Le marché des Old Masters

 Paris  |  4 août 2017  |  AMA  |  Tweet  |  LinkedIn

Entre une réalité souvent vrillée par les chiffres et la légendaire discrétion du négoce d’art, difficile d’apprécier la santé du marché des maîtres anciens. Si les dernières ventes londoniennes de juillet ont raflé la mise, qu’en est-il vraiment du segment Old Masters ? Enquête.

Le marché est un drame… qui se nourrit de signes et de symboles. Chaque année, il se rejoue, dans une mise en scène parfaitement rodée, à l’occasion des grandes sessions d’enchères, des parutions de rapports et des dîners en ville. Suivant que les cours montent ou s’effondrent, que les taux soient au vert ou qu’ils virent au rouge, on pousse de grands cris d’orfraie ou, dans le murmure des salons, on se congratule, spéculant sur la bulle de l’art. Quant aux médias, ils observent la scène, s’empressant de relayer les ultimes passions de ce théâtre mondain.

Pour le marchand Arnaud De Jonckheere, « ces chiffres cachent la réalité ». Ces chiffres, ce sont ceux des ventes aux enchères et des rapports, justement. Des indices nécessaires à l’objectivation d’un marché qui doit être analysé, commenté. Le problème, c’est que ces courbes sont aujourd’hui largement indexées sur quelques records, qui font le bonheur des grandes maisons de ventes, toujours enclines à sourcer de nouvelles œuvres. Les rapports, quant à eux, se fondent sur des ressources nécessairement lacunaires et doivent bien souvent leurs données du monde marchand au bon vouloir des syndicats professionnels. D’où cette dialectique gênante : les chiffres et les rapports cachent autant qu’ils révèlent. Le paradoxe est d’autant plus vrai dans un monde marqué par le secret, comme le souligne Bertrand Gautier, de la galerie Talabardon & Gautier : « Nous étions un métier basé sur une certaine notion du secret, et nous restons des gens discrets. Mais ces dix dernières années, le métier a changé dans des proportions colossales ». Mais de quelle manière, au juste ?

Un marché globalement stable

The Art Market 2017, la première édition du rapport sur l’état global du marché, réalisé par les soins de Clare McAndrew pour Art Basel et UBS, fournit les premières clés. Sur sa valeur totale, marchands et maisons de ventes confondus, Clare McAndrew estime que le marché des maîtres anciens s’est élevé à 1,4 milliard de dollars en 2016, en hausse de 5 % par rapport à 2015. Son analyse inclut les Old Masters non européens. Sans eux, l’économiste évalue le marché à 594 M$ en 2016. Mais ce n’est pas sur ce point que les grands changements se sont opérés, les tendances montrant une relative inertie sur le temps long. En 2007, Clare McAndrew avait calculé un pic sur le marché des Old Masters européens à 906 M$, avant un effondrement de 30 % en deux ans. Après ce soubresaut, c’est un marché globalement stable qui s’est constitué, avec un montant des ventes situé entre 600 et 800 M$, suivant les records. 2014 a ensuite été l’année la plus solide, avec un chiffre d’affaires de 838 M$, boosté par quelques bons résultats aux enchères : Rome, From Mount Aventine de William Turner, vendu chez Sotheby’s Londres pour 42 M$, ou encore Bacchic figure supporting the Globe, un bronze d’Adrien de Vries acquis chez Christie’s New York pour 24,7 M$ par le Rijksmuseum d’Amsterdam. 2015 fut la moins profitable, du haut de ses 561 M$. Pour tout dire, aucune pièce de maître ancien européen ne figurait parmi les 100 meilleures adjudications de l’année – aucune ne s’étant donc vendue au-delà de 15 M$. On en déduira qu’un tel écart démontre, une fois encore, l’influence des grandes adjudications sur les résultats globaux du marché, négoce et auctioneers confondus.

