Oscar Tuazon ou la nécessité de la sculpture

 Paris  |  2 octobre 2017  |  AMA  |  Tweet  |  LinkedIn

C’est cette année Oscar Tuazon qui investit la place Vendôme dans le cadre de la programmation Hors les Murs de la FIAC. À partir de segments de canalisation en polyéthylène – habituellement employés pour la gestion des eaux –, l’artiste américain a travaillé sur un (très) grand format. Explications.

À travers des matériaux usuels ou simples, Oscar Tuazon mène des expérimentations – souvent connectées à l’environnement direct. Une pratique qui lui permet de pointer l’attention sur les questions écologiques qui lui sont chères. Ici, la thématique de l’eau, en lien avec l’histoire de Paris, où l’artiste a vécu quelques années. Tuazon développe sa sculpture selon un mode singulier : tout autant focalisé sur le matériau que nourri de son rapport au texte et à l’écriture.

Aujourd’hui représenté à Paris par la galerie Chantal Crousel, Oscar Tuazon a vécu dans la capitale dans les années 2000 et a été le cofondateur de la galerie Castillo/Corrales, dans le quartier de Belleville, avec les critiques Thomas Boutoux, François Piron et Benjamin Thorel. Cet espace de recherches, aujourd’hui fermé après huit ans d’existence, a toujours mêlé expositions et écrits, débats et éditions. C’est Oscar Tuazon qui avait d’ailleurs trouvé le nom du lieu, inspiré des combats de boxe. Désormais, le plasticien vit à Los Angeles, mêlant toujours un travail viscéralement physique à un rapport quotidien au texte, à l’écriture, à la poésie. Pour cette carte blanche qui lui a été offerte place Vendôme, à Paris, il précise pour Art Media Agency avoir immédiatement pensé à « un monument horizontal. Un monument à échelle humaine, que l’on peut parcourir. Comme Gustave Courbet, qui avait appuyé l’effort de démolition de la colonne Vendôme à l’époque de la Commune, je la préfère dans ce sens. C’est un monument ad hoc pour l’eau, dans une ville qui a été construite autour de cette fluidité ». Tuazon a ici élaboré une pratique performative qui invite le spectateur à se promener dans des sections de pipeline. Des tuyaux interrompus pas des troncs d’arbres, pour inciter à « toucher un arbre et passer du temps dans cet environnement. Les sculptures construisent une place et une série d’espaces pour le public ». Quand l’artiste résidait à Paris – lui qui est né à Seattle en 1975 et a étudié à la Cooper Union de New York –, il s’est retrouvé dans un environnement fort différent du sien, éprouvant cette forme d’ennui qui invite à la rêverie lors de promenades. À cette volonté de laisser le temps faire germer les idées, Tuazon ajoute un réel engagement écologique. Au printemps 2017, il a d’ailleurs rédigé un long texte pour le magazine PARIS-LA, témoignage de son implication dans la réserve indienne de la Quinault Indian Nation, mobilisée en faveur de la protection du lac Oahe. Tuazon y déclare que l’eau nous connecte les uns aux autres, relayant les propos de Fawn Sharp, la présidente de ce regroupement de tribus.

« Le tuyau, un trou au travers duquel vous pouvez voir »

Les sculptures et les installations d’Oscar Tuazon revêtent toujours un caractère sous-jacent lié à la fluidité et à la flexibilité, quand bien même elles offrent des formes rectilignes – qui ne sont pas sans évoquer l’Art minimal, dont il est issu. On pourra repérer aussi une affinité formelle avec le travail du Britannique Anthony Caro ou avec le caractère plus expressionniste de Mark di Suvero. Ou bien encore y voir un lien avec l’Arte povera, notamment dans l’attention portée au retour et à l’essence des matériaux, un certain constructivisme aussi, dans l’élaboration de ses structures géométriques, parfois très simples, sans oublier le Land art, présent dans ses préoccupations relatives à la nature, mais aussi à l’habitat. À cette question, savoir s’il se sent investi par les deux cultures, américaines et européennes, Oscar Tuazon renvoie à la période de création de la galerie Castillo/Corrales et au fait qu’il soit familier de la capitale. Tuazon a en effet réalisé ses premiers pas artistiques en France, notamment en écrivant un texte pour la jeune revue Metronome, créée en 1996 par Clémentine Deliss. Lors de la soirée de lancement, cet ancien assistant de Matthew Barney et de Vito Acconci avait transformé sa chambre d’hôtel en une construction brute, dans laquelle il avait installé un bar. Ce n’est pas le Vito Acconci connu pour ses performances que Tuazon avait alors suivi, mais bien celui qui réfléchissait aux théories sur la construction… Pour cette nouvelle invitation à Paris, Oscar Tuazon réitère donc l’expérience : « Je me sens chez moi à Paris, poursuit-il, et ce que j’y réalise aujourd’hui est une extension de ce que je concevais quand j’y vivais. En outre, Xavier Douroux [ancien directeur du Confort Moderne de Dijon, où Oscar Tuazon a réalisé l’exposition « Studio » en 2015] m’a donné une réelle compréhension des possibilités d’un art public engagé, dédié à un idéal, dans un sens très démocratique de ce que l’art peut être et comment il peut être employé. Il existe d’ailleurs un besoin urgent de réaliser de l’art public maintenant, à New York et partout ailleurs dans le monde. La sculpture est faite pour les gens ». Pour Tuazon, « une réalisation artistique accomplit, au mieux, une idée. Or, s’attaquer aux œuvres à grande échelle signifie travailler en extérieur, au contact du public, avec d’autres personnes. Une pièce doit générer quelque chose en dehors d’elle-même, et Vendôme est une place pour intervenir dans le flux et interrompre la manière dont les gens perçoivent les choses. Le tuyau est ainsi une sorte de dispositif optique, un trou au travers duquel vous pouvez voir ».

