Mathias Ary Jan ou l’art de la reconquête

 Paris  |  4 août 2017  |  AMA  |  Tweet  |  LinkedIn

Il est jeune et (très) tonique. Il est à la tête de l’événement le plus exclusif de la rentrée. Bref, il a pour mission de relancer la Biennale, ce parangon du grand goût en quête d’intensité. Une heure en compagnie de Mathias Ary Jan.

Le plateau est international, la dialectique marchande. Pour sa première édition (depuis que sa fréquence est devenue annuelle), La Biennale Paris semble vouloir abandonner les vieilles rivalités pour se consacrer aux nouveaux enjeux. Placé sous le signe de l’excellence, ce vingt-neuvième opus pourrait être celui de la reconquête. Spécialiste des tableaux de la fin du XIXe et de l’école orientaliste, Mathias Ary Jan, qui préside désormais le Syndicat National des Antiquaires, en a fait sa priorité. La stratégie ? Réunir quelque 5.000 objets sous la verrière du Grand Palais, pendant huit jours, selon de nouveaux standards d’exigence… Le renouveau, donc, pour que ce rendez-vous très upper market reste l’événement le plus chic de la planète art. Et pour que les collectionneurs internationaux retrouvent (enfin) le chemin du grand négoce !

 

En dépit de son annualisation, la Biennale conserve son nom. N’est-ce pas un peu curieux ?

La Biennale, c’est une histoire. C’est aussi un nom qui, au fil des ans, est devenu une marque. Une marque que nous souhaitons développer, une signature que nous allons dynamiser plus encore. C’est pourquoi détacher l’événement de son nom eut été, je pense, une erreur stratégique. Si, sémantiquement, il ne s’agit en effet plus d’une biennale, en revanche, stratégiquement, le terme reste très identifié. Il renvoie à un parcours, une histoire qui commence en 1956, à laquelle nous sommes très attachés. Et puis, le Paris-Dakar ne se court-il pas en Amérique du Sud ?

 

Si vous deviez, en trois mots, qualifier cette vingt-neuvième édition…

Je dirais rigueur, transparence et… plaisir ! Ce sont les trois valeurs clés que nous cultivons, et autour desquelles nous concentrons nos efforts. Au premier chef, il y a les œuvres. La rigueur, c’est le choix de l’excellence, autrement dit l’alliance de la rareté et de la haute qualité des objets. Ensuite, vient tout ce qui est lié à la confiance. Sur ce sujet – la transparence, indispensable aujourd’hui –, nous entendons faire un choc d’offres pour l’ensemble du marché de l’art. Enfin, il y a l’agrément, le plaisir de déambuler dans le Grand Palais, que l’on soit grand collectionneur ou simple curieux.

 

C’est une foire que vous avez voulu plus nerveuse, commercialement ?

La Biennale, vous savez, ce n’est pas tout à fait une foire et c’est plus qu’un salon… Cela reste une plateforme d’affaires, bien sûr, c’est indéniablement un événement à caractère commercial, mais pas seulement. La force d’un événement tel que celui-ci réside aussi dans sa dimension culturelle, notamment illustrée cette année par l’exposition consacrée à la collection Barbier-Mueller.

 

Pourquoi, cette année, avoir fermé le salon d’honneur ?

Il y avait, pour moi, une vraie déperdition entre le salon, à l’étage, et la nef. J’ai préféré dynamiser le bas, afin d’offrir davantage de confort à nos 93 exposants. Ainsi, l’allée centrale a été abandonnée au profit de trois allées d’égale largeur. Avec ce nouveau plan, chaque exposant est ainsi considéré à l’égal de l’autre. Parce que je suis soucieux de privilégier, non pas certains, mais l’ensemble d’entre eux. C’est un principe d’équité qui, d’ailleurs, n’existe sur aucun autre salon.

 

L’édition précédente avait été marquée par la réduction très sensible du nombre de stands occupés par les joailliers…

Je considère que la haute joaillerie, qu’il s’agisse des maisons de la place Vendôme ou des enseignes à l’international, a toute sa place au Grand Palais. Elle fait partie de l’ADN de la Biennale. Le dialogue est d’ailleurs renoué, les grandes maisons seront à nouveau représentées, et de manière plus conséquente, à partir de l’édition 2018.

