Le marché de l’art tribal aux enchères en 2016

 Global  |  14 septembre 2017  |  AMA  |  Tweet  |  LinkedIn

En nette croissance depuis 2000, l’art tribal aux enchères n’est pas épargné depuis trois ans par les bouleversements  : dilution du duopole historique Sotheby’s-Christie’s, consolidation du marché intermédiaire, au profit des pièces africaines dont la valeur moyenne chute. Des inerties se brisent… 

Si l’on devait avoir une certitude sur ce marché très hétérogène puisque composé des arts classiques d’Afrique et d’Océanie, précolombiens et d’Amérique du Nord, ce serait sa croissance. Le chiffre d’affaires des ventes réalisées aux enchères, malgré quelques fluctuations, a connu une tendance haussière, passant d’une dizaine de millions d’euros en  2001 pour flirter avec les  60  M€ en  2013 jusqu’à l’excellent cru de  2014 dépassant la barre symbolique des 100  M€ – record absolu pour le marché aux enchères. Quant au nombre de lots proposés à la vente, il a connu de plus grandes fluctuations, mais sa croissance est tout aussi indéniable. En moyenne, 3.100  objets environ étaient présentés tous les ans entre  2000 et  2005 contre près de  5.800 en  2014, 7.050 en  2015 et plus de  8.300 en  2016. L’évolution de l’indice des prix Artkhade rend le phénomène perceptible  : entre  2000 et  2016, le niveau de prix des objets d’art classique africains et océaniens a été multiplié par trois.

Toutefois, les trois dernières années ont envoyé des signaux contradictoires, sanctionnant vraisemblablement les mutations du marché. Certains marchands et collectionneurs historiques se sont retirés, remplacés par de jeunes pousses, le marché s’est globalisé, l’Internet a changé les habitudes des professionnels, comme des amateurs. Depuis  2014, l’inflation des lots présentés en ventes – suivant une première phase de croissance entre  2006 et  2009, mais incomparable avec celle actuelle – s’est accompagnée d’une baisse significative du chiffre d’affaires du marché de l’art tribal aux enchères. Après le record absolu de  2014, il a subi une nette correction, chutant de près de  30  % entre  2014 et  2015, avant de connaître une nouvelle diminution, plus légère, entre  2015 et  2016 – qui a accusé un produit de ventes de  60,9  M€. Que faut-il y voir  ? Une baisse d’intensité globale du marché de l’art tribal ? Un retour en force des marchands  ? La correction du marché après l’excellent cru qu’a représenté  2014, du haut de ses 15 enchères millionnaires  ? Il faut dire que l’année  2014, avec des chiffres improbables dix ans auparavant, prend des airs d’heureuse anomalie. Cette année-ci, Sotheby’s Paris cédait une statue rapa d’Île de Pâques pour 1,8  M€ – encore la quatrième meilleure adjudication pour un objet d’art classique océanien – et la seule vente d’une statue sénoufo de Côte d’Ivoire chez Sotheby’s New York en novembre avait généré 9,68  M€ (12  M$) – le record pour un objet d’art tribal à l’époque et toujours un record pour un objet d’art classique africain. La même année, Sotheby’s dispersait la Collection Frum (à Paris pour un total de  7,5  M€) et la Collection Myron Kunin (à New York pour un total de  37,9  M€). À elles deux, ces collections avaient représenté un chiffre d’affaires de 45,4  M€, soit 63,8  % du résultat de Sotheby’s pour  2014 – et presque la moitié du chiffre d’affaires de l’art tribal aux enchères.

Un retour du marché intermédiaire  ?

Fait notable, l’inflation des objets présentés à la vente entre  2013 et  2016, inédite sur le marché, ne s’est pourtant pas accompagnée d’une hausse des invendus. Entre  2015 et  2016, même si le nombre d’objets passés aux enchères a augmenté de près de 20  %, le taux d’invendus a chuté de  45 à  41,4  %. En clair, la croissance à deux chiffres des lots proposés à la vente a été absorbée par la demande. Faut-il y voir le signe d’un renforcement du marché intermédiaire ?

