très différents ». Mais tous ne plongent pas forcément dans ces sources d’approvisionnement. Lors de ses nombreux voyages, que ce soit dans les Alpes ou les déserts californiens, Félicia Atkinson s’inspire de la nature, en retranscrit les couleurs, tente de la domestiquer, comme le ferait un jardinier. « J’ai un corpus de matières qui fait partie de mon quotidien. Où que je sois, je peux trouver et transporter du bois, de la terre, du métal et du tissu ». L’artiste développe aussi un pratique de musicienne : « Le côté anti-académisme de Fluxus m’a toujours intéressé, raconte-t-elle, il montre qu’il est possible de passer d’une académie à l’autre. Il suffit de décider de devenir musicien pour l’être ».

« Poésie et provocation, lyrisme et cynisme »

L’informe, « ce qui n’a pas de forme nette, déterminée, reconnaissable », selon le Larousse, caractérise aussi le travail de ces plasticiens. Loin d’être figées, ces œuvres sont en devenir. « L’informe est un potentiel, explique Arnaud Labelle-Rojoux, artiste et ancien professeur à la Villa Arson. C’est une forme suspendue, en mouvement, qui se transforme par le regard et peut prendre forme dans la lecture ». L’année dernière, à la galerie Joseph Tang, Daiga Grantina suspendait des formes quasi organiques, non circonscrites : les matières s’étiraient, à la fois contraintes et libres, légères et soumises à la loi de la gravitation. Cette liberté de la forme pourtant contrainte se retrouve dans l’œuvre de David Douard. Fixées, elles n’en sont pas moins libres ensuite de s’élancer, de s’extraire ou de pendre. Cette dualité est pour l’historienne de l’art Françoise Levaillant inhérente aux assemblages. « Pratique de mise en relation déconcertante au regard des techniques éprouvées, l’assemblage dans l’art se verra teinté de qualités duelles, poésie et provocation, lyrisme et cynisme, stratégie et ludisme, système et bric-à-brac », écrivait-elle en 2011 dans L’Art de l’assemblage, pour parler des artistes modernes. Chez Félicia Atkinson, l’informe permet d’ouvrir les champs d’interprétation. Ses sculptures « ne sont pas des objets finis mais potentiels, des surfaces de projection à l’imaginaire, ce qui rappelle l’anthropologie que j’ai étudié et les espaces potentiels et objets transitionnels dont parle le psychanalyste pour enfants Donald Winnicott ». Ne pas enfermer l’œuvre, ne pas imposer une vision, ne pas être dogmatique… Pour Neil Beloufa, artiste français exposé l’année dernière au MoMA de New York et cet été au Musée régional d’art contemporain Languedoc-Roussillon, « l’objectif des œuvres serait d’inclure le spectateur, le sortir de sa passivité sans pour autant faire autorité sur lui ». Ses « montages » d’objets – comme il les nomme – « déverrouillent les systèmes autoritaires dans lesquels nous vivons, ouvrent des possibilités différentes, sans rien affirmer ».

Cette notion d’informe affirme la matérialité de l’œuvre et le geste de l’artiste. Faire semblant de ne pas finir, c’est affirmer le faire, l’accident, l’erreur, l’imperfection, l’humanité de celui qui a agi et ainsi laissé une trace. Joseph Tang le constate aussi : « Après avoir vécu les travers d’une société qui prône l’individualisme et la compétition, nombreux sont ceux à comprendre que pour s’en sortir il faut revenir à une société plus humaine, plus douce, plus ancrée dans le réel, le concret. Tout le monde a envie de sentir quelque chose de réel, d’utiliser ses mains. Il y a un retour à la matérialité ». Un propos que confirme Alix Dionot-Morani, de la galerie Crèvecœur : « Chez Renaud Jerez, il y a une sorte de volonté de retourner à la sculpture figurative, avec une vision presque romantique de l’artiste qui fait, qui ne délègue pas. Il y a évidemment un contexte autour de ça : la révolution des nouvelles technologies et ses impacts sur le corps ».

