Archéologie et art tribal : des transactions sous pression

 Bruxelles  |  2 septembre 2017  |  AMA  |  Tweet  |  LinkedIn

Enchères stratosphériques, cotes en surchauffe… Le marché des pièces archéologiques et tribales est florissant ! Retour sur le phénomène de « starification » de ces objets tant convoités. Au cœur du sujet, en compagnie de marchands, de collectionneurs, de membres de la communauté scientifique…

Depuis le tournant des années 2000, le marché de l’art tribal a littéralement explosé, son chiffre d’affaires passant de 13,7 M€ en 2001 à 92,1 M€ en 2014. Malgré cette forte croissance, l’art tribal demeure un marché marginal représentant seulement 0,68 % du chiffre d’affaires mondial des ventes d’art aux enchères, soit 40 fois moins que l’art moderne, selon un rapport publié par Artkhade, Art Media Agency et Art Analytics en décembre 2015.

Largement en tête, l’Afrique et l’Océanie laissent d’autres zones géographiques dans l’ombre. Entre 2000 et 2014, les deux continents ont représenté 64,8 % des lots proposés aux enchères et 81 % des recettes totales du secteur. Surtout, la croissance de ce marché s’est accompagnée par la multiplication des enchères millionnaires en salles de ventes. Pour la seule année 2014, quatorze lots ont passé la barre du million d’euros pour un total de 39 M€, soit 42 % du chiffre d’affaires annuel du marché de l’art tribal aux enchères.

« Le tournant du marché a été pris avec les premières grandes ventes publiques, d’abord avec celle de la collection Hubert Goldet en 2001 puis surtout avec la vente Vérité à Paris en 2006 [qui avait totalisée 44 M€ à Drouot, NDLR]. Une vente spectaculaire y compris au niveau de sa médiatisation et de son marketing, explique Didier Claes, spécialiste des arts d’Afrique. C’était la première fois que des objets africains atteignaient de tels records, dont un masque Fang parti pour 5 M€. Elle a été un jalon important pour l’acceptation de cet art ».

Boudant les pièces intermédiaires, parfois suspectes de contrefaçon dans un secteur où pullulent faux et provenances douteuses, les acheteurs se sont concentrés sur les œuvres muséales ou d’exception. La rareté des pièces disponibles et l’angoisse face à la fraude et la contrefaçon ont ainsi remodelé ce marché qui, depuis le milieu des années 2000, s’est mis à enchaîner les records, dont la célèbre statue sénoufo de Côte d’Ivoire vendue 9,66 M€ chez Sotheby’s à New York en novembre 2014, une pièce au pedigree indiscuté ayant appartenue, entre autres, à l’homme d’affaires Myron Kunin et au sculpteur Arman. Plus récemment un appui-tête Luba-Shankadi du Congo, classé parmi les dix plus belles enchères 2016 par Le Figaro, s’est envolé à 2,2 M€ lors de la dispersion de la collection Meunier, les 15 et 16 décembre à Paris.

« Les belles pièces atteignent des montants stratosphériques et les prix élevés pratiqués dans les foires spécialisées, comme le Parcours des Mondes ou Bruneaf, ont déconcerté les collectionneurs traditionnels. Les marchands eux-mêmes se rabattent de plus en plus vers des foires généralistes comme la TEFAF, la BRAFA ou la Biennale des Antiquaires », analyse Aurélien Cuénot, fondateur d’Artkhade, base de données de référence sur le marché des arts anciens d’Afrique, d’Asie, d’Océanie et des Amériques. Selon lui, le marché de l’art tribal se retrouverait à fonctionner à deux vitesses, partagé entre objets d’art d’exception et pièces ethnographiques moins spectaculaires. « Pour des objets en dessous de 3.000 € ou au-dessus de 50.000, il y a des acheteurs. C’est plus difficile pour le segment intermédiaire situé entre 10.000 € et 50.000 ».

