De l’esthétique des fluides

 Lyon  |  2 octobre 2017  |  AMA  |  Tweet  |  LinkedIn

La quatorzième édition de la Biennale d’art contemporain de Lyon convie nos sens à redéfinir la notion de modernité. Sous la baguette de la commissaire Emma Lavigne, l’événement se déploie comme une grande partition mouvante, sonore et visuelle. Immersion au cœur des « Mondes flottants »…

La poésie du titre de la nouvelle édition de la Biennale d’art contemporain de Lyon – emprunté au mouvement artistique japonais ukiyo-e, littéralement « images du monde flottant » – illustre parfaitement l’esprit vaporeux de l’épisode 2 de la trilogie « Moderne » voulue par le directeur artistique de l’événement, Thierry Raspail, de 2015 à 2019. En effet, c’est à la découverte d’univers en mouvement, où le liquide le dispute au solide, où les flux, l’invisible et l’impermanence des choses prennent furtivement forme, qu’Emma Lavigne, directrice du Centre Pompidou-Metz, nous invite… pour une appréhension élargie et connectée de notre monde. Après « La vie moderne » imaginée par Ralph Rugoff en 2015, les « Mondes flottants » d’une des commissaires françaises les plus sollicitées du moment s’ancrent jusqu’en janvier 2018, au cœur du vaisseau de La Sucrière et du Mac de Lyon. Entre « flux et reflux » du fleuve Rhône et de la rivière Saône, environ 70 artistes internationaux arriment leurs installations plastiques, sonores et visuelles, où la chorégraphie « des objets de l’expérience » – selon les mots de Thierry Raspail –, le mouvement aléatoire des éléments, la lumière, l’air et l’énergie se combinent à l’architecture et à l’espace des sites pluriels, comme aux interventions ponctuelles du public. À Lyon, les dialogues féconds entre pièces historiques de la collection du Centre Pompidou et œuvres actuelles, mais aussi les points de vue interculturels des plasticiens, redessinent les contours « augmentés » de l’esthétique moderne. Une modernité « extensible », faite de mondes en suspens, qu’Emma Lavigne a souhaité propice à la réflexion contemplative.

Pour cette quatorzième édition, la proposition s’inscrit toujours dans le cadre d’un programme global aux nombreuses manifestations satellites. La plateforme « Résonance » renouvelle son engagement dans les champs de l’art visuel, de la littérature, de la musique et de la danse, au cœur de multiples espaces créatifs régionaux. Depuis dix ans, « Veduta » reste un événement fédérant visiteurs et artistes à travers des actions, des résidences et des « situations esthétiques ». En 2017, sa responsable, Adeline Lépine, a invité le plasticien Thierry Boutonnier, connu pour sa sensibilité aux questions environnementales, à interagir avec le public sur son projet Eau de Rose. Parmi les expositions associées, le couvent de la Tourette et le frère Marc Chauveau continuent à faire dialoguer quelques-uns des artistes internationaux parmi les plus influents (cette année, le plasticien coréen Lee Ufan, convié à une conversation pleine d’esprit avec Le Corbusier). Mais retour sur une biennale de l’impermanence, sous l’œil avisé de sa commissaire d’exposition.

 

Pourquoi avoir accepté, Emma Lavigne, le commissariat de la nouvelle édition de la Biennale d’art contemporain de Lyon ?

Thierry Raspail envisageait depuis un certain temps de me proposer ce commissariat. En 2016, il m’avait demandé de produire des écrits sur Yoko Ono, dans le cadre de sa rétrospective « Yoko Ono. Lumière de l’aube » orchestrée la même année au Mac de Lyon. Connaissant mon intérêt pour la transversalité des territoires de l’art, les domaines vivants de la musique et de la danse, il a souhaité me confier la direction curatoriale de l’événement. Mon aptitude à hybrider les pratiques artistiques, ma vision élargie de la modernité – qu’il définit, selon ses termes, comme « un univers aux bords poreux et aux réalités augmentées » –, l’ont, il faut croire, convaincu ! Mais c’est à lui qu’il faut poser cette question…

 

À propos de cette modernité, vous citez Charles Baudelaire, la définissant comme « le transitoire, le fugitif, le contingent, la moitié de l’art dont l’autre moitié est l’éternel et l’immobile »… Comment avez-vous interprété cette définition du XIXe siècle, pour affiner la vôtre ?

