Le vetting, tout un art !

 Paris  |  4 août 2017  |  AMA  |  Tweet  |  LinkedIn

À la Biennale, la Commission d’Admission des Œuvres est le passage obligé pour tout objet pénétrant dans le Grand Palais. Cette année, le vetting est particulièrement serré. Entretien croisé avec deux hommes de l’art, Frédéric Castaing et Michel Maket…

En cette rentrée placée sous le signe de la « moralisation », La Biennale Paris pouvait difficilement s’exempter d’un vetting irréprochable. Pour encadrer cet « examen minutieux », il fallait bien une coprésidence. À la manœuvre, donc, Frédéric Castaing et Michel Maket, respectivement à la tête de la Compagnie Nationale des Experts et du Syndicat Français des Experts Professionnels en œuvres d’art et objets de collection. Pour en savoir plus sur les nouveaux standards d’exigence de la CAO, la fameuse Commission d’Admission des Œuvres, nous nous sommes entretenus avec ses deux présidents, experts de haute volée. Comment démêler le vrai du faux, qu’est-ce qu’un objet « de qualité Biennale » ? Une plongée dans les coulisses du marché de l’art, régulièrement chahuté par les « affaires »…

 

Vous arrivez à point nommé, au moment où tout le monde parle de « loi de moralisation »…

Michel Maket : Soyons précis… Nous intervenons sur une proposition émanant du Syndicat National des Antiquaires, à l’initiative de Mathias Ary Jan, son président, pour assurer en effet une coprésidence, selon de nouvelles règles édictées quant au fonctionnement de la Commission d’Admission des Œuvres de la Biennale. Le principe d’indépendance – qui est fondamental dans notre métier, l’expertise – figure donc cette année au cœur de la nouvelle commission. Alors, bien sûr, tout cela concourt à la moralisation et à la transparence du marché.

Frédéric Castaing : Ce qui a provoqué mon adhésion immédiate, c’est bien cette notion d’indépendance par rapport à la direction du Syndicat National des Antiquaires et à son conseil d’administration. C’était l’élément primordial, nécessaire pour que j’accepte cette mission. À commencer par le contrôle de la liste des experts. Avec une règle : désormais, aucun exposant à la Biennale ne participe aux commissions chargées de valider les objets.

 

Quel est l’intérêt d’avoir créé une instance bicéphale ? Pourquoi cette coprésidence ?

  1. C. : C’est une force, je crois, que d’avoir réuni deux pôles d’experts, la Compagnie Nationale des Experts et le Syndicat Français des Experts Professionnels, pour mettre en place sur cette édition de la Biennale une nouvelle Commission d’Admission des Œuvres. Ces deux compagnies regroupent une très large partie des experts œuvrant dans le domaine du marché de l’art, soit 160 membres pour la CNE, pour une trentaine de spécialités. Ces deux compagnies affichent des règles très strictes de recrutement, qui distinguent leurs adhérents des simples apporteurs d’affaires et autres spécialistes autoproclamés. Il faut, par exemple, dix ans d’ancienneté dans ce métier pour intégrer chacune de nos compagnies. De plus, nous appliquons un code de déontologie commun. Bref, il y a là tout un faisceau de règles qui vont dans le sens des nouveaux standards souhaités par le Syndicat National des Antiquaires.
  2. M. : Et puis, nul n’étant infaillible, si certaines problématiques apparaissaient, il est toujours plus simple de réfléchir de concert, d’échanger plutôt que de prendre une décision seul. Le SFEP compte environ 110 membres, intervenant sur des champs très variés, 46 spécialités au total, avec des experts qui pour des raisons historiques sont plus tournés vers le secteur des ventes publiques. Avec la Biennale, nous travaillons à la confluence de ces nouvelles exigences.

 

Quel est pour vous le sens exact de cet anglicisme, le vetting ?

  1. M. : Je suis pour ma part peu favorable à la terminologie anglo-saxonne, bien qu’elle soit plus courte ! Le vetting, c’est la Commission d’Admission des Œuvres. Une commission qui n’est pas exclusivement constituée d’experts professionnels français, mais aussi de spécialistes reconnus, puisqu’ici figurent également des personnalités extérieures. Le vetting, c’est comme un travail d’inventaire. Ce qui compte, c’est ce qui reste. Pratiquement, on passe en revue tous les critères d’authenticité liés à l’œuvre. Pour les tableaux modernes, par exemple, on vérifie que l’historien ou l’auteur du catalogue raisonné aient bien été consultés. On examine l’œuvre, attentivement, et on se prononce sur ce qu’elle est sensée être, on valide sa nature. Les critères, d’ailleurs, ne sont pas identiques pour chaque spécialité. C’est pourquoi les commissions sont, pour chacune d’entre elles, des concentrés de compétence.
  2. C. : La Commission d’Admission des Œuvres est un moment essentiel, dont on parle d’ailleurs assez peu en général. Pourtant, c’est l’élément central qui, en amont, assure ou non la fiabilité d’un salon comme la Biennale. C’est le moment de vérité, quand des experts authentifient, valident, sécurisent l’événement. Bref, c’est le marqueur fort d’un salon. La CAO, pour cette édition 2017, compte une vingtaine de commissions, réunissant au total environ100 personnes, dont 60 % d’experts professionnels, les 40 % restant étant des restaurateurs, des historiens de l’art, des conservateurs étrangers ou bien français, ces derniers ne devant plus être en exercice [NDLR : en vertu de la charte de déontologie liée au corps des conservateurs du patrimoine].

 

Vous parlez de nouveaux standards d’exigence… Quels sont-ils, précisément ?