Mais pour Joseph Tang, plus que de sculpter des objets, ces artistes sculptent le temps. Lorsqu’ils utilisent un objet ou se réapproprient le travail d’un autre, ils intègrent dans leur œuvre toute l’histoire qui s’est écoulée entre le moment où l’objet a été produit et le présent. Peindre un fruit ne peut plus être anodin, comme le révèlent les œuvres d’Adam Cruces. Les artistes exploitent cette matière symbolique, ou tout au moins ne peuvent s’en départir. Elle existe dans toutes formes figuratives ou abstraites, dans toutes couleurs, qu’elles soient pops, romantiques, trashs, années 50… « Chaque objet a une ou plusieurs histoires, une ou plusieurs symboliques, précise Joseph Tang. Avec un même objet, un artiste peut parler de différentes choses. Les sculptures de Pepo Salazar et de Daiga Grantina sont des objets qui appellent d’autres objets. Ils sculptent le temps. Et Internet accentue cela en nous donnant accès à l’Histoire. Nous vivons dans un présent composé de couches successives ». Pourquoi être alors choqué si un artiste reproduit la pièce d’un autre artiste ?, interroge Joseph Tang. « Le contexte est différent. Un ready-made produit maintenant n’est plus un ready-made ». Arnaud Labelle-Rojoux renchérit : « Selon le contexte, le même objet ne fera pas sens de la même façon ».

La réticence du milieu de l’art français

Pourquoi ces œuvres nous dérangent-elles, alors que nous sommes maintenant habitués à l’irrévérence, à la cacophonie, à la pluridisciplinarité, à la provocation ? Nos yeux et notre cerveau ont intégré et accepté le système anarchique et politique de Thomas Hirschhorn, l’exubérance des bric-à-brac de Jason Rhoades, le joyeux bricolage de Jessica Stockholder… Nos institutions exposent l’obscénité d’un Paul McCarthy, redécouvrent les assemblages d’Alina Szapocznikow, artiste polonaise décédée en 1973. « En revanche, le milieu de l’art français est plutôt enclin à apprécier un objet final clairement défini, précise Arnaud Labelle-Rojoux. Or, ce qui m’intéresse dans l’assemblage, c’est le hiatus, la friction entre les éléments, la rencontre fortuite. J’aime l’ambiguïté, le ready-made perturbé et perturbateur ». Depuis les années 1960, l’artiste assembleur d’objets précieux ou ordinaires, de matières informes, de mots, le tout auréolé d’un voile graveleux, a constaté la réticence du milieu de l’art français à l’égard des œuvres chaotiques. Arnaud Labelle-Rojoux, lui, a vu arriver cette nouvelle génération pour qui l’assemblage de matériaux et le mélange des sources d’inspiration vont de soi. Pour la galeriste Alix Dionot-Morani, il y a effectivement un écart entre les œuvres qu’elle expose et l’art français valorisé par le marché au cours de ces 30 dernières années. « Nous sortons d’une période de relecture de la scène minimale et conceptuelle, relativement confortable pour tout le monde. Une autre scène a surgi, avec des matériaux très hétérogènes, avec une certaine forme de désordre assumé. Il y a chez ces artistes quelque chose de plus direct, de plus abrupt. Dans le discours aussi… »

Le galeriste parisien Joseph Tang confirme ces divergences, en revenant sur la réception internationale de l’œuvre dada. « Les artistes américains se sont emparés de la liberté de faire propre aux dadaïstes. Les Français se sont beaucoup plus focalisés sur les écrits, au point de bloquer, d’avoir le sentiment de ne plus pouvoir aller plus loin que le ready-made ». Les artistes de la scène que nous tentons d’appréhender ici semblent s’être libérés du poids de l’histoire de l’art, comme le firent à leur époque les cubistes avec le collage et l’assemblage, puis les dadaïstes et les artistes de Fluxus en s’érigeant contre l’académisme et en s’emparant de tous les matériaux et médiums possibles, tels Allan Kaprow ou Mike Kelley. Ils connaissent leur histoire, même s’ils ne ressentent pas le besoin de le montrer. Ils l’ont intégrée pour pouvoir continuer à expérimenter, à briser les conventions. Ils ont préféré regarder du côté des artistes contemporains qui valorisaient le faire, l’action. Ils puisent aujourd’hui dans une multitude de sources et de matériaux, accessibles en un clic. Leurs œuvres sont instables et ambigües. Elles se composent d’une multitude de couches. Elles perturbent. Peut-être est-ce là ce qui nous trouble ?

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