Oscar Tuazon construit lui-même ses structures, aimant analyser ses matériaux, en général assez simples, tels que le béton, l’acier, le bois ou le verre. Il y ajoute parfois un objet, dans les pas du ready-made, mais développe plutôt « ce qui marche le mieux pour une fonction particulière. Par exemple, pour ce projet, les pipes thermoplastiques produites par Polypipe sont une solution durable dans l’ingénierie de l’eau à grande échelle. C’est un matériel relativement sophistiqué, employé pour manager le flux de l’eau, et qui pour moi revêt les qualités d’un procédé sculptural, en travaillant avec des matériaux et en joignant un objet à un autre ». Élaborer ces sculptures entraîne un certain bruit dans leur construction, une cadence aussi, que l’on peut comparer à celle d’un poème ou à la structuration des phrases. Le « clac-clac » des matériaux peut répondre aux claquements des langues. Syntaxe et structure s’accompagnent. Le mouvement des mots escorte celui de l’œuvre, et inversement… Dans cette pratique, Oscar Tuazon fait du spectateur un acteur. Il le rend actif. « Pour moi, le public devient l’interprète, une idée qui me vient de Vito Acconci. Il avait un grand respect pour son auditoire, tout en nourrissant d’étranges attentes, et son travail était une sorte d’architecture-performance, une manière d’engager les autres dans la création. La performance est une catégorie imprévisible, dont on ne connaît pas le résultat. C’est pour cela que j’espère réserver de la place pour cette pratique ». Pour autant, il ne la réalise pas lui-même, préférant inviter à l’occasion des amis poètes ou écrivains, quand il ne laisse pas le grand public s’emparer de ses œuvres. Ainsi, Ariana Reines, une poétesse américaine avec laquelle Tuazon a collaboré, notamment pour la Modern Art Gallery de Londres, en 2016. L’exposition avait alors pour titre « Public Space », offrant des sculptures inspirées des monuments qui dans la Grèce antique aidaient à déclamer dans les espaces publics. Des sculptures aux formes érectiles et dont le point de départ était le personnage masculin d’un poème d’Ariana Reines, Cœur de lion, publié en 2007.

L’eau, une préoccupation mondiale

Mais ces espaces de réflexion intimes entrent néanmoins en concordance avec le lien très fort qu’Oscar Tuazon entretient avec la nature. L’artiste vit dans un quartier de Los Angeles donnant sur la beauté indomptée d’arbres touffus. Là, il côtoie les élans, les renards et autres animaux sauvages, qu’il peut photographier et montre d’ailleurs dans certaines de ses expositions. Son goût pour le travail collaboratif, lui, révèle peut-être aussi la survivance de l’esprit communautaire des années 1970, à nouveau vivifié, notamment chez des Américains fuyant les zones surpeuplées des villes et des bords de mer pour la touffeur des terres. Souvent, les espaces d’Oscar Tuazon créent un pont entre les notions d’extérieur et d’intérieur. Avec une certaine brutalité parfois, une certaine immédiateté, l’œuvre soulève la question de l’autonomie, intellectuelle et géographique. Dans la lenteur des choses qui se construisent au moment où elles doivent s’accomplir, dans une sorte de volonté involontaire, Oscar Tuazon réfléchit à des notions essentielles, s’interrogeant – comme le rappelle Thomas Boutoux dans une conversation avec Chantal Crousel, lors du dernier solo show de l’artiste à Paris, « Shelters » – sur des mots comme freedom ou life. L’espace de la galerie du Marais avait alors accueilli un abri permettant de regrouper ces notions, un abri tout à fait fonctionnel. Créé pour être utilisé… Rappelant un autre de ces mots qui viennent facilement à l’artiste : engagement.

L’artiste pourrait-il encore condenser une partie de son activité ? À cette question, Oscar Tuazon répond : « Il serait bien de pouvoir la résumer à un seul mot… Je pense qu’une œuvre est un puissant moyen de résistance à l’heure actuelle. Une sculpture peut être comme un trou sur le monde et une ouverture sur une autre réalité. Mais cela peut être beaucoup de choses, trop nombreuses pour les nommer. Si je devais dire quelque chose à propos du cœur de mon système, ce serait presque l’opposé : je suis prêt ! Prêt à travailler, prêt à essayer des choses, prêt à croire qu’une œuvre d’art peut changer l’espace autour d’elle ». Et puis Tuazon suggère d’autres pistes : « L’art est fait pour être utilisé, pour être un endroit de débat et de dissidence, une plateforme. Même si je peux réaliser des espaces semblant silencieux, je pense que l’une des choses les plus incroyables qui puisse arriver dans une ville, c’est de trouver un moment de tranquillité solitaire par soi-même. J’aime penser que mon travail permet d’y accéder, parfois ». La question de l’eau, le contrôle des inondations, le stockage des pluies ou la durabilité des ressources… La préoccupation est mondiale. L’eau concerne Paris, mais bien sûr aussi Los Angeles, où la source est très éloignée, les pipelines nombreux. Sans eau, rien n’existe. Tel est le message, en forme d’alerte, qu’Oscar Tuazon – loin des esthétiques spectaculaires – a décidé de lancer à l’occasion de cette édition de la FIAC.

 

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