Je suis partie du postulat que le mot « moderne » porte en lui une résonance anachronique. Vous savez, mon travail de commissariat possède en creux le fil rouge de la modernité dans son rapport aux flux. À la Cité de la musique, j’avais mis en place de multiples expositions, dont notamment « Espace Odyssée », mettant en relation, en 2004, la musique, le son et l’art contemporain. En 2011-2012, au Centre Pompidou, j’ai organisé avec Christine Macel l’événement « Danser sa vie », étudiant les liens entre la danse et les arts visuels. Souvenons-nous d’Isadora Duncan « libérant » son corps de la tradition de sa discipline… Au XIXe siècle, les artistes s’émancipent déjà fortement et élargissent cette notion de modernité, ayant permis à d’autres formes esthétiques de pouvoir, plus tard, émerger et exister.

 

Comment ce postulat se manifeste-t-il à Lyon ?

En opérant, entre autres, des rapprochements entre des artistes modernes influents et certains plasticiens actuels. Pour fêter le quarantième anniversaire du Centre Pompidou, nous avons construit des dialogues entre certaines pièces de la collection et d’autres du XXIe siècle. Par exemple, le mobile de Calder, 31 janvier 1950, qui proposait déjà, en son temps, une approche inédite de l’art et de la musique, en « ouvrant » la sculpture à la musique et à l’espace visuel, converse avec l’installation sonore de Cerith Wyn Evans, empruntant son titre A=P=P=A=R=I=T=I=O=N à la poésie de Stéphane Mallarmé, réinterprétant ainsi le mobile du sculpteur américain. En discutant avec le Brésilien Ernesto Neto, celui-ci me disait commencer « là ou Jean Arp s’est arrêté ». Les « concepts spatiaux » Fine di Dio de Lucio Fontana tissent du lien avec les installations cosmogoniques de Tomás Saraceno ou de Dominique Blais. Les artistes actuels sont les nouveaux modernes qui élargissent les frontières de l’art, dont les formes semblent extensibles à l’infini, comme certains artistes modernes, à leur époque, adoptaient des attitudes très radicales.

 

Vous avez réuni entre La Sucrière et le Musée d’Art Contemporain environ 70 artistes autour de sections telles que « Flux et reflux », « Oceans of sounds », « Circulation infinie », « Cosmogonies intérieures »… Y-a-t-il un cheminement à respecter pour votre parcours ?

Non, ce dernier est libre. Il n’y pas de section à proprement parler. Bien que chaque artiste ait un univers particulier, en matière de foyer esthétique, les lisières sont souvent poreuses. Plus généralement, il y a trois thèmes qui se dégagent. La question du son en est un fondamental. De Debussy et sa musique de plein air à Doug Aitken et sa Sonic Fountain – excavation remplie d’eau, où des robinets gouttent selon une partition écrite –, la « matière sonore » est omniprésente. La pièce Rainforest V de David Tudor, linstallation de Susanna Fritscher révélant le potentiel phonique d’un des silos de La Sucrière, mais aussi celle de Céleste Boursier-Mougenot et bien d’autres… toutes portent en elles l’empreinte musicale des flux. Le rapport au cosmos est aussi une thématique majeure. Lucio Fontana et ses concepts, comme aussi l’artiste japonais Shimabuku réinventant le paysage du Grand Parc Miribel-Jonage avec des cerfs-volistes, la jeune tokyoïte Yuko Mohri et ses écosystèmes mécaniques revisitant Le Grand Verre de Duchamp et les œuvres d’Erik Satie, mais aussi Renaud Auguste-Dormeuil et sa performance réactivée I Will Keep a Light Burning, créent des systèmes convoquant l’invisible, l’intime, voire l’infini, la lumière…

 

Quel est le dernier aspect que vous avez souhaité valoriser ?

Celui des « Mondes flottants ». En d’autres termes, je voulais que certaines œuvres fassent appel à l’ensemble des sens du visiteur. Je me suis toujours intéressée à l’organicité de l’œuvre d’art. Au XXIe siècle, celle-ci est ouverte au monde dans tous ses interstices.

