La voix des marchands

 Global  |  14 septembre 2017  |  AMA  |  Tweet  |  LinkedIn

Ils murmurent à l’oreille des collectionneurs. Les galeristes jouent un rôle crucial sur l’économie de l’art tribal. Plusieurs d’entre eux, suivant leurs spécialités, ont accepté de donner leur sentiment sur le segment. Confidences. 

Aux enchères, l’éclectique marché de l’art tribal témoigne sur le long terme d’une croissance indéniable, tant par le nombre de lots mis en vente que leur produit, même si les trois dernières années ont été le théâtre de fluctuations prononcées, voire d’un léger rétrécissement. Néanmoins, en occultant la réalité du monde marchand, les résultats aux enchères ne sont qu’un indicateur partiel de la santé du secteur, marqué par de profondes restructurations. Entre un changement de génération chez les collectionneurs, les difficultés du sourcing et un complexe équilibre entre maisons de ventes et marchands, que réserve l’avenir  ?

Collectionneurs : une nouvelle génération aux manettes  ?

Pour Alain Lecomte, de la galerie Abla  &  Alain Lecomte spécialisée dans les arts anciens d’Afrique noire, pas de doute, le secteur sera chamboulé. «  L’art tribal en est à son balbutiement, nous parlons d’une forme d’art toujours méconnue à l’international. Tout est encore à faire. Le marché actuel – plus spécifiquement celui de l’art ancien d’Afrique noire, mais selon moi, il en est de même pour les autres formes d’art tribal – est essentiellement constitué de passionnés, des personnes qui s’investissent, parcourent les livres spécialisés, passent énormément de temps sur le sujet, sans avoir forcément de très gros moyens. Ce sont des amateurs sincères, et leur nombre grandit, en Europe comme aux États-Unis. Ils doivent se dépêcher de constituer leur collection, car bientôt le continent africain va se réveiller. On le voit avec l’Asie, les prix ont évolué. Il y a vingt ans, seul quelques personnes avaient prévu ce changement. Il en est, et il en sera de même pour l’Afrique, une clientèle s’ouvrira sur le continent et celle-ci entraînera le marché mondial  ». Pour Charles-Wesley Hourdé, le phénomène est double. «  D’un côté, les amateurs se spécialisent et se documentent. De l’autre, un nouveau type de collectionneur a fait son apparition, l’investisseur  ». Ce qui n’est pas anodin, puisque l’émergence des collectionneurs-investisseurs témoigne de la confiance de certains acteurs –  et peut-être les plus initiés aux mouvements financiers  – en la pérennité de la croissance des prix et annonce d’ores et déjà la «  prophétie  » d’Alain Lecomte.

Tout cela ne semble pas déstabiliser le Bruxellois Didier Claes, investi dans les arts classiques d’Afrique noire. «  Le marché de l’art tribal suit quasiment la même évolution que les autres spécialités. Les collectionneurs sont de plus en plus pointus, à la recherche de pièces de grande qualité  ». Charles-Wesley Hourdé ne pense pas le contraire : «  Notre économie souffre d’un manque d’amateurs pour les œuvres intermédiaires. Tous les acheteurs se focalisent sur les objets exceptionnels, leur prix monte, tandis que les autres pièces stagnent  ». Pourtant, le marchand semble y croire puisqu’il fait partie, avec Eric Hertault, de ces marchands qui (ré-)investissent la place parisienne – signe indéniable de l’attractivité du secteur, si ce n’est de sa vitalité. «  J’ai eu une galerie rue des Beaux-Arts pendant cinq ans avant de diriger le département d’art africain et océanien de Christie’s à Paris pendant cinq années également. J’ai donc ouvert un nouvel espace rue Mazarine depuis quelques mois  ».

