Retour à Bilbao

 Bilbao  |  17 septembre 2017  |  AMA  |  Tweet  |  LinkedIn

Le 19 octobre 1997, le Guggenheim de Bilbao ouvrait ses portes au public. Entre exaltation architecturale et expansionnisme de la marque, retour sur ce fleuron de la globalisation culturelle. Vingt ans après, jour pour jour, une balade au cœur de l’emblématique bâtiment dessiné par Frank Gehry. Anniversaire.

Plus qu’un nom, Guggenheim aujourd’hui, c’est un label. Une marque déposée, dont le rayonnement planétaire et le positionnement mainstream ont assuré l’inoxydable succès. En gros, la formule est simple : construire local, exposer global ! La dialectique est franche, les effets saisissants. Cinquante-huit ans que ça dure. De New York à Bilbao, en passant par Venise, le triangle d’or de la tendance masterpiece explose ainsi tous les compteurs. Bien sûr, les aléas de l’histoire ont parfois un peu secoué la galaxie Guggenheim. Si à New York le navire amiral garde le cap depuis 1959, ancré sur la Cinquième avenue, si à Venise le palais Venier dei Leoni abrite depuis plus de 35 ans la collection de Peggy, sur les rives du Grand Canal, l’antenne de SoHo a fermé en 2001 et celle de Las Vegas, l’Hermitage Museum, a jeté l’éponge en 2008. Quant au site berlinois, connu pour son minimalisme radical (une seule salle d’exposition), il aura finalement baissé le rideau en 2013. La fondation Solomon R. Guggenheim, qui ne manque pourtant pas de projets, a aussi dû se plier aux écueils du temps. Ce fut, coup sur coup, des revers durs à encaisser, l’infortune des noces contrariées de l’art et de l’argent. À Guadalajara tout d’abord, au Mexique, puis à Vilnius en Lituanie, deux ambitions muséales brisées. Comme le projet finlandais, lui aussi abandonné dans les eaux froides de la zone portuaire, au terme de longues péripéties politico-financières. Rejetée par le conseil municipal d’Helsinki en décembre 2016, l’utopie architecturale s’est une nouvelle fois heurtée à la réalité comptable. Tant pis pour les lauréats du concours, le couple franco-japonais Moreau-Kusunoki, dont l’ouvrage de verre et de bois brûlé restera à l’état de maquette. Reste Abu Dhabi, toujours en construction dans les sables des Émirats arabes unis, non loin du Louvre imaginé par Jean Nouvel…

Globalisation triomphante

Bref, tous ces rêves de grandeur, longtemps portés par le très controversé Thomas Krens, directeur de la Guggenheim Foundation pendant 20 ans (de 1988 à 2008), ont tout de même fini par aboutir. Et de belle manière ! À Bilbao, fleuron de la globalisation triomphante, le musée a tout remporté : l’exaltation architecturale, les faveurs du public, l’expansionnisme de la marque… Dans un jackpot comme seules les ruses de la mondialisation peuvent en produire, niché dans le coin le plus improbable de la vieille Europe, la signature Guggenheim depuis 20 ans casse la baraque ! C’est donc en plein Pays basque espagnol, dans la province de Biscaye, que l’emblématique bâtiment dessiné par l’Américain Frank Gehry est sorti de terre. Nous sommes en octobre 1997. En tout juste cinq ans, telle une fleur aux 33.000 pétales, l’ouvrage de titane a poussé sur un méandre de la ria, au détour d’une friche industrielle. Une fleur géante, ou plutôt un satellite de 24.000 m2 qui – dans une sorte de chaos contrôlé, typique de la méthode déconstructiviste chère à Gehry – a fait basculer Bilbao dans la postmodernité. Rien ne sera comme avant. Il faut dire que le Guggenheim ne fait pas dans la demi-mesure. Entre 1993 et 1997, tout change. Une révolution à ciel ouvert ! L’histoire locale est revue, l’identité sociale corrigée… Ce qui n’était qu’une ancienne zone à usage portuaire se transforme en super pôle culturel. Revendiquant pleinement la rupture avec le site, Gehry n’y va pas de main morte. Il abuse des formes organiques, pousse à son paroxysme l’esthétique non-linéaire. L’impact visuel est à son comble. Mais plus encore, il fait de la ville un symbole, le modèle d’un développement urbain où l’art s’en donne à cœur joie.

