LGR, trois regards pour une collection

 Nice  |  2 septembre 2017  |  AMA  |  Tweet  |  LinkedIn

LGR… Trois initiales pour trois prénoms : Laurence, Gaétane et Roland. Si la collection commence en 1987 avec les premières acquisitions de Gaétane et Roland Botrel – officiellement rejoints par Laurence Climbeau en 2006 –, le trio azuréen la complète au gré de leurs rencontres et promenades artistiques.

À partir de leur sens aigu de l’histoire, ces véritables érudits, passionnés d’art, rassemblent des œuvres, souvent majeures dans le processus des artistes, pour les confronter et en proposer des lectures uniques, cohérentes et intemporelles. Pour eux, l’art est un engagement. Ces collectionneurs atypiques ont accepté d’évoquer pour AMA leurs choix artistiques et leur manière d’appréhender le marché de l’art.

 

Gaétane et Roland, comment a débuté votre collection ?

Gaétane et Roland Botrel : En 1987, nous achetons un dessin de Vélikovitch à Monaco. Avant cela, nous regardions l’art contemporain en suivant le travail de plusieurs artistes, dont Vélikovitch, devenu depuis un ami.

 

Vos regards se sont aiguisés plutôt à partir de l’art ancien ?

Roland Botrel : Oui, de la Renaissance à Picasso. Mais notre chance a été de rencontrer des artistes italiens originaires de Piacenza, groupés autour de Foppiani, Berté et Armodio, qui exposaient entre 1976 et 1980 à la galerie L’Œuf de Beaubourg. Ils mêlaient à leur travail l’héritage du passé et l’intelligence poétique et surréaliste de la modernité. Cela nous a vraiment aidé…

Gaétane Botrel : Nous venions aussi tous les mois à Paris pour notre travail, et l’ouverture du Centre Georges Pompidou nous a permis de développer notre curiosité pour l’art contemporain. Nous allions à toutes les expositions et cela nous a permis de découvrir beaucoup d’artistes et la diversité des courants esthétiques.

 

Vous avez rassemblé, en 30 ans, une centaine de pièces… Peut-on parler d’un virus ?

Roland Botrel : Il faut bien comprendre que ce n’est pas la possession des choses qui nous intéresse. Notre posture est très claire et elle s’ancre dans cette envie de participer, à un moment donné, au soutien à la création. Pour cela, il faut acheter de l’art afin que les artistes, mais aussi les galeries, puissent continuer à travailler. Si acquérir n’est pas un but en soi, force est de constater que vivre avec des œuvres aujourd’hui est devenu indispensable.  Elles ont une vraie présence dans notre vie. Cependant, nous considérons que les œuvres continuent à appartenir aux artistes. Ils peuvent nous les demander pour des expositions, comme les trois dessins à la limaille de fer de Nicolas Daubanes réalisé d’après les gravures de Piranèse. L’artiste multiplie les expositions dans lesquelles ils sont présentés depuis deux ans. Nous ne les avons jamais déballés chez nous… Ils sont vus ailleurs et c’est très bien ainsi.

 

Vous achetez toujours la pièce là où vous l’avez vue…

Gaétane et Roland Botrel : C’est notre façon de rendre hommage au travail effectué ; même chez des inconnus qui ne feront aucune facilité. Par ailleurs, nous n’achetons pas pour spéculer ou pour revendre, les artistes et les galeristes l’ont bien compris et nos liens avec eux sont au beau fixe. Mais acquérir une œuvre est un acte qui n’est en rien anodin. C’est un inconnu que l’on accueille chez nous, presque une adoption.

 

Laurence, comment rentrez-vous en 2006 dans l’aventure artistique de Gaétane et Roland ?

Laurence Climbeau : Par le hasard des discussions ! Je n’avais pas manifesté jusque-là un grand intérêt pour l’art et je n’osais même pas entrer dans une galerie. Cela a été une véritable initiation, et comme je considère que lorsqu’on s’intéresse à quelque chose on ne peut pas être uniquement spectateur, mon aventure artistique a commencé dans ce désir de m’impliquer toujours plus. Au départ, nous achetions séparément des pièces des mêmes artistes pour finalement nous rendre compte que nous voulions les réunir. LGR est né dans cette idée de partage.

 

Vous discutez beaucoup entre vous à propos des artistes et des œuvres que vous voyez, c’est une grande force dans la constitution de votre collection et les directions thématiques que vous lui donnez. En accueillant Laurence dans votre histoire, est-ce que cela a changé votre façon de fonctionner ?

Roland Botrel : L’art est intemporel. Quand Laurence est venue nous rejoindre, nous l’avons faite aussi voyager dans l’art ancien et lui avons montré comment l’art était toujours vivant dans un contexte à chaque fois précis. De cette façon, son œil s’est formé comme le nôtre, et aujourd’hui ses goûts s’affirment.  Nous confrontons ainsi nos différences de point de vue, car l’avantage, dans ce cadre, est d’avoir trois personnalités bien distinctes.