Erik Farrow, de l’autre côté de l’Atlantique (en Californie), considère qu’un point de rupture est déjà atteint, alors qu’une nouvelle génération pointe le bout de son nez. «  Le marché change profondément, il est très fluctuant. Nous nous situons aujourd’hui à un instant où tout bascule, avec une toute nouvelle génération de collectionneurs et de marchands. Les anciens se retirent, certains passionnés ont stoppé leurs acquisitions et vendent même les collections qu’ils ont constituées tout au long de leur vie. Nous cherchons tous les acheteurs qui reprendront le flambeau. C’est un processus lent  ». Autre caractéristique de ces nouveaux acheteurs, leur rayon d’action. «  Les amateurs, aujourd’hui, font preuve d’un goût plus éclectique qu’auparavant, souligne Didier Claes, touchant à différents domaines, et curieux de tout  ». D’ailleurs, il n’est pas rare que le marchand glisse sur ses stands quelques œuvres plus modernes, comme c’était le cas cette année sur TEFAF avec des compositions de Chagall par exemple.

Erik Farrow, lui, reste dubitatif. «  Je vois beaucoup de nouveaux amateurs, mais la plupart ne se jettent pas à corps perdu dans l’achat de pièces importantes, loin de là. Il faut faire leur éducation et cela peut prendre des années…  » Complexe pour les primoacheteurs de se frayer une place dans un secteur contrasté, comme le souligne Charles-Wesley Hourdé : «  Les visites en galerie se font rares, et le problème c’est que ce marché demeure relativement difficile d’accès. De nombreux faux circulent, des marchands peu scrupuleux continuent leur activité en ayant parfois pignon sur rue, un grand écart de prix existe pour des œuvres a priori similaires – ce qu’un néophyte aura du mal à comprendre. Ce marché demande donc de bien se renseigner, de se documenter…  »

Fonctionnement en vase clos

Ce passage de relais, entre deux générations d’amateurs, n’est pas sans conséquence sur le sourcing, comme le souligne Didier Claes. «  Des pièces apparaissent toujours, puisque l’on vit un transfert entre générations, et l’on constate que des familles continuent de se séparer de leurs collections  ».

Nombre de marchands l’affirment, le nerf de la guerre est moins la vente des pièces que leur acquisition. «  Le marché fonctionne en vase clos, explique Charles-Wesley Hourdé. Aucun objet ne sort d’Afrique – hormis parfois des bronzes et des terres cuites qui ne valent pas très cher et qui sont issus d’un commerce fréquemment illégal. Les surprises viennent d’œuvres provenant encore d’anciennes collections coloniales  ». Les pièces n’étant plus sur leur territoire d’origine, les marchands doivent bien souvent se rabattre sur les 3 «  D  » : divorce, décès, dettes. Un exemple sur Parcours des mondes, Alain Lecomte exposera des objets de la collection Raoul Lehuard – créateur de l’ancienne revue Art d’Afrique Noire. «  Le frère de Raoul Lehuard nous a contactés pour nous céder la collection qu’il tenait de son père Robert Lehuard en poste au Congo-Brazzaville au début du XXe siècle  », explique le marchand.

«  Beaucoup de grandes pièces sorties des radars sont encore dans les anciennes collections, les réserves de musées, des greniers parfois, poursuit Erik Farrow. De ce fait, l’Internet est devenu l’un des principaux outils de vente, tant pour les marchands que pour les auctioneers  ». Or, la dialectique de l’Internet est bien connue  : s’il favorise le travail de prospection en offrant un accès global aux collections, il renforce aussi la concurrence entre les marchands.