Cette stabilité, presque tous les acteurs la soulignent. Pour Florence Evans, directrice de la Weiss Gallery, à Londres, « le marché est stable, il change peu, que ce soit en termes de valeurs ou de clients ». Et Diek Grœnewald, directeur adjoint chez Daxer & Marschall, à Munich, d’ajouter : « Il y a toujours des évolutions de goût et des modes. Mais il faut distinguer le goût et la qualité. Il y aura toujours un marché pour les œuvres de haute facture. Le goût change, pas la qualité. C’est le marché intermédiaire qui évolue, pas le haut segment ». Le marchand londonien Fergus Hall se montre, lui, assez optimiste. « Le marché des Old Masters a toujours été assez stable. Il profite généralement très bien des périodes d’inflation. Dans les années 1970, quand la monnaie s’est décorrélée de l’or, il y a eu une inflation massive tout à fait profitable au marché. Depuis 2008, nous revivons une séquence d’émission massive de monnaie, génératrice d’inflation, qui va le rendre plus fort encore dans les années à venir. Je suis très optimiste à moyen et long terme ».

Toutefois, le secteur a bien perdu des parts de marché, incapable de suivre la montée des prix du Moderne et du Contemporain. Les Old Masters européens ne représentaient que 2,68 % des enchères en 2016 (en valeur), seulement 1,8 % en 2015. Ces chiffres se situaient au-dessus de 3 % il y a encore quelques années : 3,45 % en 2009, 3 % en 2006. Elle est loin l’époque où Rubens battait tous les records avec son Massacre des Innocents, qui fort de ses 69 M$ réalisait la meilleure performance aux enchères de l’année 2002 – soit trois fois mieux que Picasso, relayé à la seconde position cette année-là. Tout cela n’ôte pas à Fergus Hall son assurance : « C’est un fait, le nombre de chefs-d’œuvre sur le marché décline. En même temps, il reste encore beaucoup d’œuvres dont le prix, pour les meilleures, tend à augmenter. Il faut garder à l’esprit que la raréfaction renforce aussi la demande. Sur le segment de l’art contemporain, où l’offre est pléthorique, on peut être sûr qu’il va y avoir un effondrement massif de milliers de valeurs, une forte correction. L’unicité et la rareté des Old Masters les rendent plus spéciaux, plus stables et sûrs dans le temps ».

Vaporisation des collectionneurs

Sur le haut segment du marché, pas de problème pour la revente. Pour Florence Evans, « les acheteurs se concentrent sur des œuvres plus haut de gamme. Le marché intermédiaire diminue. La cause, on la trouve dans le nombre d’acheteurs qui décroît ». La directrice de la Weiss Gallery poursuit : « Les maisons de ventes sont en partie responsables d’avoir écarté les collectionneurs les moins fortunés ou ceux qui n’étaient pas intéressés par les plus grandes signatures ». Même constat du côté de Fergus Hall : « Ces 25 dernières années, beaucoup des collectionneurs intermédiaires, qui n’avaient pas un grand pouvoir d’achat mais étaient nombreux, se sont détournés du marché. Et les grandes fortunes sont devenues encore plus fortunées ».

Quant à l’origine géographique des acheteurs, en revanche, l’inertie prévaut. « Il n’y a pas eu de changements fondamentaux, souligne le marchand Didier Aaron. À un moment, il y a eu une grande percée des clients russes, mais qui s’est effondrée. Finalement, le marché est stable, composé en grande majorité d’Européens et d’Américains ». Pour Florence Evans, l’état des lieux est proche : « Des clients asiatiques viennent dans notre galerie, plus qu’auparavant. Mais nous gardons une ligne assez traditionnelle, nous vendons très majoritairement à des Européens et à des Américains ». Cela se retrouve dans les chiffres. D’après l’Art Market Report 2017, le marché des Old Masters s’est concentré au trois quarts, en valeur, au Royaume-Uni (43 %), aux États-Unis (28 %) et en France (7 %).

