Barbier-Mueller : quatre générations de collectionneurs

 Paris  |  4 août 2017  |  AMA  |  Tweet  |  LinkedIn

Pour célébrer les 40 ans du Musée Barbier-Mueller, La Biennale Paris accueille une sélection de 130 œuvres issues des collections personnelles de cette grande famille suisse. L’occasion de revenir sur l’histoire d’une passion. Saga.

Chez les Barbier-Mueller, la collection est une histoire de famille… Il y a d’abord eu le grand-père, Josef Mueller, puis la mère, Monique, le père, Jean Paul Barbier-Mueller, et aujourd’hui les trois fils, Gabriel, Stéphane, Thierry, et Diane, l’une des petites-filles. Quatre générations de collectionneurs que La Biennale Paris a voulu mettre à l’honneur à travers une sélection d’œuvres, pour certaines encore jamais dévoilées au public, issues de leurs collections. « L’idée était de faire dialoguer des pièces majeures de quatre générations de collectionneurs aux goûts très différents, en recréant l’atmosphère de l’appartement de Josef Mueller, où se côtoyaient des peintures modernes et des objets d’art primitif », résume Laurence Mattet, directrice du Musée Barbier-Mueller, à Genève. Des sculptures et des toiles d’artistes contemporains donnent ainsi la réplique à des armures japonaises et des objets d’art africains, océaniens et de l’Antiquité. L’occasion également de rendre un hommage à Jean Paul Barbier-Mueller, disparu en décembre dernier à l’âge de 86 ans, et dont le nom évoque à lui seul la plus importante collection en mains privées d’art primitif. Elle compte 7.000 objets, masques, céramiques, textiles, armes, sièges… le tout provenant d’Afrique, des Amériques, d’Asie et d’Océanie, ainsi que des pièces de l’Antiquité tribale et classique.

La « collectionnite » des Barbier-Mueller a démarré en Suisse, il y a un peu plus de 110 ans. D’abord avec Josef Mueller, fils d’une famille bourgeoise de Soleure, orphelin à six ans. Josef, notamment tombé « en amour » devant un portrait de femme de la période rose de Picasso, chez les parents d’un camarade de classe. Dès lors, le jeune garçon va tout faire pour rencontrer les artistes de son temps. Il n’a que 20 ans quand il achète une œuvre de Cuno Amiet, puis de Ferdinand Hodler. En 1917, la liste de ses acquisitions est impressionnante : sept Cézanne, cinq Matisse et autant de Renoir, sans compter les Picasso et les Braque. Désormais installé à Paris, il découvre un art qui ne fait pas encore parler de lui : celui des peuples dits « primitifs ». Il acquiert alors ses premiers objets provenant d’Afrique et d’Océanie. Ici, une statuette féminine baga de Guinée ayant appartenu au peintre Maurice de Vlaminck, là un masque kwele du Gabon acheté à Tristan Tzara… « Josef Mueller fonctionnait au coup de cœur, il se souciait peu de la provenance ou de la fonction de la pièce », poursuit Laurence Mattet. Cette curiosité pour l’art non-occidental fera de lui l’un des principaux collectionneurs européens de l’entre-deux-guerres.

Beauté, rareté et pedigree

À sa mort, c’est son gendre, Jean Paul Barbier (il accolera le nom de Mueller au sien en 1984), qui reprend le flambeau. Il a épousé Monique, fille unique, en 1955. À l’image de Josef Mueller, ce chef d’entreprise est un collectionneur né. Il fait l’acquisition, à quinze ans, d’ouvrages de poésie française de la Renaissance en édition originale ! C’est avec la même passion qu’il va s’intéresser à l’art non-occidental. Mais là où son beau-père privilégie le choc esthétique, Jean Paul Barbier-Mueller développe une approche plus savante. « D’abord, l’objet me plaît et ensuite j’essaie de le comprendre », racontait-il.  Avec lui, la collection s’élargit. Il lui donne plus de cohérence, complète certains ensembles, comme ceux des boucliers ou des terres cuites africaines, en crée de nouveaux, tels ceux des pièces archéologiques des steppes ou des Dông Son du Vietnam. Pour documenter ces trésors, il n’hésite pas à faire appel aux meilleurs ethnologues et historiens.

Au fil du temps, les objets s’accumulent. Parmi eux, des pièces rares, comme ce bouclier de la petite île d’Atauro, au nord-est de Timor, ou ce malagan de Nouvelle-Irlande. D’autres, aux destins rocambolesques, comme ce masque hongwe de la République du Congo. Acquis par Charles Ratton et vendu au MoMa de New York en 1939, cette sculpture a longtemps été considérée comme l’une des sources d’inspiration de Picasso pour ses Demoiselles d’Avignon. Et puis, comme dans chaque collection, il y a une Joconde. La sienne provenait de l’antique cité d’Ifè, au Nigeria : le sceptre « au cavalier », vieux de quelque 800 ans, aussi raffiné qu’un Donatello, et fabriqué avec la technique de la cire perdue.

Quand Jean Paul Barbier-Mueller parcourt le monde, c’est toujours en quête d’un « mythe oublié » ou d’objets délaissés pas les spécialistes. Il achète sans relâche de nouvelles pièces, qu’il finance grâce à sa société immobilière. La découverte chez un antiquaire, à Amsterdam, d’une statuette de l’île de Nias, à l’ouest de Sumatra, ouvre un nouveau chapitre de l’histoire de la collection. Ébloui par la beauté de sa coiffe pointue, Barbier-Mueller décide de se rendre en Indonésie, accompagné de son épouse, à la découverte d’un art encore méconnu. De ses multiples voyages, il rapportera près de 1.000 objets, aujourd’hui cédés ou offerts au Musée du quai Branly.

