Data : Hockney ou l’insolente jeunesse

 Paris  |  2 octobre 2017  |  AMA  |  Tweet  |  LinkedIn

Après la Tate de Londres et avant le MoMA de New York, le Centre Pompidou, à Paris, célèbre les 80 ans de l’artiste. Paysages, portraits et dessins témoignent de l’incroyable vitalité du peintre anglais, auteur d’une œuvre dense, colorée, polymorphe et plus que jamais recherchée. Chiffres à l’appui.

Silhouette fluette face à l’œuvre monumentale, David Hockney pose devant The Arrival of Spring in Woldgate, East Yorkshire, une toile de 2011 que le Britannique vient d’offrir au Centre Pompidou. En ce mardi 27 septembre, l’artiste aux 80 printemps, casquette toujours vissée sur la tête, arbore chandail vert et cravate framboise… Le peintre a le don des associations colorées. Il sourit bien sûr, l’homme est jovial. Il plaisante aussi, c’est presque une habitude. Hockney, on le sait, a une bonne nature. Cette donation vient couronner la rétrospective que Beaubourg consacre à l’artiste jusqu’au 23 octobre ; la plus spectaculaire de l’avis même du peintre, car on peut y voir, confiait-il en juillet dernier à Éric Dahan pour le magazine Vanity Fair, « cent-soixante œuvres dont mon plus grand tableau, actuellement conservé en Australie – Bigger Trees Near Warter ou Peinture sur le motif pour le nouvel âge post-photographique –, ainsi que des petites toiles de jeunesse que j’ai peintes à Bradford, il y a soixante ans ». Cette donation vient également enrichir un fonds français qui fait peu de place à l’artiste pop. Mais peut-on réduire l’œuvre du Britannique à ce seul adjectif, lui qui, fils spirituel du couple Picasso-Matisse, possède la maîtrise du dessin et le génie des couleurs, lui qui encore se fit le chantre de l’hyperréalisme à une époque où l’expressionnisme abstrait était la seule voie de salut de la peinture ? « L’abstraction avait tout dominé et les gens pensaient fermement que c’était la seule façon de peindre, qu’on ne peindrait plus autrement. Je le pensais aussi à ce moment-là », avouait-il en 1976.

De Bradford à Los Angeles

Tout a commencé très tôt pour David Hockney. Artiste précoce, il entre en 1953 à l’école d’art de Bradford, dans le Yorkshire. Six ans plus tard, il intègre à Londres le Royal College of Art, où il se lie avec Ron B. Kitaj, Allen Jones et Patrick Caulfield. En 1962, il reçoit la médaille d’or de la prestigieuse institution. À 25 ans, le gamin de Bradford est devenu un artiste. Il aime les hommes et le dit. Sa peinture se fait autobiographique. Sa vie, ses parents, ses amants s’invitent dans son œuvre. Hockney abandonne alors l’abstraction de ses débuts pour revenir au sujet et faire de la figuration sa principale obsession. Nous sommes au début des années 1960. Hockney découvre la côte Ouest des États-Unis, Los Angeles, le soleil de Californie et ses piscines immaculées. Les paysages du Yorkshire de son enfance cèdent place aux étendues d’eau dont Hockney cherche à suggérer le miroitement. Sa peinture devient solaire, à l’image de A Bigger Splash, l’une de ses plus célèbres toiles. Peinte en 1967, elle représente un plongeoir au premier plan, l’eau bleue d’une piscine, en fond un bâtiment aux lignes modernistes. Nul personnage, seules les éclaboussures au centre suggèrent une présence humaine. Fugace, éphémère… L’artiste aime capter le transitoire. A contrario, il mettra plusieurs jours pour peindre ces éclaboussures, s’amusant de ce paradoxe. « L’ironie, c’est qu’il m’a fallu deux semaines pour peindre un plongeon de deux secondes. À l’époque où on l’a exposé, A Bigger Splash coûtait à peine 850 livres, se souvient le peintre. Le réalisateur Tony Richardson l’a acquis, mais il l’a rendu peu après, en disant qu’il n’aimait pas Hollywood. Il a déclaré, plus tard, que c’était la chose la plus stupide qu’il ait jamais faite ». On lui donne raison… En 2006, Sotheby’s vendait une version de 1966, The Splash, pour la bagatelle de 2,6 M£ !

Travailleur infatigable – « il travaille jusqu’à ce qu’il s’effondre ! », dira son ami l’historien Henry Geldzahler –, Hockney produit beaucoup, des peintures bien sûr, préférant à la peinture à l’huile l’acrylique plus rapide, des dessins, mais surtout des gravures et des photographies. Hockney est de ces artistes touche-à-tout qui se plaisent à varier les techniques, à exploiter toutes leurs possibilités. Il ira jusqu’à produire de somptueux paysages à l’aide de son iPad. Très tôt, il se passionne pour la photographie, un médium que le peintre utilise pour travailler ses perspectives, imaginer de nouveaux moyens de représentation, un sujet qui reste au centre de ses préoccupations. En 2001, il publie Savoirs secrets. Les techniques perdues des maîtres anciens, aux éditions du Seuil. L’ouvrage, qui tend à montrer que les peintres, dès le Moyen Âge, utilisaient des appareils optiques, fait couler beaucoup d’encre. La représentation picturale de l’espace est bel et bien au cœur des recherches du peintre, qu’elle soit plus traditionnelle comme dans ses grands doubles portraits des années 70, tel Le Parc des Sources, Vichy (1970), ou innovante comme pour A Bigger Canyon (1998). Hockney travaille à cette œuvre emblématique dès le début des années 1980 : il prend une série de photographies du site qu’il assemble pour offrir, non pas un, mais plusieurs points de vue du paysage. Le tableau de près de huit mètres de long prolonge The Pearblossom highway 11-18th April 1986 du Getty Museum de Los Angeles, dans lequel se lisent les recherches cubistes sur le point de vue multiple comme celles sur le mouvement des maîtres de la peinture chinoise. Les deux œuvres furent d’ailleurs présentées au Centre Pompidou lors de l’exposition « David Hockney, Espace/Paysage ». C’était en 1999, dix-huit ans avant la rétrospective anniversaire.

