Eduardo Arroyo, images et histoires

 Saint-Paul-de-Vence  |  2 septembre 2017  |  AMA  |  Tweet  |  LinkedIn

Après l’Allemand A. R. Penck, la Fondation Maeght accueille jusqu’au 19 novembre une rétrospective consacrée à l’Espagnol Eduardo Arroyo. Un programme tout à la fois politique et historique, éloquemment titré « Dans le respect des traditions ».

À 80 ans, Eduardo Arroyo n’a rien cédé à l’élégance et à l’esprit. Aussi vifs qu’incisifs, ses bons mots s’égrènent au rythme de ses mains, volant dans l’air. Si aujourd’hui l’artiste a le souffle plus court et parle doucement, il conserve une puissante énergie créatrice. Cette année, la galerie Alvaro Alcazar présentait à l’occasion d’Art Paris Art Fair un solo show de ses dernières peintures (des moyens formats), et la rétrospective que propose actuellement la Fondation Maeght offre bon nombre de créations récentes – cette fois-ci, les grands formats qu’affectionne le peintre. Il reste surtout chez cet ancien de La Ruche – qui évoque à plaisir ses souvenirs avec Giacometti – quelque chose de ce pouvoir démiurgique qu’ont les créateurs d’images. Ses toiles, comme ses phrases, préservent cette étrangeté sans laquelle elles ne sont qu’un banal outil de communication ; elles possèdent une densité narrative et cette pudeur de ne pas se révéler au premier regard ou à la première écoute. Eduardo Arroyo est un peintre doublé d’un écrivain.

Le peintre des histoires

Chez Eduardo Arroyo, l’histoire n’est jamais loin, que ce soit l’anecdote, la Grande ou celle de l’art. Dans ses années d’exil, alors que Franco est au pouvoir, c’est plutôt la grande Histoire qui l’intéresse. Eduardo Arroyo quitte l’Espagne franquiste pour Paris en 1958. Il se destine d’abord au journalisme politique, mais se résout à utiliser la peinture qui, sous l’angle de l’image, peut jouer un rôle similaire à l’écriture pour frapper les consciences. C’est ainsi que le jeune peintre, figuratif et autodidacte, commence à exposer au Salon de la jeune peinture dans les années 1960, dans un contexte acquis à l’abstraction. Son travail est infusé de politique, même s’il écrit en 1976, « tout le monde me veut peintre politique. Je n’ai jamais su avec quoi on fabrique une peinture politique ». Eduardo Arroyo couche sur la toile ses obsessions, à l’image de la lutte contre Franco, attestée dans le tableau placé à l’entrée du parcours, l’un des plus touchants de l’exposition : le Portrait de Constantina Pérez Martínez (1970), figure de la révolte ouvrière, torturée et rasée par les milices franquistes. Construite par déclinaison de formes simples mises en contraste – de grands aplats blancs pour le visage de Constantina, noirs pour le fond, ainsi que des triangles à la couleur de l’Espagne pour ses boucles d’oreilles –, l’œuvre dépasse l’anecdote tragique de la minière pour évoquer la violence du combat révolutionnaire et la dignité des rebelles.

À la chute de la dictature, en 1975, les obsessions changent et les références à l’histoire de l’art et à la littérature se multiplient. Le Portrait de Dorian Gray d’Oscar Wilde ou Ulysse de James Joyce, par exemple, figurent en bonne place dans la mythologie personnelle d’Eduardo Arroyo. Dans ses dernières toiles, exposées à la fondation, l’histoire de l’art se mue presque en protagoniste de ses tableaux : Ferdinand Hodler, Vincent Van Gogh et toute une histoire de la représentation du paysage sont passés en revue… Du début à la fin de sa carrière, l’urgence politique de l’homme qui participait aux réunions de la Sorbonne en 1968 a laissé place à un autre engagement, peut-être celui de trouver sa place dans l’histoire de la peinture.

La fabrique de l’image

Les peintures d’Eduardo Arroyo puisent leur force dans une tension : figuratives, elles n’en demeurent pas moins équivoques, par une multiplication de références, d’objets et de symboles posés les uns à côté des autres.  Ce n’est pas la beauté du collage surréaliste, celle qu’évoque Lautréamont dans Les Chants de Maldoror, « la rencontre fortuite sur une table de dissection d’une machine à coudre et d’un parapluie ». Les rencontres qui se nouent dans l’œuvre d’Arroyo ne doivent rien au hasard, elles ne sont pas fortuites.