La nouveauté peut-être, c’est le changement de mentalité des collectionneurs. Première évolution : même si le fait de revendre chez son marchand historique est une pratique encore établie, celle-ci a tendance à se nuancer. Selon Pierre-Antoine Martenet, qui a cofondé il y a deux ans la société de conseil en investissement en art Quirinal, « le réflexe, dans le cas d’une succession, ce n’est plus forcément d’aller voir un marchand, c’est de tenter la vente aux enchères. La force des maisons de ventes, c’est de pouvoir communiquer à outrance sur leurs bons résultats, quand les marchands cultivent la discrétion. Cette communication offensive et positive séduit énormément et fait oublier les risques inhérents à la vente aux enchères ». Pour Arnaud De Jonckheere, les manières de collectionner aussi évoluent. « Les collectionneurs achètent des époques très variées. Ceux qui ont du moderne et du contemporain peuvent tout à fait jeter leur dévolu sur des pièces flamandes. Un Bosch ou un suiveur de Bosch aura beaucoup de succès, par exemple. Les goûts sont devenus plus éclectiques ». Un regard vers le contemporain qui n’est pas sans conséquence. « Beaucoup de collectionneurs voient le marché de l’art contemporain avec une certaine circonspection, mais retardent leurs ventes, en espérant des retours équivalents. Dans le marché de l’art ancien, les prix sont fixés et on constate moins de grandes envolées ».

Le « last-chance syndrome »

Sans parler de « grandes envolées », la polarisation du marché est néanmoins une réalité. Selon Clare McAndrew, chez les Old Masters européens, 39 % des tableaux se vendent à moins de 1.000 $ et moins de 0,5 % à plus de 1 M$. Le nombre de tableaux dépassant le million a pris 19 % entre 2015 et 2016. Ces quelques toiles représentent, en valeur, 51 % du marché. La valeur des grandes pièces s’envole, celle des tableaux destinés à la décoration reste plutôt constante, voire diminue.

S’il ne figure aucun Old Master dans la liste des 20 meilleurs artistes aux enchères en 2016, le Rubens qui s’est vendu en juillet 2016 chez Christie’s Londres, Loth et ses filles, pour la bagatelle de 58 M$ (avec frais) était la quatrième meilleure adjudication de l’année, derrière Monet, de Kooning et Picasso. La vente tempérait le climat incertain entourant le Brexit et rassurait alors sur la capacité de Londres à demeurer l’épicentre du marché. Une toile de maître, tout de même, arrivait derrière l’ancien record de 2002, pour Rubens également – Le Massacre des Innocents, vendu chez Sotheby’s pour 69 M$. C’est Didier Aaron qui analyse le modèle : « Les œuvres se raréfient, et un phénomène de placement financier se met en place pour les plus importantes. Je ne dirai pas de spéculation ». Un phénomène qui repose en partie sur le « last-chance syndrome », comme le titrait le New York Times dès 1998, sous la plume de Souren Melikian : la prise de conscience que la possibilité d’acheter de tels chefs-d’œuvre ne se représentera probablement plus jamais. Car la raréfaction des pièces est bien une réalité. Dans le TEFAF Art Market Report 2017, Rachel Pownall souligne que les consignements, aux enchères, ont chuté en 2016 pour la troisième année consécutive. Pour Diek Grœnewald, rien qui ne soit trop inquiétant. « Quand on regarde ce qui se passait dans le marché, par l’intermédiaire des vieux catalogues de ventes, il y a de quoi être jaloux. Mais, aujourd’hui, nous vendons aussi ce que d’autres nous envieront dans quelques années. La rareté augmente. Il y a aussi de nouvelles niches, les œuvres scandinaves par exemple, moins connues en Europe. C’est aussi le travail du marchand, trouver les opportunités et promouvoir les artistes moins connus ».

Les nouveaux enjeux du sourcing

Cette raréfaction fait du sourcing un enjeu toujours plus grand. Didier Aaron explique : « Nous nous donnons plus de mal qu’avant pour trouver moins d’œuvres, mais on en trouve toujours. Même si Internet a fait évoluer les pratiques, en nous permettant d’atteindre des lieux plus éloignés, les sources restent les mêmes : collections privées, courtiers, maisons de ventes ». Selon Florence Evans, l’impact d’Internet, couplé à la globalisation du marché, a profondément modifié le sourcing. « Il s’est trouvé facilité et les origines des œuvres sont plus transparentes. Les recherches sont plus rapides et efficaces maintenant, même si le nombre de pièces à tendance à diminuer. La concurrence a aussi augmenté en conséquence ».