Un marché anglo-saxon

Ces deux événements parisiens, auxquels il faut ajouter en 2010 l’exposition à la Fondation Pierre Bergé – Yves Saint Laurent, « Fleurs fraîches, dessins sur iPhone et iPad », ne traduisent pas sa représentation marchande dans le monde. David Hockney est un artiste profondément anglo-saxon : sa visibilité, son marché, sont entièrement concentrés sur son pays natal et sa terre d’adoption, le Royaume-Uni et les États-Unis – l’artiste vit et travaille à Los Angeles. Ainsi, les expositions, qui s’équilibrent entre galeries et institutions, se sont tenues à 50,58 % aux États-Unis, devant l’Angleterre (19,07 %) et l’Allemagne (11,67 %). C’est d’ailleurs dans ces deux premiers pays que se situe l’essentiel du marché de l’artiste ; un marché dense qui représente un chiffre d’affaires de 183,8 M€. Les États-Unis ont ainsi proposé 3.234 lots (40,59 %) pour 101,81 M€ (55,38 %), le Royaume-Uni 3.084 lots (38,71 %) pour un chiffre d’affaires de 76,9 M€ (41,84 %), soit plus de 97 % à eux deux ! L’œuvre la plus chère, Woldgate Woods, 24, 25 and 26 October 2006 (182,9 × 365,7 cm), s’est vendue 10.200.000 $. C’était le 17 novembre 2016 chez Sotheby’s New York. Cette année-là, le chiffre d’affaires et le prix moyen des œuvres d’Hockney explosent : plus de 30 M€ pour l’un et presque 100.000 € pour l’autre. En revanche, le prix médian reste très stable dans le temps. Il oscille entre 2.000 et 6.000 € depuis le début des années 1990. Hockney, on le sait, a beaucoup produit. Son œuvre est vaste, mais les peintures, qui restent les pièces les plus chères, ne représentent finalement en nombre que 2,94 % des œuvres proposées sur le marché (7.967 lots), derrière les dessins (10,46 %) et surtout les estampes (80,14 %). La National Gallery d’Australie a d’ailleurs choisi de s’intéresser à cette facette de l’œuvre de l’artiste à travers sa riche collection de gravures, l’une des plus importantes au monde : « David Hockney Prints », à partir du 17 novembre prochain. L’artiste a très tôt pratiqué la gravure, dès 1954. Elle fait intégralement partie de ses réflexions sur la représentation de l’espace, à l’image de Steps with Shadow F (Paper Pool 2) de 1978. Celle-ci s’est vendue 520.000 £ le 19 janvier 2017 chez Phillips à Londres. Toutefois, les estampes ne représentent en valeur que 33,2 M€ (soit 18,04 % du chiffre d’affaires), contre 124 M€ (67,45 %) pour les peintures et 23,2 M€ (12,59 %) pour les dessins. Les photographies ne correspondent, elles, qu’à 1,75 % du chiffre d’affaires, soit 3,2 M€, la plus chère – Imogen + Hermiane, Pembroke studios, London, 30th July 1982 – s’étant vendue 160.000 $ le 21 juin 2010 chez Sotheby’s à New York. Toutes techniques confondues, l’essentiel des œuvres proposées sur le marché date des années 1960 à 80. Et les collectionneurs d’Hockney ne font pas exception à la règle : ils recherchent les pièces emblématiques de l’artiste. Hormis les records des œuvres créées en 1978, 1988 et 2006, les plus chères sont celles des années 1960, celles du rêve américain d’Hockney, celles des piscines et des bâtiments modernistes de Los Angeles, à l’image de Beverly Hills Housewife de 1966-1967. La toile, qui met en scène la riche Betty Freeman, est restée dans la collection de la philanthrope jusqu’à sa mort, en 2009. Cette année-là, elle est adjugée 7,9 M$ à New York (Christie’s). Son format panoramique invite le spectateur dans la toile, il en devient acteur autant que voyeur. Le style est lisse, impeccable, lumineux, détaché, presque aseptisé, mais tout à fait caractéristique de la fameuse série du California Dreaming, souvent (trop peut-être) considérée comme le meilleur d’Hockney.

 

 

Mémo

« David Hockney. Rétrospective ». Jusqu’au 23 octobre, Centre Pompidou, place Georges-Pompidou, Paris 4e. www.centrepompidou.fr

 

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