Eduardo Kac, vers une culture antigravitationnelle

 Paris  |  17 septembre 2017  |  AMA  |  Tweet  |  LinkedIn

Alors qu’à grands coups de milliards Elon Musk prévoit d’envoyer des hommes coloniser Mars, d’autres se sont posés la question… avec une feuille de papier et une paire de ciseaux. Avec Télescope intérieur, Eduardo Kac donne naissance à la première œuvre extraterrestre, en collaboration avec l’astronaute français Thomas Pesquet.

L’œuvre en question n’a ni haut ni bas, ni face ni dos ; c’est un objet qui reproduit, en les imbriquant, les trois lettres du mot « Moi ». Un poème, un objet à lire, à observer, sans point de vue privilégié. Constitué de deux feuilles de papier et selon quelques découpes, Moi s’est mis à léviter dans l’espace lors de la performance inaugurale de Thomas Pesquet, en avril 2017. Sa conception est simple, parce que l’économie de moyens est capitale sur la mission Proxima de l’Agence Spatiale Européenne, l’artiste devant concevoir son projet à partir des matériaux déjà disponibles dans la station spatiale. « Moi », un mot qui n’est pas sans rappeler les formes d’un vaisseau – le tube pour les modules, le plan pour les panneaux solaires. À la galerie Charlot, l’exposition présentant le projet, en juillet dernier, mêlait les médiums : quelques éditions du Moi en papier, une vidéo filmée en vue subjective à la GoPro, présentant la performance, l’objet en lévitation, avec un superbe plan du Moi flottant devant trois hublots laissant entrevoir la planète bleue et les mains de Thomas Pesquet, mais aussi des dessins et des broderies du protocole de la performance, des photos des premiers tests et des livres d’artiste documentant le projet. Entretien en apesanteur…

 

Télescope intérieur a des racines profondes dans votre travail. Pouvez-vous revenir sur ses origines ?

Le projet s’amorce en 2007, mais ses racines remontent aux années 1980. J’ai créé mon premier poème numérique en 1982, le premier poème holographique en 1983. Ce que j’ai commencé avec ces poèmes – à partir du langage, d’une création poétique élargie, conçue non pas à destination des livres mais d’autres moyens d’expression et de lecture –, c’est m’interroger sur une ontologie plus profonde de l’objet poétique.

 

C’est-à-dire ?

Toute l’histoire de l’art, de l’art pariétal à l’art contemporain, n’échappe pas aux circonstances imposées par la gravité. Les artistes ont toujours accepté de manière implicite cette contrainte et elle n’a jamais été interrogée de manière profonde. Les toiles de Pollock n’auraient pu être réalisées dans l’espace… Naturellement, je me suis posé la question de ce que serait l’art si on y échappait, si la gravité était nulle.

 

Comment liez-vous la poésie à cela ?

Il y a un dialogue interne entre la poésie et l’art. Et les écrivains ont aussi subi la même contrainte. J’ai fait des recherches, et je ne suis jamais parvenu à trouver un système d’écriture sociale qui s’émancipe de la logique de la gravité. Les systèmes occidentaux, latins et germaniques, orientaux, hébreux et arabes, et les systèmes idéographiques asiatiques… aucun n’échappe au mouvement de haut en bas. J’ai appelé cela le « gravitropisme ». De la même manière, l’encre pénètre le papier par la force de gravité. D’où la question que je me pose : quelle poésie développer sans la contrainte de la gravité ?

 

Comment avez-vous transcrit cela, formellement ?

Mes textes des années 1980 répondent déjà à cette question, mais de manière conceptuelle. Je fais flotter les mots, changer leur forme dans l’espace grâce à l’hologramme ou aux outils numériques. Du point de vue de la perception, la lumière ne subit pas l’action de la gravité. C’est une écriture que j’appelle « antigravimorphique ». Travailler libéré de l’apesanteur est un vieux rêve… qui est devenu réalité en avril 2017.

 

Avec Télescope intérieur, on peut être tenté de penser que vous perpétuez le grand mouvement de la sculpture. La sculpture descendue du socle ou suspendue dans l’air, pour conquérir l’espace de la galerie, avant d’habiter l’espace à gravité nulle avec vous. Pourtant, dans les nombreux documents présentés à la galerie Charlot, vous évoquiez un « objet », un « poème », mais à aucun moment une « sculpture »…

L’émancipation du langage sculptural au XXe siècle est un processus passionnant, et la pratique de la sculpture au XXIe siècle s’élargit, elle s’hybride de plus en plus. Néanmoins, je trouve le mot « sculpture » trop fermé. Les mots « poème » ou « art » sont beaucoup plus ouverts, et je préfère présenter mon travail avec une ouverture maximisée… Télescope intérieur est une entreprise ambitieuse, car elle revendique plusieurs choses. C’est à la fois la première performance extraterrestre et la première œuvre qui n’est pas créée sur la Terre, pensée en-dehors du cadre des lois gravitationnelles. C’est l’acte pionnier de l’établissement d’une véritable culture de l’espace. La culture de l’espace, ce n’est pas ce que pense l’homme de l’espace, ce qu’il voit de loin, depuis la Terre ; c’est la culture pensée pour la vie libérée de la force gravitationnelle, la culture qui émerge à partir du bouleversement spectaculaire que représente le fait de vivre dans l’espace. Quand il n’y aura plus seulement des astronautes dans l’espace, mais aussi des artistes, des créateurs, des musiciens, je suis certain que se développera une nouvelle culture. Dans l’espace, on perd son odorat et avec la gravité on ne peut pas cuisiner comme sur la terre ferme. Cela donnera naissance à une nouvelle gastronomie, antigravitationnelle. On ne peut pas jouer aux mêmes instruments, comme le soulignait Thomas Pesquet, qui n’a pas pu jouer de saxophone – ce qui fera émerger une nouvelle musique. Et puis une nouvelle mode, avec des tee-shirts de dix mètres de long, par exemple ! Quelle culture va émerger de cette nouvelle humanité aux nouvelles conditions d’existence ? Quel théâtre ? Quel art ? Quelle poésie ? C’est un changement de paradigme, et j’ai voulu créer l’acte fondateur de la poésie de cette nouvelle culture.