La guerre du faux

Le phénomène de « starification » des pièces archéologiques ou tribales a été critiqué par une partie de la communauté scientifique, notamment par André Delpuech, conservateur général du patrimoine et responsable des collections Amériques du musée du quai Branly, qui cite en exemple Le canard à l’envol, une céramique mexicaine des Tarasques vendue 1,6 M€ en 2013 lors de la dispersion de la collection Barbier-Mueller chez Sotheby’s à Paris. « Un objet qui porte un nom cesse d’être un artefact archéologique anonyme et, à défaut d’auteur, une dénomination et un nom d’appartenance lui permettent de soutenir la comparaison avec une toile peinte ou une création d’un artiste occidental », analyse-t-il dans son étude, « Un marché de l’art précolombien en plein questionnement », publiée dans Les Nouvelles de l’archéologie en 2016. « Il suffit de citer Le cri de Kerchache, le Masque Teotihuacan de Rivera et Breton, Le canard à l’envol de Barbier-Mueller… Un peu comme si l’on parlait de La Joconde de François Ier ! Oublié l’artiste autochtone qui l’a réalisé, oubliées son époque, la culture d’où il provient et sa fonction ! »

Fouilles clandestines, pillages, trafics, abondance de faux et de copies, interventions politiques des pays d’Amérique latine pour contrecarrer les ventes aux enchères ou exiger la restitution des œuvres… Les polémiques s’enchaînent autour du commerce des pièces archéologiques précolombiennes avec, pour effet, de refroidir une partie des collectionneurs. Cas d’école : la vente à Drouot organisée le 21 mars 2011 par l’étude Binoche & Giquello, rassemblant plus de 200 lots, parmi lesquels une statue maya en stuc polychrome, datée de la période classique (550-950 apr. J.-C.) et vendue 2,91 M€, record mondial de l’époque. Or, dès le lendemain, l’Institut National d’Anthropologie et d’Histoire du Mexique (INAH) concluait à un faux, donnant lieu à une véritable guerre d’experts, pour une pièce en l’occurrence ici « vraiment vraie ». La prolifération des faux n’est pourtant pas un phénomène récent. Selon André Delpuech, « sur les 105.000 objets provenant des Amériques au sein du musée du quai Branly, 1.085 sont repérés comme des faux archéologiques, notamment un fameux crâne de cristal prétendument aztèque », une situation observée dans de nombreuses collections publiques et privées ayant été constituées en partie au XIXe siècle, une période où l’activité de faussaire s’exerçait à échelle quasi industrielle.

Les antiquités orientales sous le feu de l’actualité

Christie’s, avec ses quatre vacations annuelles dédiées aux antiquités, fait office de leader sur le secteur des ventes publiques d’archéologie. La maison détient d’ailleurs actuellement le record mondial avec la statue égyptienne de Sekhemka, datée d’environ 2.300-2.400 av. J.-C., pièce adjugée près de 16 M£ (19,8 M€) en juillet 2014, sur une estimation de 6 M£ (7,5 M€). Une bonne affaire pour son vendeur, le Northampton Museum and Art Gallery, qui espérait bien financer ses travaux d’extension grâce à cette lucrative opération. Mais c’était sans compter sur la polémique qui s’en est suivie. Immédiatement, l’International Council of Museums (ICOM) accusait le Northampton Museum de contrevenir au code d’éthique des musées, ces derniers ne pouvant vendre une œuvre que si les recettes allaient à la conservation et à l’entretien des collections. Pire, l’organisation avait émis des inquiétudes sur le fait que la vente participe au trafic illicite d’antiquités égyptiennes, véritable fléau dans un pays traumatisé par le pillage du musée du Caire en 2011, en pleine révolution arabe. L’œuvre, vendue à un collectionneur privé américain, aurait quitté le territoire britannique malgré une interdiction d’exportation émise par le gouvernement et l’indignation des autorités égyptiennes – qui avaient qualifié la vente de « crime moral contre l’héritage mondial », selon le ministre des antiquités Mamdouh Mohamed Eldamaty.

« Les antiquités sont un levier de financement du terrorisme », rappelait Édouard Planche, spécialiste du trafic des biens culturels à l’UNESCO, lors d’un débat organisé par AMA en février 2015. Selon lui, le commerce illégal d’antiquités, très difficile à chiffrer, pourrait atteindre plusieurs milliards de dollars. Un chiffre corroboré par la CIA, qui estime que la contrebande d’antiquités aurait déjà rapporté entre 6 et 8 milliards de dollars à l’organisation islamique, devenant ainsi la deuxième source de revenus de Daesh. « Le trafic de drogue, d’armes et d’antiquités, ce sont les mêmes réseaux de blanchiment […] Si vous achetez une antiquité syrienne ou irakienne actuellement, vous participez au crime organisé », ajoute Édouard Planche.