Certes, aux enchères, le marché de l’art tribal reste polarisé. La très grande majorité de son volume est concentré sur les pièces de moins de  10.000  €. En  2016, 93,8  % des lots vendus étaient situés dans ce segment, alors même qu’ils n’ont représenté que 11,6  % du chiffre d’affaires. De l’autre côté du spectre, les ventes millionnaires comptaient pour un tiers du résultat mondial alors qu’elles ne concernaient que 0,1  % des lots. Toutefois, l’importante –  et progressive  – baisse du prix médian (5.000  € en  2013 contre 1.000 € en  2016) des pièces acquises aux enchères laisse entendre que la stratégie upper market de Christie’s et (surtout) de Sotheby’s est de plus en plus diluée dans celles de ses concurrents, fussent-elles de volume ou visant la cession de collections intermédiaires, comme c’est le cas des maisons Millon ou Binoche et Giquello.

Fin d’hégémonie pour Christie’s et Sotheby’s?

C’est là un autre signe de l’importance croissante du marché intermédiaire. Ces dernières années ont vu la mainmise de Christie’s et Sotheby’s se relâcher. En   2013, les deux maisons représentaient encore 40  % des lots proposés à la vente pour 90  % du chiffre d’affaires aux enchères sur le segment de l’art tribal. Progressivement, cette part de marché a diminué pour atteindre en  2016, 6,61  % des lots proposés en vente contre 64  % du chiffre d’affaires. Même s’il reste d’actualité, le duopole a pris du plomb dans l’aile, au profit de maisons de ventes comme Zemanek-Münster qui adopte clairement une stratégie de volume (17,5 % des lots proposés contre 1,75  % du chiffre d’affaires) ou des maisons françaises, qui optent pour une stratégie médiane. Binoche et Giquello (environ 4  % des lots cédés contre 9,5  % du chiffre d’affaires) ou Millon (5  % contre 6,9  %) gagnent progressivement des parts de marché en favorisant la cession de collections intermédiaires, plus prestigieuses qu’une simple accumulation de lots et surtout plus faciles à promouvoir. Pour preuve, le 20  septembre, la maison Millon dispersera les objets d’art précolombien provenant du collectionneur français Gérald Berjonneau ainsi que la collection historique de son beau-père, Alvaro Guillot-Muñoz (1897-1971). Et le 18  octobre, la maison Binoche et Giquello cédera la collection Giancarlo Ligabue (1931- 2015).

Mais tout de même, le roi demeure maître en son château. En  2016, Sotheby’s faisait toujours course en tête puisque ses 333  lots (4  %) ont représenté 53  % du revenu des ventes, soit 32,3  M€. Derrière elle, Christie’s fait triste mine avec seulement 2,6  % des lots cédés et 12  % du chiffre d’affaires du secteur (7,2  M€). Sotheby’s sait mener une stratégie upper market, comme l’indique en  2014 les cessions des collections Frum et Myron Kunin. Sur quinze ans, la maison de ventes a tout simplement dispersé, en volume, 70  % des objets millionnaires, ne laissant que les miettes à ses concurrents – 9  % à Christie’s et 21  % pour les autres maisons de ventes. À elles seules, les enchères millionnaires ont rapporté 103  M€ à Sotheby’s –  en 50  lots à peine  – soit 26,2  % de son chiffre d’affaires sur la période… et plus que les 8.968  lots dispersés par Christie’s entre  2000 et  2014.

L’Afrique toujours en tête

En ce qui concerne ce marché, au moins aux enchères, l’Afrique demeure en tête. En  2016, les pièces classiques africaines ont représenté 62  % des lots échangés sur le marché de l’art tribal et 68  % du produit des ventes. L’Océanie, en seconde position, représente 15,8  % des lots échangés contre 20  % du chiffre d’affaires. Les pièces d’art classique africain les plus prisées aux enchères en  2016 étaient principalement lega, baoulé, kongo ou fang. Ces quatre ethnies, si elles n’ont été à l’origine que de 8,5  % des pièces classiques africaines cédées aux enchères, ont représenté 35  % des résultats.

Toutefois, un petit tremblement de terre s’est opéré dans les enchères, en quelques années seulement. En  2014, une pièce africaine s’échangeait en moyenne pour 44.524  € contre 21.764  € pour une Océanienne. Si cet important écart s’explique notamment par la grande réussite d’une poignée de lots d’art africain aux enchères – dont la statue sénoufo vendue chez Sotheby’s –, il restait vrai une année où les records étaient moins nombreux  : en  2013, un objet d’art classique africain s’échangeait en moyenne pour 31.613  €, contre 21.465  € concernant les arts tribaux océaniens. En  2016, la tendance s’est inversée. En moyenne, les pièces océaniennes se sont échangées pour  9.256  €, et les Africaines pour 7.979  €. Un chiffre boosté par la vente chez Sotheby’s en mai  2016 d’une statue d’ancêtre uli de Papouasie Nouvelle-Guinée pour 4,7  M$ – le record pour un objet d’art classique océanien. Suivent les pièces sud-américaines et précolombiennes échangées en moyenne pour 7.300 € et les Nord-Américaines pour 3.730  €.