 

Laurence Climbeau : J’ai été forcément influencée puisque je suis arrivée dans une histoire où les bases étaient déjà construites, et il est essentiel pour moi que celles-ci se poursuivent. Les pièces que nous achetons ont toujours un sens par rapport à ce qui existe dans la collection.

 

Au regard de vos choix, on pressent des lignes et des thématiques. Par exemple, peut-on dire que vous soutenez l’École niçoise ?

Roland Botrel : Pour l’école historique de Nice, nous sommes arrivés trop tard, mais nous avons des œuvres de Noël Dolla, de Pascal Pinaud, Bernard Pagès et de plusieurs jeunes que nous rencontrons à La Station ou à la Villa Arson.

 

Vous avez réuni des œuvres, beaucoup de peintures d’ailleurs, dont les thèmes sont politiques ou liés à l’Histoire…

Roland Botrel : Il y a effectivement un constat politique qui émerge de l’ensemble. Les artistes de la Figuration narrative sont des personnes qui ont vécu les mêmes histoires que nous et qui dénoncent les abus ou les dérives du monde. Mais au-delà de l’idée, ce qui compte avant tout, c’est la maîtrise et la qualité du travail. Par contre, à propos de notre tableau Le Portrait de Mao peint par Yan Pei-Ming, nous ne sommes pas maoïstes pour un yuan ! Mais cette œuvre nous fait entrer dans l’histoire du peintre, l’Histoire en général, et même dans une certaine vision de la peinture puisque Warhol et bien d’autres ont peint Mao.

 

Au moment où vous achetez Yan Pei-Ming, il n’était pas connu, pas encore représenté dans les plus grandes collections publiques et privées.

Roland Botrel : Nous avons acheté notre premier tableau de Ming en 1996, à la FIAC. Nous l’avions déjà repéré l’année précédente et nous aimions cette écriture nerveuse, avec des gouttelettes partout. Nous n’avons pas hésité, même si son prix, très raisonnable à l’époque, était une sorte de petite folie pour nous…

 

Vous êtes sensibles aux relations entre l’art et la littérature…

Roland Botrel : Il n’y a pas que le côté pictural… J’évoquais tout à l’heure la façon dont l’art était stimulé, et il est toujours intéressant de comprendre les rencontres littéraires ou musicales. Les artistes ne vivent pas isolés et peuvent être aussi sous influence. Autour de Proust, par exemple, nous avons deux jeunes artistes, Raphaël Denis et Jérémie Bennequin. Le premier réécrit toute La Recherche du temps perdu sur une seule feuille, le second gomme le texte. Les deux abordent la question du temps de façon magistrale.

 

Vous avez réuni un très bel ensemble sur la Figuration narrative, revenue sur le devant de la scène au cours de ces cinq dernières années.

Roland Botrel : Nous les avons intégrés dans la collection bien avant ! Nous avons étudié chaque artiste pour comprendre leur force, leur différence. Pour Adami, par exemple, ce sont les portraits qui nous intéressent. Celui d’André Gide est d’une profondeur psychologique, d’une intelligence des couleurs, tandis que pour Arroyo, c’est à travers le thème de la liberté qu’il laisse transparaître sa hargne pour Franco, avec sa manière particulière de traiter les personnages masqués ou de dos. Ces œuvres incarnent pour nous des moments forts de la vie de ces artistes…

 

Vous continuez à les suivre ?

Roland Botrel : Pas vraiment, la Figuration narrative a été très importante entre 1964 et 1985. La société a changé depuis et nous aussi. Et tout en gardant un grand respect pour leur travail actuel, nous avons ouvert d’autres portes, celles de Pierre Buraglio, d’Erik Dietman, de Paul Rebeyrolle… Ce sont aussi des histoires de rencontres, de hasards.

 

Ce n’est pas trop compliqué de regarder l’art actuellement ?

Gaétane Botrel : Pas plus qu’avant, mais la mode des installations ou les vidéos, cela nous intéresse peu. Nous les regardons dans les centres d’art, mais nous ne saurions pas vivre avec !

 

Quel regard portez-vous sur le milieu de l’art et son marché depuis 30 ans ?

Gaétane Botrel : On parle plus d’argent que d’art, aujourd’hui !

Roland Botrel : Nous sommes des amateurs d’art et à ce titre nous avons visité beaucoup de collections. Celles des Billarant ou des Gensollen, par exemple, qui ont des ensembles muséaux constitués de formidables artistes dont nous n’avons presque aucun nom. Au début, cela m’a troublé, puis avec le temps j’ai trouvé très touchant les mondes que chacun d’entre nous se fabrique…

 

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