En Inde, cette fois, ce sont les pièces exceptionnelles des chasseurs Naga qu’il va faire connaître. Parmi elles, des ornements royaux et des sculptures en bronze. « Il aimait découvrir et mettre en lumière des objets qui intéressaient peu de personnes », explique Laurence Mattet. Même chose lors d’un voyage en Côte d’Ivoire, où il découvre les bronzes des Lorhon, que les catalogues de vente de l’époque assimilent à tort aux Sénoufo…

Le rythme des acquisitions s’accélère

Toute sa vie durant, cet esthète n’aura eu de cesse de vouloir partager sa passion avec le public et de faire voyager ses collections. En mai 1977, il inaugure le musée privé Barbier-Mueller, à Genève, trois mois après le décès de Josef Mueller. La passion du collectionneur cohabite désormais avec la rigueur du directeur de musée. Le rythme des acquisitions s’accélère pour honorer les expositions qu’il organise. La collection va ainsi voyager à travers le monde, grâce à une importante politique de prêts. Afrique du Sud, France, États-Unis… Suite à une exposition itinérante en Espagne, la municipalité de Barcelone s’émerveille devant les œuvres d’art précolombien exposées lors du 500e anniversaire de la découverte de l’Amérique. La ville souhaite à tout prix les conserver. En 1997, le Museu Barbier-Mueller ouvre dans le palais Nadal, avec une option d’achat par les autorités catalanes. Mais la crise financière est passée par là. La belle aventure s’achève en 2012, le musée ferme définitivement ses portes et les 300 pièces sont mises en vente chez Sotheby’s, l’année suivante à Paris.

Aujourd’hui, la relève est assurée. Les trois fils sont à leur tour des collectionneurs avertis. Comme sa mère, Thierry s’est tourné vers l’art contemporain, Gabriel collectionne, lui, les armes et les armures japonaises, Stéphane a choisi les monnaies de l’Histoire de France et la peinture du XVIIIe siècle. Quant à Diane, l’une des petites-filles, elle s’intéresse à la littérature. Ils ne compléteront peut-être pas la collection de leur père et de leur grand-père, mais ils continueront, c’est sûr, à la faire vivre…

 

 

Mémo

Musée Barbier-Mueller. 10 rue Jean-Calvin, 1204 Genève, Suisse. www.barbier-mueller.ch

 

 

3 questions à… Alain de Monbrison

 

Quelle est, selon vous, la qualité majeure de la collection Barbier-Mueller ?

C’est d’abord le fait d’avoir constitué des ensembles très cohérents d’objets, aussi précieux que simples. Je pense notamment aux bronzes archéologiques de la civilisation des Dông Son au Vietnam, mais aussi aux sièges africains, un legs de Josef Mueller que Jean Paul Barbier-Mueller s’est attaché à compléter.  C’est aussi une collection universelle qui rassemble aussi bien des objets d’Afrique que d’Océanie, ou encore d’Indonésie. Sans compter son ensemble d’art précolombien qui s’est imposé comme une référence. Elle est également exceptionnelle par la rareté de certaines pièces, référencées nulle part ailleurs… et par la beauté qui unit tous les objets.

 

En quoi Jean Paul Barbier-Mueller fut-il un très grand collectionneur ?

Son œil, si particulier et si juste… et sa grande érudition. Jean Paul Barbier-Mueller était un homme de culture qui ne laissait rien au hasard. Quand il commençait une collection, il s’y investissait entièrement. Il étudiait tous les objets, consultait les meilleurs ethnologues et historiens. Il avait aussi un flair incroyable, hérité de Josef Mueller. C’est comme cela qu’il s’est intéressé à l’art océanien, au moment où certains musées allemands ou hongrois se séparaient d’une partie de leurs collections. Il a tout de suite compris qu’il fallait les acheter. Même chose avec les objets d’Indonésie, encore peu connus à l’époque en Europe. Barbier-Mueller avait une longueur d’avance sur le marché, mais cela n’était pas sa préoccupation : il achetait avant tout par plaisir.

 

Peut-on aujourd’hui encore collectionner à la manière d’un encyclopédiste ?

Oui, je le crois. C’est vrai que ces 30 dernières années, les prix de l’art tribal se sont envolés. L’ouverture du musée Dapper, au milieu des années 1980, puis celle du Musée du quai Branly, ont suscité un regain d’intérêt pour ces objets. De nouveaux collectionneurs plus fortunés se sont intéressés à ce marché de niche. Toutefois, nous sommes encore très loin d’atteindre les sommets de la peinture. Les pièces du Gabon et du Congo font toujours partie des œuvres les plus recherchées, donc forcément les plus chères. Mais quelle que soit la région ou l’ethnie, c’est avant tout l’objet « exceptionnel » qui attire les acheteurs aujourd’hui. Surtout, il est possible d’acquérir de très beaux objets pas encore à la mode à des prix tout à fait raisonnables. Jean Paul Barbier-Mueller l’a d’ailleurs toujours dit, lui qui commentait si souvent les ventes publiques de l’année dans sa revue Arts & Cultures. Se spécialiser sur une ethnie ou un thème, c’est à mon avis se priver d’une quantité d’objets intéressants.

 

Alain de Monbrison est marchand en arts primitifs, membre du Syndicat National des Antiquaires. Il est expert auprès du Syndicat Français des Experts Professionnels en œuvres d’art et objets de collection.

 

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