Ce chamboulement, qui remet en question une inertie ancienne, a une cause simple  : l’augmentation des pièces proposées à la vente sur le marché provient essentiellement d’Afrique. En  2012, 1.300  pièces étaient proposées à la vente, 3.650 en   2014 et… 5.230 en   2016 – plus que tous les lots d’art tribal proposés à la vente en  2001 et  2002. À titre de comparaison, le nombre de pièces classiques océaniennes proposées aux enchères a augmenté, mais dans une moindre mesure : 730 en  2012, 1.170 en  2014 et 1.309 en  2016.

La France, place naturelle pour l’art tribal aux enchères

Concernant leur géographie, les vacations d’art tribal sont très clairement réparties entre la France et les États-Unis, plus particulièrement Paris et New York. Entre  2000 et  2016, la France a dispersé 27.246 lots pour un chiffre d’affaires avoisinant les 370  M€. Les États-Unis ont dispersé plus de 15.500  pièces pour un chiffre d’affaires de 242  M€. Paris est donc le centre où s’échangent le plus intensément les arts tribaux, même si en moyenne un objet y est vendu moins cher qu’aux États-Unis (13.580  € contre 15.612  € sur la période   2000- 2015). Malgré la correction du marché, ces résultats se confirmaient en   2016 puisqu’un lot s’échangeait en moyenne pour 9.410  € en France et 12.819  € aux États-Unis.

Aux enchères, la croissance indéniable du marché de l’art tribal n’est pas exempte de chamboulements : forte croissance des pièces d’art classique africain proposées à la vente entraînant la chute de leur valeur moyenne, hausse du marché intermédiaire au profit de quelques maisons de ventes qui parviennent à enrayer le duopole Christie’s-Sotheby’s… Il sera intéressant de constater si ces modifications profondes seront confirmées lors des prochaines vacations, dans les prochaines semaines.

Mémo : Quelques ventes à suivre 

La maison Millon débute la saison sous les meilleurs auspices. Elle s’apprête en effet à disperser les objets d’art précolombien provenant du collectionneur français Gérald Berjonneau ainsi que la collection historique de son beau-père, Alvaro Guillot-Muñoz (1897-1971). Une sélection de 120  pièces, estimée entre  1,5 et 2  M€ parmi lesquels une Palma en pierre de culture veracruz, présentant un crocodile de Morolet, exécutée entre  600 et 900  après J.-C, estimée entre 80.000 et 1 20.000  €. La vente proposera aussi une coupe chamanique mochica (Pérou) reposant sur une tête de cervidé estimée entre  80 et  1 20.000 € ou encore un ancien mortier chamanique chorrera (Équateur, 1500 à 600  avant J.-C.) en forme de singe estimé entre  40 et  70.000 €.
20 septembre 2017. Millon

Lors d’une vente d’archéologie, d’arts d’Afrique, d’Océanie et précolombien à Drouot, la maison parisienne proposera 27  pièces provenant de la fameuse collection Giancarlo Ligabue, collectionneur, entrepreneur et paléontologue italien décédé en  2015. Cet homme d’affaires avait débuté dès les années  1960 une collection d’archéologie et de paléontologie dont a hérité son fils. Binoche et Giquello présente une partie de cet ensemble dont un modèle de bateau produit en Égypte vers  3500-3 200 avant J.-C (période Nagada II). Estimé entre  20 et  30.000  €, cette terre cuite avait appartenu aux collections des antiquaires Marianne Maspero puis Charles Ede.
18 octobre. Binoche et Giquello

Toujours sur les bons coups, Sotheby’s va disperser la collection Edwin  & Cherie Silver, collectionneurs bien connus de Los Angeles. Une vacation portée par la dispersion de nombreuses figures kota gabonaises et congolaises. Une sélection des œuvres est d’ailleurs exposée par Sotheby’s à Paris (Galerie Aveline, 94  rue du Faubourg Saint-Honoré) pendant la durée de Parcours des mondes, du  10 au 16  septembre.
10 novembre. Sotheby’s New York

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