Un modèle de restyling urbain

Vingt ans, donc, ce mois-ci, que le Guggenheim de Bilbao a ouvert ses portes au public. Ce qui a changé, depuis le 19 octobre 1997 ? La pierre calcaire s’est harmonisée avec le titane et le verre, l’euphorie marketing s’est invitée dans le nord de la péninsule ibérique… En 20 ans, ce restyling urbain a permis de situer Bilbao sur la carte internationale des lieux « à voir », désormais immanquables, à l’image de l’Acropole ou du Taj Mahal. Avec une petite différence, quand même. Ici, en deux décennies, un nouveau paradigme est né : la réurbanisation par la culture. Car loin de rester isolé, le geste architectural de Gehry a entraîné dans son sillage une multitude d’interventions, façonnant – il est vrai avec des bonheurs variés – un paysage urbain pour le moins typé. Un « nouveau Bilbao », confié à la crème internationale des bâtisseurs. Norman Foster livre son métro en 1995, Santiago Calatrava inaugure deux ans après le Zubizuri (« pont blanc » en basque), Arata Isozaki signe en 2008 ses tours jumelles sur les terrains de l’ancien entrepôt franc. On pourrait encore citer César Pelli, spécialiste des grandes hauteurs, qui achève en 2011 la tour Iberdrola, un triangle isocèle de 165 mètres. Ou bien Zaha Hadid et son aménagement de 838.000 m2 sur la péninsule artificielle de Zorrotzaurre… Bilbao redécouvre son fleuve, le Nervion, oublie peu à peu la faillite industrielle des années 1980, se projette brutalement dans le XXIe siècle… La ville est tellement créative qu’en 2004, à la Biennale de Venise, elle reçoit le prix du « Meilleur projet urbain du monde ». Un miracle pour celle que l’on appelait hier encore « la ville noire » ! D’ailleurs, cette métamorphose aujourd’hui porte un nom, « l’effet Bilbao », dont on enseigne le modèle économique dans les écoles d’urbanisme, et sur lequel les élus des villes en déshérence louchent avec jalousie.

La culture, pivot stratégique

Autant dire qu’en termes d’impact commercial, Guggenheim, c’est bingo ! Depuis l’ouverture du vaisseau de Frank Gehry et jusqu’à la fin 2016, le musée a généré 4,26 milliards d’euros de contribution au PIB, soit plus de 650 millions de recettes supplémentaires pour le Trésor basque. Hôtellerie, restauration, transport… Les retombées sur l’activité économique de la région sont quant à elles évaluées à 485 millions d’euros pour la seule année 2016, contribuant au maintien d’un peu plus de 9.000 emplois. Une manne financière que l’on doit au pari visionnaire des institutions locales, qui très tôt ont su voir dans la culture un pivot stratégique. Inscrite dans la constellation internationale des musées grâce à la Guggenheim touch, enseigne flatteuse offrant la garantie de signer des alliances aussi durables que rentables, Bilbao flirte désormais avec les plus grands. De la Tate de Londres au Centre Pompidou, en passant par le MoMA de San Francisco et le Whitney de New York… Cerise sur le gâteau, le musée ne se contente pas de rivaliser avec les poids lourds de la planète Art. Il encourage autour de lui, très localement, l’émergence d’une ribambelle de nouvelles institutions culturelles. Azkuna Zentroa, un espace pluridisciplinaire, est construit sur un ancien entrepôt de vin, la Fondation BilbaoArte a lancé de son côté un centre de production artistique. Sans parler du Musée maritime de la Ria, et puis Tabakalera, le Centre International de Culture Contemporaine de Saint-Sébastien, le Musée Artium de Vitoria… L’offre culturelle est énorme.