 

Le premier acte artistique laissé par l’homme dans l’espace est ce Moi. Qu’est-ce qui vous a amené à ce choix ?

Envoyer le Moi dans l’espace, c’est une invitation à l’habiter, à penser une nouvelle humanité, à se renouveler. Renaître, commencer quelque chose. Ce n’est pas le Moi qui est venu de la Terre, c’est le Moi qui est né ailleurs, extraterrestre. Le premier enfant qui naîtra sur Mars ne sera pas terrien, mais il sera humain. Il y a aussi toute une généalogie poétique. Le « moi », apparu avec la poésie lyrique grecque de Sappho ou d’Archiloque, c’est la particule de base de la poésie depuis des siècles. Un nouveau « moi » né dans l’espace, c’est un vrai nouveau départ. On ne s’apercevra pas de la portée de ce geste avant qu’une nouvelle culture, extraterrestre, ne se développe.

 

Même si Thomas Pesquet a mené la performance, son déroulement et l’objet poétique étaient délimités par un protocole très précis…

Télescope intérieur s’est déroulé en plusieurs étapes. D’abord les prototypes, puis l’apprentissage du protocole avec Thomas Pesquet. Ensuite, il est devenu l’acteur de la performance, et enfin le premier lecteur d’un poème antigravitationnel, quand l’œuvre s’est autonomisée et s’est mise à léviter. Le changement de position du sujet, acteur puis lecteur, fait partie de la démarche. L’objet aussi a son importance. La lecture textuelle et objectuelle change avec sa lévitation. C’est ce que j’appelle la lecture kinesthésique : lire avec le corps entier.

 

Quel est l’objet de la lecture kinesthésique ? Récemment, vous avez développé des poèmes olfactifs, l’ « aromopoésie »…

Engager notre corps entier dans la lecture. Dans le cas de l’aromopoésie, c’est de reconnaître notre propre animalité. C’est un bouleversement de la hiérarchie culturelle. Avec l’évolution, nous sommes devenus des êtres stéréoscopiques, c’est-à-dire que notre vision focalise. C’est notre manière de capter la réalité, c’est ce qui a donné leur forme aux mots, etc. Tous les animaux ne sont pas comme cela. Le chien favorise l’odorat, par exemple. Nous, c’est la vision. Faire une œuvre dans laquelle l’odorat est le plus important, c’est bouleverser la hiérarchie de la sensorialité dans notre culture. Abaisser la cognition et élever les sens les moins utilisés, les moins nobles… L’aromopoésie permet de percevoir un sens que l’on possède, mais que l’on méconnaît à cause de préjugés culturels. C’est une expérience d’animalité, et je suis pour une communication interespèces dans l’art. Je m’intéresse au phénomène de la communication dans son sens le plus large possible.

 

Toute poésie nécessite une grammaire, qui peut être transgressée, mais qui la structure. Quelle est celle de vos formes poétiques l’holopoésie, l’aromopoésie, la biopoésie ?

Les thèmes de la poésie sont toujours à peu près les mêmes : l’angoisse, l’espoir, le sexe, l’amour, la mort, la sensation, la guerre… Bref, l’expérience d’être humain. Ce qui change, c’est la forme. La sensibilité de chaque poète s’exprime dans sa syntaxe. La mienne, c’est une syntaxe de mouvement, de turbulence, de transformation, dans laquelle le texte n’est jamais fini, stable, figé. Une syntaxe débarrassée de la page du livre. Comme la gravité est une contrainte implicite, le livre aussi est une contrainte implicite pour les poètes. Mais elle n’est pas obligatoire. C’est ma contribution à l’écriture, cette prise de liberté par rapport au livre. On doit pouvoir convoquer plusieurs registres de syntaxe et d’écriture. L’hologramme, les formes numériques, ce sont aussi des formes d’écritures magnifiques. Et se libérer de l’apesanteur, ça va sans dire !


 

Mémo

« Life at work: New ecologies, bioart, biodesign», 16 et 17 octobre, Musée de la Chasse et de la Nature et Université Paris Sciences et Lettres (Labex TransferS), Paris.

« Histórias da Sexualidade », jusqu’au 30 octobre, Museu de Arte de São Paulo-MASP.

« Pacific Standard Time », jusqu’au 16 décembre, Getty Foundation, University of San Diego.

« Da Vinci Creative 2017 », jusqu’au 30 décembre, The Seoul Art Space Geumcheon, Seoul Foundation for Arts and Culture.

« Open Codes », jusqu’au 13 mai 2018, ZKM, Karlsruhe.

 

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