 

Revenons à la participation de Céleste Boursier-Mougenot, que vous connaissez bien pour l’avoir exposé au pavillon français, lors de l’édition 2015 de la Biennale de Venise. Avez-vous conçu ici, à Lyon, un dispositif spécifique pour son installation ?

L’œuvre de Céleste présentée à la Biennale est Clinamen v2, œuvre fréquemment exposée à l’international. Elle se compose d’un bassin circulaire d‘eau bleutée, à la surface de laquelle vont et viennent, au rythme des courants, des bols en porcelaine blanche, dont les délicats entrechocs musicaux se créent au hasard de leurs déplacements. Clinamen v2 se déploie à Lyon sur la place Antonin-Poncet, sous le Radome, dôme géodésique de l’architecte-artiste Richard Buckminster Fuller, entré dans les collections du Centre Pompidou, et qui offre au spectateur l’opportunité d’une acoustique d’exception. D’ailleurs, la vidéo 67-76 du jeune Julien Discrit s’inspire de cette architecture qui prit feu, en 1976, à Montréal. En dehors de cette intervention sur un site nouveau, j’avais envie de proposer au public un parcours global expérientiel, lors d’une promenade artistique lyonnaise empreinte de multiples sensations pour le spectateur.

 

À ce sujet, vous dites avoir parcouru avec les artistes la cité, comme un « terrain imaginaire », lors de déambulations. En quoi était-ce important pour eux d’arpenter la géographie de ce territoire ?

L’eau est omniprésente à Lyon. Traversée par le Rhône et la Saône, la topographie aquatique de la métropole a séduit les artistes, pour certains fascinés par cette récurrence. Et puis, l’artiste chypriote Christodoulos Panayiotou fut danseur à Lyon, Melik Ohanian est né dans cette ville… Tout ceci crée un lien naturel entre les artistes, l’espace à habiter et leurs pièces. Mais Lyon, c’est aussi la ville de la soie à la réputation historique. Hans Haacke, qui présente pour la première fois en France trois œuvres, ou encore Damián Ortega, explorent cette facette textile, chère à l’agglomération lyonnaise. Hollow/Stuffed: market law de ce dernier est une sculpture conçue comme un vaisseau fantôme suspendu, créée à partir de sacs remplis de sel, laissant entrevoir un filet qui s’écoule au sol…

 

Vous n’avez sélectionné que onze artistes français. Pourquoi n’avoir pas souhaité davantage représenter la scène hexagonale ?

Tout simplement parce que l’édition précédente, aux propos différents, menée par Ralph Ruggoff, en présentait beaucoup. J’ai personnellement préféré me laisser guider par la portée des œuvres en regard de ma vision de la modernité, quelle que soit la nationalité de l’artiste. Nous étions dans un échange stimulant, c’est ce qui importait le plus. Et puis, il y a quand même une représentation notable de la scène actuelle avec la présence d’œuvres de Julien Discrit, Julien Creuzet, Melik Ohanian, Philippe Quesne…

 

D’une manière générale, quels sont pour vous les enjeux de cette nouvelle édition ?

Que les visiteurs ressentent à quel point une œuvre d’art est un territoire vaste de liberté dont ils font partie. Elle est un lieu de prise de conscience – de rêve, d’émerveillement –, souvent immersif, de l’état du monde dans sa fragilité et sa poésie. Les « mondes flottants » sont comme un immense paysage imaginaire sensoriel qui, malgré ses dissonances, capte cette harmonie au gré des déambulations. Et de cette mélodie naît la beauté des formes, comme autant de respirations nécessaires, en ces temps troublés.

 

 

Mémo

« Mondes flottants », 14e Biennale d’art contemporain de Lyon. Jusqu’au 7 janvier 2018, La Sucrière, Les Docks, 47-49 quai Rambaud, Lyon / Le Mac Lyon, Cité Internationale, 81 quai Charles de Gaulle, Lyon / Le Dôme, place Antonin-Poncet, Lyon (jusqu’au 5 novembre 2017). www.biennaledelyon.com

 

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