Un équilibre fragile entre maisons de ventes et marchands

Et de concurrents, les marchands n’en manquent pas : les maisons de ventes ont récemment montré une certaine convoitise quant au gré à gré. Selon Charles-Wesley Hourdé, qui connaît bien la question puisqu’il a dirigé le département de Christie’s Paris pendant cinq ans, «  les maisons d’enchères prennent de la place, surtout depuis qu’elles organisent des ventes privées. Ces dernières ne représentent cependant pas encore beaucoup de volume. […] Les vacations publiques sont importantes : elles arbitrent le marché et fixent certains prix ; mais les galeries sont plus que jamais nécessaires. Il faut néanmoins avouer qu’elles sont probablement trop abondantes en rapport au nombre de clients  ». Même message du côté de Didier Claes : «  Les enchères sont un baromètre du marché de l’art. À la différence du monde marchand, les ventes publiques offrent une réelle lisibilité sur le comportement secteur. Il est important qu’il y ait cette transparence  ». Et Didier Claes de poursuivre : «  Nous avons besoin des maisons de ventes, autant qu’elles ont besoin des marchands. Chacun a un rôle à jouer. Elles permettent aux collectionneurs de faire un choix entre la prise de risque et une cession certifiée par les galeristes. Et contrairement à ce qu’on pourrait imaginer, ces derniers tiennent toujours une place importante sur le marché de l’art  ».

Récemment, et cela n’a échappé à aucun acteur, les grandes maisons de ventes sont parvenues à céder des objets à des prix records, pouvant dépassant les 5  M$. «  Les exploits aux enchères depuis une quinzaine d’années sont parfois justifiés, parfois non, explique Alain Lecomte. Selon moi, le marché ne se trouve pas seulement là. Les ventes publiques constituent un baromètre pour les cotes, mais elles ne sont pas essentielles. Ce sont les marchands qui communiquent leur passion à leurs clients et futurs clients. Très souvent ce sont eux qui découvrent, par chance, ou par “hasard”, de nouvelles pièces. Et très souvent, ces pièces enregistreront bien plus tard des records lors de vacations aux enchères  ». De son côté, Erik Farrow voit d’un œil circonspect les résultats actuels en maison de ventes. «  Elles inspirent confiance aux acheteurs. La même confiance que nous mettons des années à construire avec nos collectionneurs, qui les rend plus disposés à dépenser des sommes importantes pour une seule pièce. Toutefois, ces prix, ces valeurs ne peuvent pas tenir la durée et de nombreux clients des maisons de ventes, je pense, ne récupéreront jamais leur mise  ».

La peinture aborigène, un secteur à part
Il est un segment du marché de l’art tribal, qui occupe une place particulière : la peinture aborigène. Plus confidentiel, il est surtout épargné par la raréfaction des pièces. Et pour cause, il possède la spécificité d’être alimenté par des artistes vivants. «  Le marché de l’art aborigène se porte bien, explique Bertrand Estrangin, l’un des grands du domaine. C’est un secteur en pleine évolution avec de nouveaux amateurs et collectionneurs, sensibles aux messages des derniers nomades d’Australie et à leurs œuvres signifiantes, portant la mémoire continue d’un des plus anciens peuples du monde  ». Le marchand se montre confiant quant aux évolutions du marché, qui gagne en déontologie. «  Les collectionneurs font marque d’une attention accrue sur la provenance des pièces, observe Bertrand Estrangin, ainsi qu’au caractère éthique de leur réalisation, en particulier en ce qui concerne la part que reçoit l’artiste ou ses descendants  ». Un phénomène global, qui gagne aussi les autres acteurs du marché. «  Les maisons de ventes les plus importantes comme Sotheby’s n’acceptent dans leurs vacations spécialisées d’art aborigène que les œuvres ayant des provenances éthiques, le plus souvent réalisées au sein de centres d’art ou communautés artistiques autogérées par les Aborigènes et à but non lucratif. Heureusement, on est loin des excès d’il y a dix ou vingt ans, où tout se vendait, quelle que soit la provenance ou la qualité des œuvres  », confie le marchand.

Mémo

Galerie Didier Claes
14 rue de l’Abbaye. Bruxelles. Belgique.
www.didierclaes.art

Aboriginal Signature • Estrangin
101 rue Jules Besme. Bruxelles. Belgique.
www.aboriginalsignature.com

Galerie Abla & Alain Lecomte
4 rue des Beaux Arts. Paris 6e.
www.alain-lecomte.net

Charles-Wesley Hourdé
40 rue Mazarine. Paris 6e.
www.charleswesleyhourde.com

Farrow Fine Art
19 Lovell Avenue. San Rafael. États-Unis.
www.farrow neart.

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