Jean Rouch, nouvelle hommage

 Paris  |  16 septembre 2017  |  AMA  |  Tweet  |  LinkedIn

Homme prolifique, Jean Rouch fut réalisateur de plus de 180  films. Il a aussi versé dans la poésie et l’ethnologie. Aujourd’hui, plusieurs institutions célèbrent le centenaire de sa naissance.

En  1957, Jean Rouch sortait Moi, un Noir, film tourné dans une Côte d’Ivoire pré-indépendance retraçant le quotidien de trois migrants nigériens. À sa sortie, Jean-Luc Godard avait écrit trois articles coup sur coup sur le réalisateur saluant en lui «  l’homme libre  » qu’il était. «  Jean Rouch n’a pas volé son titre de carte de visite  : chargé de recherche par le Musée de l’Homme. Existe-t-il une plus belle définition du cinéaste  ?  » Quelques années plus tard, en  1960, Godard songeait même à intituler Moi, un Blanc son premier long-métrage – la postérité retiendra À bout de souffle. Jean Rouch découvre le Niger à 25  ans ; il n’a de cesse d’arpenter Niamey, sa capitale avant qu’elle ne lui ouvre les portes de l’Afrique. Fin connaisseur du continent, l’intérêt de l’œuvre de cet homme libre se trouve dans son traitement spécifique de l’Afrique, à la fois ethnographique, plastique, politique et poétique.

Aux sources de l’inspiration, le Niger

Jean Rouch est né en  1917 à Paris, d’un père explorateur qui lui transmet dès le plus jeune âge le goût du voyage. Il passe une enfance heureuse à Rochefort jusqu’au déclenchement de la Seconde Guerre mondiale. En  1942, ingénieur des Ponts et Chaussées, il est affecté au Niger, expatrié par le régime de Vichy. Là-bas, comme le raconte sa dernière femme, Jocelyne Rouch, «  il a assisté à un rituel de purification des corps sur un chantier, des corps foudroyés. Impressionné et profondément ému, il a tout de suite voulu comprendre la cérémonie à laquelle il assistait, car elle ouvrait pour lui les portes du merveilleux. Sa vocation d’ethnologue venait de naître. Son ami Damouré Zika, rencontré au bord du fleuve, allait devenir son guide dans la découverte de la culture Songhaï  ». Jean Rouch revient à Paris suivre les cours de Marcel Griaule, dont il deviendra le fils spirituel, puis retourne au Niger filmer les rituels Songhaï, caméra à l’épaule  – un procédé jusque-là banni des pratiques cinématographiques. En  1947, avec deux amis, il est le premier à descendre le fleuve Niger en pirogue de la source à l’embouchure – une promenade de 4. 200  kilomètres. Marque indélébile de ces premières rencontres, il partagera sa vie entre le Niger, la France et le reste du monde, par semestres successifs.

Montrer l’Afrique qui change

En  1949, son film de recherche ethnographique Initiation à la danse des possédés est présenté au Festival du film maudit organisé par Jean Cocteau et Henri Langlois, premier rendez-vous du «  cinéma d’auteur  ». Il est projeté dans les salles en première partie de Stromboli de Roberto Rossellini. Pendant que Jean Rouch réalise ses enquêtes ethnologiques sur les rituels religieux en Afrique, il se passionne pour la Modernité, notamment sous l’influence de Michel Leiris et de son texte L’ethnographe devant le colonialisme (1950) portant sur l’Afrique, relativement ignorée des ethnologues jusqu’à cette date. Il s’intéresse alors au monde urbain, à l’industrialisation, à la main d’œuvre, au prolétariat qui occupe les bidonvilles et vit dans de difficiles conditions de vie. Autant de thèmes que l’on retrouve dans ses films.

En  1953, soutenu par Marcel Griaule, André Leroi-Gourhan et Claude Lévi-Strauss, Jean Rouch crée le Comité du film ethnographique dans l’enceinte du musée de l’Homme à Paris. Le projet s’inscrit dans la lignée d’initiatives entreprises par l’Unesco pour faire reconnaître le documentaire ethnographique et développer un travail d’inventaire de ce genre naissant. L’institution devient le premier musée en France, si ce n’est au monde, à se doter d’une salle de cinéma. «  Le musée de l’Homme, c’est ma maison  », clamait Jean Rouch qui y montait ses métrages, les mixait et les projetait. Plus tard, en  1982, il y créera aussi le Festival du film Jean Rouch dont la prochaine édition, en novembre  2017, portera sur le thème du Bonheur.

Après la création du Comité du film ethnographique se succède une série de tournages, dont Jaguar, réalisé entre  1954 et  1967, le road movie de trois Nigériens vers la Côte-de-l’Or, aujourd’hui le Ghana. Il y a aussi Les Maîtres fous (1957) autour des transes haoukas, une communauté pauvre d’Accra. La même année, Jean Rouch tourne Baby Ghana, un film sur l’indépendance du pays, formidable témoignage de la vie de migrants nigériens, avec comme thèmes sous-jacents l’échange syncrétique, la modernité et l’interculturalité.