Ses toiles sont le plus souvent construites en grands aplats, dont certes la touche ondoyante rend la surface vibrante, mais dont les ondoiements s’effacent avec la distance. Finalement, le travail d’Eduardo Arroyo ne repose pas sur un principe profondément pictural. C’est un créateur d’images, qui emploie la liberté illusionniste qu’offre la peinture pour les élaborer. Cette liberté, les artistes ne l’ont retrouvée qu’avec l’avènement de Photoshop et d’Illustrator, qu’il voit d’un œil suspicieux. « Si je devais travailler aujourd’hui, je ne serais pas peintre, mais bibliothécaire », explique-t-il, le sourire au coin des lèvres. Chez les peintres, il revendique d’ailleurs « une condition de dernier des Mohicans ».

Pour Eduardo Arroyo, chaque nouveau tableau est un nouveau départ, car c’est une nouvelle image. Du coup, certains fonctionnent mieux que d’autres. La rétrospective de la Fondation Maeght témoigne de cette inégalité. Certaines œuvres sont restées comme coincées dans leur temps – gardant tout de même valeur de témoignage –, d’autres transcendent leur contexte pour une portée plus collective, voire universelle, comme le Portrait de Constantina Pérez Martínez. Ses œuvres de plasticien convainquent également moins, tels les sculptures ou les tableaux en gomme qu’il réalise lorsqu’il est à Berlin en 1976, après avoir réalisé les décors des Bacchantes à la Schaubühne. À cette époque, il réside dans la capitale allemande à l’invitation du DAAD, l’association d’enseignement supérieur, et « travaille avec la matière de Berlin ».

La série des José Maria Blanco White, réalisée à la fin des années 1970 et dupliquant le smoking blanc de l’espion dans divers contextes – à la Tate, au British Museum ou à Cock Lane –, est une grande suite, significative du « système Arroyo ». Elle puise dans le polar et les histoires d’espionnage, en multipliant les références à la surveillance et exhibe les traces muettes de combats passés. Les tableaux sont lourds d’une atmosphère oppressante par la multiplication des yeux, omniprésents, par la lourdeur des rideaux de velours et force détails étranges, comme des vitres brisées.

La fondation expose également un superbe cabinet graphique dans lequel les Ramoneurs en haut-de-forme, pleins de sensibilité, font face à sa version du Retable de l’Agneau mystique des frères Van Eyck. Même nombre de panneaux (ouverts et fermés), même disposition, mais dans une composition inédite. En lieu et place de l’Adoration de l’Agneau de Dieu, des mouches. Elles occupent une place récurrente dans le travail d’Eduardo Arroyo, à la fois symbole de l’Espagne – « Le pays des mouches », comme il se plaît à l’appeler – et de l’homme. Les processions des martyrs et des philosophes sont remplacées par des dictateurs célèbres, celles des saints évêques par des auteurs. Le retable est symptomatique : les œuvres d’Arroyo sont des images qui utilisent le moyen de la peinture ou du dessin pour servir une construction complexe. Superpositions, citations de l’histoire de l’art et de la littérature, références politiques, délocalisations et appropriations diverses…

Un accrochage à l’ancienne

Cette logique de l’image, on la retrouve en arrière-plan dans l’exposition. L’accrochage de la Fondation Maeght n’est pas un accrochage d’art contemporain : trop d’œuvres dans trop peu d’espace. Les toiles ne parviennent pas à « respirer », selon le mot de Brian O’Doherty, le père du concept de white cube ; elles ne gagnent pas l’espace et se télescopent.

Un aspect qui n’est pas sans rappeler les tropes anciens de l’exposition, quand le tableau était considéré comme « une fenêtre ouverte par laquelle on puisse regarder l’histoire », selon la vieille tradition albertienne. Or, les tableaux d’Eduardo Arroyo peuvent relever de cette vision de la peinture. Chacun dresse un système clos, enceint par son cadre. Et puis, l’Espagnol emprunte aussi aux codes du polar, aussi bien dans ses thèmes que dans le mode de lecture du tableau : les indices sont disséminés et le sens global de l’œuvre se construit par une reconstruction subjective d’éléments épars, situés dans les strictes limites du tableau. Chaque œuvre exige ainsi une contemplation active. Un peu dense, cet accrochage réhabilite donc plutôt l’idée de promenade. Une promenade dans l’histoire…

 

 

Mémo

« Eduardo Arroyo, dans le respect des traditions ». Jusqu’au 19 novembre. Fondation Maeght, 623 chemin des Gardettes, 06570 Saint-Paul-de-Vence. www.fondation-maeght.com

 

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