Six milliards, 8 milliards, voire 15 milliards de dollars selon certains médias. Faute d’éléments tangibles, l’évaluation même du marché noir fait débat. L’International Association of Dealers in Ancient Art (IADAA) dénonce une sur-évaluation de la valeur du marché illégal des antiquités, mettant en cause les chiffres invérifiables diffusés par la presse. « Le marché légal s’évalue entre 150 et 200 M€. Comment peut-on croire que le marché illégal, lui, soit de 10 à 40 fois supérieur ? », exposait Vincent Geerling de l’IADAA lors d’une intervention à l’UNESCO en 2016.

Il semble pourtant indéniable que ce marché noir soit considérable. À titre d’exemple, Édouard Planche explique que des pièces du musée de Bagdad, pillé en 2003, se promènent toujours dans la nature, treize ans plus tard donc : « 15.000 pièces ont été volées, 9.000 ont été récupérées. Il y en a encore plus de 5.000 qui se baladent. On en a même retrouvé au Pérou ».

« Historiquement, il y a toujours eu un décalage entre le moment où les objets ont été pillés, puis couverts par des documents falsifiant leur provenance, avant d’être vendus sur des places de marché majeures comme Paris, Londres ou New York », explique Laura Patten, analyste du FBI, dans le rapport Deloitte Art & Finance 2016. « Nous nous attendons à ce qu’il se produise la même chose avec le trafic d’objets venant des zones de guerre actuelles […] Marchands et collectionneurs doivent scruter avec la plus grande attention toute pièce pouvant provenir de zones sous contrôle terroriste ». Le 15 décembre 2016, le département d’État américain a d’ailleurs lancé un avis concernant plusieurs objets que Daesh chercherait à écouler pour financer ses opérations terroristes, en appelant les marchands d’art à la vigilance : « Le FBI invite les collectionneurs et les marchands à la plus grande prudence lors du commerce d’antiquités en provenance du Proche-Orient […] Des artefacts pillés par des organisations terroristes comme Daesh sont en train de pénétrer le marché ».

Arsenal réglementaire et bataillons d’experts

« Au niveau mondial, le plus gros problème actuel concerne les vols et fouilles illégales pratiquées dans des zones de conflit. Dans le cas de pièces volées, il est totalement impossible de les écouler sur le marché légal, car ces pièces sont connues, ont été publiées ou apparaissent dans les registres d’organismes internationaux tels l’Art Loss Register. Elles sont donc très facilement traçables et identifiables, explique Harold t’Kint de Roodenbeke, président de la BRAFA. Le cas des pièces exhumées illégalement pose un autre problème puisqu’elles ne sont, par définition, pas connues du marché. Dans un cas comme dans l’autre, les acheteurs sont tout autant à blâmer que les auteurs, et nous condamnons avec la plus grande vigueur de tels agissements ». Si les acteurs du marché disposent de leurs propres organes de régulation, comme en France le Syndicat National des Antiquaires et le Comité des Galeries d’Art, ou encore la British Art Market Federation en Grande-Bretagne, des organisations internationales comme le Conseil international des musées (ICOM), l’UNESCO, INTERPOL, TRACFIN – l’agence de renseignement français chargée de traquer les circuits financiers clandestins – ou l’Office Central de lutte contre le trafic de Biens Culturels (OCBC) organisent la veille. Pour aider les douanes et les services de police, l’ICOM a d’ailleurs publié le 16 décembre 2016 sa liste rouge des biens culturels ouest-africains en provenance de zones de conflit susceptibles de faire l’objet de ventes illégales, notamment ceux pillés au Mali suite aux attentats terroristes de 2012.

Récemment, la coopération internationale a été renforcée par l’adoption de la résolution 2199 (2015) au Conseil de sécurité de l’ONU, dont le paragraphe 17 stipule que « Tous les États membres doivent prendre les mesures voulues pour empêcher le commerce des biens culturels irakiens et syriens et des autres objets ayant une valeur archéologique, historique, culturelle […] qui ont été enlevés illégalement d’Irak depuis le 6 août 1990 et de Syrie depuis le 15 mars 2011 ». Or, la question demeure pour les œuvres dites « entrées dans la collection dans les années 1960 », car ce n’est qu’à partir des années 1970 que la réglementation internationale oblige d’indiquer la provenance.