Savoir sourcer une pièce, c’est aussi une question de goût – et de ses évolutions. « En ce moment, explique Fergus Hall, les clients sont demandeurs d’œuvres avec un fort impact visuel. Les peintures caravagesques et flamandes marchent mieux que la peinture néerlandaise, pourtant très demandée il y a quelques années ». Les dernières ventes ont d’ailleurs bien fonctionné pour les Flamands. Chez Christie’s Londres en juillet 2017, un triptyque du Maître de l’Adoration d’Anvers a réalisé 1,24 M$ et une nature morte de David Rijckaert II 720.000 $. Chez Sotheby’s Londres, un portrait en grisaille du graveur Jean-Baptiste Barbé par Antoine van Dyck a quintuplé ses estimations pour atteindre 2,1 M$, quand une huile sur panneau de Pieter Brueghel le Jeune partait pour 2,33 M$. Adoptant une vision à long terme, Fergus Hall précise : « Les Flamands marchent bien, mais les peintures néerlandaises sont actuellement une excellente opportunité d’achat ».

Pour Diek Grœnewald, « il y les basiques, un portrait de femme se vend mieux que celui d’un vieillard. Actuellement, les vedute fonctionnent bien, les natures mortes avec des animaux moins, contrairement à celles avec des fleurs ou des fruits ». Difficile de lui donner tort, au regard des résultats les plus récents. Le 6 juillet dernier, Christie’s cédait à Londres, au cours de sa « Old Masters Evening Sale », une toile de Francesco Guardi, Venise : le pont du Rialto avec le Palazzo dei Camerlenghi, pour la rondelette somme de 33,8 M$. La veille, Sotheby’s réalisait quant à elle un nouveau record pour une œuvre sur papier de Canaletto, en cédant un dessin pour 3,4 M$. Des ventes, pour une part, portées par les diverses expositions sur l’art du védutisme, dont « Canaletto and his Rivals » présentée en 2010-2011 à la National Gallery.

Un contexte favorable ?

Dernier signal sur la santé du marché, les vacations spécialisées de juillet chez Christie’s et Sotheby’s à Londres. Avec 85,3 %, Sotheby’s a réalisé son plus haut pourcentage de lots adjugés pour une vente du soir en maîtres anciens (67,88 M$). Christie’s, de son côté, s’est aussi félicitée de la cession d’un marbre d’André Beauneveu pour 12 M$, au cours d’une vente au titre évocateur, « The Exceptional Sale ». Chez les professionnels, nombreux sont ceux qui aujourd’hui voient le marché se dessiner sous un jour favorable. Pour Pierre-Antoine Martenet, « depuis la crise des subprimes, on observe chez les investisseurs la volonté de revenir à des actifs plus tangibles. Les particuliers souhaitent donner un sens à leur patrimoine : moins de financier et d’immobilier, plus de private equity et de placements-plaisir, au sein desquels l’art a évidemment une position de choix ».

D’autres voient dans les nouveaux modes de sourcing une opportunité. C’est le cas de Bertrand Gautier, qui déclare : « Aujourd’hui, il est difficile de trouver des œuvres, mais en même temps les opportunités n’ont jamais été aussi grandes. La raréfaction de la marchandise est couplée à une mondialisation de l’offre. Le marché redécouvre les choses, en lien avec les études, plus facilement consultables. L’histoire de l’art profite au marché ». Cette année à la foire de Maastricht, la galerie Talabardon & Gautier exposait justement l’une de ces redécouvertes : Ignace-François Bonhommé, peintre du proto-réalisme, avec une vue des forges d’Abainville, dans la Meuse. Celle-ci a été cédée très rapidement, le soir même du vernissage. Et comme le veut la tradition, sans indication de prix… Pour Diek Grœnewald, une chose est sûre : « Le marché fonctionne bien. Les collectionneurs sont prêts à acheter, les taux d’intérêt sont bas. Il y a beaucoup de raisons d’acheter de l’art, la meilleure étant toujours d’acheter ce que l’on aime ». Ici comme ailleurs, répéter cet axiome ne fait jamais de mal !

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