Viennent ensuite Moi un Noir (1957), puis lors d’un séjour dans l’Hexagone, co-réalisé avec Edgar Morin, en  1960, Chronique d’un été, une enquête poignante sur la France du début des Trente Glorieuses. Entre  1967 et  1973, Jean Rouch filme les cérémonies du Sigui en pays Dogon qui n’ont lieu qu’une fois tous les soixante ans, avec l’ethnologue Germaine Dieterlen. Tout au long de sa carrière, Jean Rouch reste attaché à un cinéma léger, fait de caméras mobiles et autonomes, comme à un travail collectif, laissant la part belle à l’improvisation. En cela, il a préfiguré les pratiques de l’image qui sont les nôtres aujourd’hui.

L’héritage d’une œuvre

Jusqu’à sa mort accidentelle, en  2004, sur une route du Niger, l’ethnologue français a poursuivi ses recherches cinématographiques. Il est enterré à Niamey  ; le pays lui a rendu hommage en lui offrant des funérailles nationales. Pourtant, il lui a été reproché de ne pas assez prendre parti contre la colonisation ; lors de la libération du Niger, Jean Rouch a été confronté à l’hostilité des réalisateurs du pays, en tant que Français. Même si l’apartheid en Afrique du Sud le rendait «  malade  », comme le rappelle l’anthropologue Andréa Paganini, délégué général de l’Association «  Centenaire de Jean Rouch  », il est resté sa vie durant plutôt discret sur cette question.

Mais l’héritage de l’ethnologue transcende ces quelques polémiques. Toujours selon Andréa Paganini, «  Jean Rouch était un homme de réseau. Il a repris en France en  1979 le Cinéma du réel, il a créé les ateliers Varan en  1981, et c’est en partie de son fait que le cinéma nigérien est aussi important que le Sénégalais  ». Jean Rouch a également enseigné à Chaillot, à Nanterre et à la cinémathèque, mais c’était un enseignement libre, « à la Langlois ». Aussi, ne peut-on pas dire qu’il a formé des élèves ni créé une école. Toutefois, nombre de jeunes pousses se réclament toujours de son héritage. C’est le cas de Michel K. Zongo (né en 1974 au Burkina Fasso), réalisateur de L’Espoir voyage en  2012.

Auteur d’un cinéma moderne qui infuse la création contemporaine, Jean Rouch a laissé une œuvre encore méconnue. Certaines de ses recherches, notamment celles ayant trait aux rituels de possession, ont eu peu de suites. Faut-il y voir la conséquence d’une œuvre filmée, que conserve la Bibliothèque nationale de France (BnF) et les archives de la Fondation Jean Rouch, non montrée au public ?

Hommages et célébrations

Le centenaire de la naissance de l’ethnologue permettra aux moins à certaines de ses bandes de revoir la lumière des projecteurs. La BnF présente ainsi l’un des tout premiers films de Jean Rouch, Bangawi (1947), retrouvé en  2009 par le CNC – qui, dans les années  2000, a commencé à rassembler et à inventorier de manière systématique une archive de près de 5.000  boîtes de films de l’ethnologue. Bangawi est la captation d’une chasse à l’hippopotame au harpon sur le grand fleuve du Niger. Plus généralement, «  Jean Rouch, l’Homme-cinéma  », dès le 26  septembre, permettra de retrouver 200  images grand format de Jean Rouch et de nombreux extraits restaurés de ses films. Le tout suivant un accrochage de quinze thèmes allant de l’héritage du surréalisme aux danses des rituels de possession qui l’ont tant obsédé. Léger, mobile et drôle, le cinéma de Rouch est infusé de ses nombreuses amitiés et des regards croisés entre l’Européen et ses complices africains – Damouré Zika, Lam Ibrahim Dia ou Tallou Mouzourane.

Au musée de l’Homme, l’exposition «  Dialogue photographique  : Jean Rouch & Catherine de Clippel  » mettra en regard des photographies rares de ces deux artistes qu’une génération sépare. Conçue par Jean-Paul Colleyn et Laurent Pellé, le délégué général du festival international Jean Rouch, cette exposition présentera  120 à  140  photos autour de  4 à  5  grands thèmes, allant de la possession au deuil, essentiellement autour du pays Dogon. Également au musée, le Festival Jean Rouch célébrera aussi le centenaire du cinéaste, avec un dense programme composé de débats, de conférences et de la projection de films restaurés par les archives françaises du CNC. Les films en questions sont plutôt méconnus, à la fois fictions et documentaires, en particulier Dionysos (1984) et Enigma (1986) réalisé à Turin. Le film Bangawi fait aussi partie de la programmation.

Ces quelques évènements seront accompagnés d’une foule de débats, de conférences, et de projections qui combleront les aficionados et permettront aux néophytes de découvrir l’«  ethnofiction  » chère à Jean Rouch.

Mémo

« Jean Rouch, l’Homme-cinéma »
Du 26 septembre au 27 novembre 2017.
Bibliothèque nationale de France. Quai François Mauriac. Paris 6e.
www.bnf.fr

« Regards Inversés »
Cycle de projections et rencontres.
Les samedi 7 et dimanche 8 octobre 2017.
Musée du quai Branly. 37 quai Branly. Paris 7e.
www.quaibranly.fr

« Dialogue photographique : Jean Rouch & Catherine de Clippel »
Du 25 octobre 2017 au 7 janvier 2018.
Musée de l’Homme. 17 place du Trocadéro. Paris 16e.
www.museedelhomme.fr

Festival international Jean Rouch
Du 8 novembre au 3 décembre 2017.
Musée de l’Homme. 17 place du Trocadéro. Paris 16e.
www.museedelhomme.fr

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