Labos high-tech mis à disposition des experts, rayons X, tests de thermoluminescence… Pour se prémunir des provenances douteuses, foires et salons ont massivement investi dans le vetting, cette phase préalable d’authentification des objets qui donne le feu vert pour leur exposition. « En tant qu’organisateurs, et étant nous-mêmes marchands, nous sommes extrêmement attentifs et intransigeants quant à la probité et au professionnalisme de nos exposants, précise Harold t’Kint de Roodenbeke. Il en va de même pour notre vetting, pour lequel nous faisons appel à plus de cent experts indépendants, et à qui nous offrons les services pointus d’un laboratoire scientifique spécialisé pendant les journées d’expertise. Dans le cas d’une pièce qui pose question, la règle de l’unanimité prévaut au sein de la commission d’admission concernée. Tout est mis en place afin de protéger tant l’exposant que l’acquéreur d’une erreur toujours possible ».

 

 

Trois questions à…

Didier Claes, spécialiste des arts africains

 

Comment expliquez-vous l’intérêt croissant pour l’art africain ?

Le marché a considérablement évolué ces dix dernières années. Avec les premières grandes ventes publiques d’art africain, celle de la collection Hubert Goldet en 2001 par exemple, des œuvres ont atteint des sommets, dépassant parfois le million d’euros, ce qui était tout à fait nouveau. Ensuite, il ne faut pas oublier que les grandes maisons de ventes organisaient traditionnellement leurs ventes à Amsterdam, Londres ou New York. Désormais, Sotheby’s et Christie’s font chacune deux ventes d’art africain par an à Paris. Les foires, comme Parcours des Mondes ou Bruneaf, sa jumelle bruxelloise, se sont également amplifiées. Mais le principal phénomène déclencheur a été l’inauguration du musée du quai Branly – Jacques Chirac, un grand pas pour l’acceptation de cet art. Pour les marchands, le rôle de ces institutions est primordial, car elles permettent d’avoir sur ces collections un regard moins ethnographique ; le public va désormais voir un objet d’art africain comme il va voir un tableau. Et nous espérons obtenir le même impact en Belgique avec la réouverture du musée de Tervuren, prévue en juin 2017.

 

Quelle place occupe la BRAFA dans ce contexte ?

Incontestablement, la BRAFA est maintenant la foire généraliste qui compte le plus de marchands d’art africain au monde. Cette année, nous sommes une dizaine. À titre de comparaison, nous n’étions que cinq lors de la dernière édition. Il ne manque qu’une galerie pour réunir à la BRAFA le top mondial des marchands d’art africain ! De grands noms sont présents, comme Monbrison, Bernard Dulon ou Schoffel de Fabry. Bernard de Grunne, qui ne participait plus qu’à Maastricht, fait son retour. Volontairement, nous travaillons avec une clientèle européenne. C’est un choix parfaitement assumé et, à mon sens, 70 % des collectionneurs et des acteurs principaux de ce marché viennent à la BRAFA pour y rencontrer des marchands de haut niveau. C’est une belle réussite. Personnellement, la BRAFA est mon meilleur salon de l’année, celui sur lequel je travaille le mieux et celui aussi où je rencontre le plus de personnes.

 

Art traditionnel, art tribal, art premier… Comment aujourd’hui définiriez-vous le vaste champ des arts africains ?

Cette question irrite toujours. On a aussi parlé d’art nègre, d’art primitif… Derrière chaque dénomination, il y a une époque, une vision politique. Personnellement, je parle d’art classique africain, une notion simple qui fait consensus. Cette question est liée à l’histoire de l’arrivée des objets en Europe. Les premiers étaient des souvenirs rapportés par les explorateurs. Ensuite, de 1870 à 1920, l’administration coloniale et l’armée les ont confisqués pour stopper les rites. Les Jésuites, surtout, ont voulu éradiquer les croyances en collectant la plupart des pièces qui ont rejoint les musées ou ont été vendues. À partir des années 1950, sur fond d’indépendance et de guerres, comme au Nigeria et au Congo, toute une vague de marchands et d’amateurs s’est aventurée en Afrique. Ce fut l’époque des marchands-baroudeurs, aux parcours, il faut le dire, pas toujours très nets, et qui étaient prêts à tout pour organiser la sortie massive des dernières grandes pièces jusque dans les années 1970. Depuis, le marché s’est organisé autour d’objets qui étaient déjà dans les collections. Aujourd’hui, plus aucun marchand ne connaît vraiment le terrain. Grâce à mon père, j’ai eu la chance de vivre l’émotion de la brousse et de ces trouvailles, mais j’ai arrêté, car je me suis rendu compte qu’il n’y avait plus aucune pièce ancienne sur place. 98 % de l’héritage culturel africain n’est plus en Afrique. Une certaine élite originaire du continent s’intéresse à son patrimoine, mais il faudra des années pour constituer des collections. C’est valable pour l’Europe comme pour l’Afrique.

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