  1. M. : Tout d’abord, vous ne verrez plus cette année d’exposants de la Biennale figurer au sein de la Commission d’Admission des Œuvres, ni de membres du conseil d’administration du SNA. Ensuite, le président du Syndicat National des Antiquaires se retire bien sûr de toutes décisions, à quelque niveau que ce soit. D’autre part, les appels des décisions de la commission sont désormais réduits à trois par exposant. J’attire votre attention sur la création d’un pré-vetting, mis en place afin de travailler plus sereinement, qui a permis de valider un tiers des objets à la fin du mois d’août. Nous souhaiterions, à terme, que 75 % du volume des stands soit ainsi vérifié pendant l’été. Autres exigences, l’absence de tout vetting au cours du salon, aucune entrée de nouveaux objets non plus… Je pense que l’addition de tous ces critères fait de la Biennale, aujourd’hui, le salon le plus rigoureux au monde.
  2. F. C. : Ces nouveaux standards sont inscrits dans le règlement de la CAO, qui définit de manière stricte les critères pour chaque catégorie de biens culturels : Amérique hispanique, armes historiques, art de l’Islam, art russe, etc. Pour les seules céramiques, par exemple, le texte du règlement court sur deux pages ! Mon sentiment est que nous mettons en place, avec cette CAO, quelque chose de totalement inédit. L’indépendance vis-à-vis des organisateurs, les exposants absents des commissions, la présidence des compagnies d’experts… Tout cela est très novateur, non seulement par rapport aux éditions précédentes de la Biennale, mais aussi au regard de ce qui se pratique dans les foires internationales.

Au-delà de l’authenticité, les nouveaux standards concernent aussi la qualité des objets. C’est quoi, d’ailleurs, cette fameuse « qualité Biennale » ?

F. C. : Évidemment, là, on aborde une notion un peu délicate, d’où l’intérêt là encore d’une décision collégiale. Il y a ici, c’est vrai, même si elle est très limitée, une part de subjectivité.

M. M. : J’ai fait cette expérience, avec un tableau de Souverbie. Un artiste assez classique, mais doté d’une vraie personnalité. Nous étions plusieurs experts, sur un stand Art déco, et il y a eu débat. J’ai jugé, pour ma part, que le tableau s’intégrait bien. S’il avait été entre un Renoir et un Modigliani, sur un autre stand, ça aurait peut-être posé un problème, mais là, non. Vous voyez, cette « qualité Biennale » est quelque chose d’assez fin, la contextualisation de l’œuvre, par exemple, peut aussi parfois compter. L’idée étant toujours d’aller vers le qualitatif et la garantie. C’est pareil pour les bronzes. Nous n’acceptons pas les fontes tardives, mais nous pouvons faire des exceptions. Je pense notamment à Degas, dont les bronzes sont tous posthumes. Parce qu’une fonte Hébrard reste une merveille, tout comme une fonte Barbedienne pour Rodin.

 

Comment redonner confiance en cette profession, après toutes les affaires qui l’ont secouée, des meubles estampillés Bill Pallot aux manuscrits Aristophil ?

  1. C. : Par tout le processus de validation que nous venons d’évoquer. Il faut être notamment attentif à la composition des commissions. Ainsi, par exemple, avons-nous procédé à un turn over dans certaines commissions, par rapport à l’année précédente. Je précise aussi, sur les affaires que vous citez, que dans les deux cas la Compagnie Nationale des Experts et moi-même en particulier avons pris, à chaque fois qu’il a fallu réagir, les mesures adéquates. Nous protégeons les experts lorsque ceux-ci sont injustement désignés, mais nous appliquons les sanctions disciplinaires lorsqu’elles sont nécessaires. Vous avez là un nouvel élément de confiance propre à rassurer. Au-delà, il s’agit de sauvergarder la notion même d’expertise, c’est-à-dire la pratique de l’éthique et l’exercice de la profession d’expert.

 

Vous diriez qu’en la matière il existe une exception culturelle typiquement française ?

  1. C. : La conception anglo-saxonne consiste à prendre comme expert le tout venant et à avancer à marche forcée. On fait des affaires, en se disant que la sélection se fera au gré des problèmes rencontrés. En France, la conception est différente, qui prévoit que c’est en amont qu’il faut sélectionner et former des experts, justement pour éviter les problèmes. C’est le fondement même de nos organisations.
  1. M. : Nous sommes très sensibles, au sein de nos syndicats ou compagnies, à l’application des règles déontologiques, au bon fonctionnement de nos systèmes disciplinaires. Parce qu’il y a des spécificités historiques, liées au système français, quant au droit. Nous disposons en France de très bonnes garanties, héritées du Code Napoléon, qui sont souvent méconnues. Il existe ici une vraie responsabilité du marchand et de l’expert. Et puis, pour revenir à la confiance, je dirais que l’indépendance de la CAO est un signe extrêmement fort.

 

Comment définiriez-vous la Biennale, à la veille de cette vingt-neuvième édition ? Quelle est sa singularité ?

F. C. : La magie… D’abord, grâce au Grand Palais, atout majeur du marché de l’art français, le seul endroit de ce type au monde. Vous pouvez aller à New York, à Berlin, à Londres, vous ne trouverez aucun équivalent. Ensuite, parce que contrairement aux foires internationales, il s’agit ici d’un salon, d’un lieu intime, avec une atmosphère propre à chaque stand, où l’on n’aligne pas les objets comme à la parade, mais où chacun fait preuve de créativité.

  1. M. : Frédéric a raison, quand il parle de l’esprit du lieu… La Biennale, sans négliger l’aspect commercial, c’est une histoire, l’image de Paris, la vitrine d’une profession. Un formidable écrin pour des œuvres exceptionnelles…

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