19.347.440 visiteurs à ce jour

Ça, c’est ce qui se passe autour… À l’intérieur, l’affaire elle aussi a de l’allure. Dès l’origine, le musée a clairement affiché l’ambition de bâtir une collection propre, susceptible de compléter le fonds de la Guggenheim Foundation. Centrée sur l’art de la seconde moitié du XXe siècle jusqu’à nos jours, la collection compte actuellement 130 œuvres de 74 artistes. Valeur estimée ? 729 millions d’euros, soit presque sept fois le coût de l’investissement initial. Pas de restrictions liées à une technique, un médium ou un style, une attention particulière portée au dialogue entre arts européen et américain… L’ensemble se déploie sur quatre grands axes. Les chefs-d’œuvre bien sûr, jalons de l’histoire de l’art, tels Maman de Louise Bourgeois, Éclair illuminant un cerf de Joseph Beuys ou Villa Borghese de Willem de Kooning. Viennent ensuite les focus sur des artistes contemporains, avec un corpus significatif allant d’Anselm Kiefer à Eduardo Chillida. Le troisième axe se concentre sur l’art basque et espagnol, illustré par des pièces d’Antonio Saura, de Pablo Palazuelo, de Cristina Iglesias… La dernière section est constituée d’œuvres spécialement conçues pour les espaces du musée, comme La Matière du temps de Richard Serra, Installation pour Bilbao de Jenny Holzer ou Arcs rouges de Daniel Buren, imaginée pour le pont de La Salve, à deux pas du Guggenheim. Au total, en 20 ans, l’institution aura monté 163 expositions (93 accrochages temporaires et 70 présentations de la collection permanente), soit un nouvel événement toutes les six semaines. Des expos thématiques, telles que « Moving Pictures », « La collection Panza » ou « L’intervalle lumineux », et puis des solo shows, comme Jean-Michel Basquiat, David Hockney et Andy Warhol. Autant de locomotives capables de faire passer le musée en surchauffe. Parmi les records d’affluence, la rétrospective Jeff Koons, qui en 2015 a accueilli 493.730 visiteurs. À propos de chiffres, d’ailleurs, sachez que le Guggenheim comptabilise 19.347.440 visiteurs à ce jour, attirant deux tiers d’étrangers sur le million de personnes qu’il reçoit chaque année. À 13 € l’entrée, faites le calcul ! Entre la billetterie et le mécénat, le musée, dit-on, s’autofinancerait à hauteur de 70 %.

« Se réinventer pour demain »

C’est dire que le musée aborde les 20 prochaines années avec une certaine décontraction. En apparence seulement, car pour Juan Ignacio Vidarte, directeur général, nommé à la tête du paquebot en décembre 1996, le Guggenheim ne peut pas se borner à capitaliser sur son insolente réussite. Plus qu’un glorieux nom de famille, il doit « se réinventer pour demain ». En clair, embrayer sur la tendance, devenir plus participatif et plus inclusif, pour favoriser, comme on dit, « l’expérience de visite ». Se transformer en espace social, où circulent des idées nouvelles. Ce qui veut dire, concevoir des stratégies innovantes, en termes de signification curatoriale et de rayonnement international. S’adapter aussi à la mutation numérique, attirer les digital natives, ces enfants du millénaire, hautement relationnels. Parce que le musée n’est plus aujourd’hui un simple lieu de contemplation, mais bien un espace hybride où déjà se dessinent des expériences virtuelles. Voilà, à Bilbao, en ce mois d’octobre, Juan Ignacio Vidarte est songeur. Peut-être pense-t-il à un projet d’agrandissement hors les murs. Ou plutôt, à un vrai changement de nature, qui pourrait renouveler le modèle et servir de référent aux nouveaux musées du XXIe siècle. « Un projet destiné à produire des expériences muséales différentes, une plateforme d’inspiration, de dialogue et d’action, un espace changeant qui évolue et se rebâtit constamment selon des rythmes différents »… Allez, un peu de hardiesse, on se revoit dans 20 ans !

 

 

 

En chiffres

Le Guggenheim Bilbao

Un fonds de 130 œuvres, représentant 74 artistes.

93 expositions temporaires depuis l’ouverture.

70 présentations de la collection permanente.

538.479 visiteurs, record pour l’exposition « Chine : 5.000 ans ».

Une collection estimée à 729 millions d’euros.

19.347.440 visiteurs à ce jour.

 

 

 

À voir

Bill Viola : rétrospective

La vie, la mort, la transfiguration… C’est l’histoire d’une quête intimiste et universelle. C’est aussi la trajectoire d’un pionnier de l’art vidéo, Bill Viola, artiste majeur de notre temps. La rétrospective proposée par le Guggenheim de Bilbao balaye tout le corpus, des premières expériences avec la vidéo et les bandes monocanal, en 1976, jusqu’aux œuvres les plus récentes. Une exposition ambitieuse, qui offre une vision transversale du travail de Viola et illustre les grandes séquences de l’art audiovisuel. Des tableaux en mouvement aux installations monumentales…

« Bill Viola : rétrospective », jusqu’au 9 novembre. Musée Guggenheim Bilbao.

 

 

Mémo

Musée Guggenheim Bilbao. Avenida Abandoibarra 2, Bilbao, Espagne.

www.guggenheim-bilbao.eus

 

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