 

L’an passé, la peinture ancienne était très présente à la Biennale, avec l’intégration de Paris Tableau, qui depuis a filé à Bruxelles. Pensez-vous créer un nouveau focus, comme à la BRAFA, par exemple, qui a monté un solide plateau en arts premiers…

Non, pas du tout. Nous pensons au contraire que la force de la Biennale, c’est la diversité. C’est d’ailleurs pour cette raison que nous ne sommes pas favorables à la sectorisation, ces zones agencées par spécialité. Et puis, la Biennale, ce ne sont pas 270 exposants, comme vous pouvez le voir à Maastricht. C’est un parcours intiatique, un rythme, des univers très variés, des découvertes de stand en stand. Cette année, par exemple, vous pouvez passer des Ateliers Brugier, spécialisés dans les laques, à la galerie Delalande, pour admirer des antiquités de marine et des objets scientifiques. Là est notre force et notre richesse.

 

80 % de galeries de l’édition 2016 reviennent cette année. Est-ce une bonne nouvelle ?

C’est, de manière évidente, un signe de fidélité. Mais c’est aussi la possibilité d’un renouvellement. Nous ne proposons pas, comme certains salons, de showcase. J’ai plutôt la volonté d’intégrer, de faire venir au Grand Palais de jeunes marchands. Je suis très attentif à cette nouvelle génération, très talentueuse, que nous devons soutenir et fixer à Paris. Je pense à une jeune galerie zurichoise, Plektron Fine Arts, spécialisée en archéologie, ou à Nicolas Bourriaud pour la sculpture XIXe, qui pour la première fois exposent à la Biennale.

 

Le maître mot, dans une foire aujourd’hui, c’est le vetting. Comment ça se passe cette année, au moment où, jusqu’en politique, on parle de « loi de moralisation » ?

La transparence, en effet, est le maître mot de notre action. Et cet engagement se déploie sur plusieurs axes. Tout d’abord, afin de garantir à la Commission d’Admission des Œuvres la plus grande indépendance, la coprésidence en a été confiée à Frédéric Castaing, président de la Compagnie Nationale des Experts, et à Michel Maket, président du Syndicat Français des Experts Professionnels en œuvres d’art et objets de collection. Je tiens ici à préciser, pour la bonne compréhension, qu’il ne s’agit pas pour autant de faire appel à des membres exclusivement issus de ces deux chambres. Les commissions sont constituées d’experts indépendants, de restaurateurs, de conservateurs venant de l’étranger. La transparence est donc totale, les listes des CAO étant rendues publiques.

 

Vous voulez dire que le vetting échappe désormais complètement au Syndicat National des Antiquaires ?

Le président du SNA et l’ensemble de ses élus, en effet, se retirent entièrement des décisions de la CAO. De plus, la Commission n’est composée d’aucun exposant figurant à la Biennale. Voilà beaucoup plus qu’une mesure symbolique. Sachez aussi que l’appel des décisions de la CAO est désormais limité à trois objets par galerie. Vous ne trouverez à la Biennale que des pièces uniques, aucune édition, et seulement des œuvres créées avant 2000. Parmi les nouvelles références que nous avons mises en place, je citerais aussi le pré-vetting, réalisé cet été, qui offre un réel confort à la Commission, notamment pour les objets dont la connaissance peut s’avérer très pointue.

 

On peut d’ailleurs s’étonner que de telles mesures n’aient pas été adoptées plus tôt…

Vous savez, aucune autre foire au monde, à ma connaissance, ne manifeste cette exigence. Avec toutes ces mesures mises bout à bout, La Biennale Paris devient le salon qui concentre le plus de critères d’exigence. Donc, de qualité.

 

La garantie scientifique sera assurée par quelle société ?

J’ai tenu à renforcer la présence cette année d’un laboratoire français d’analyses techniques et scientifiques d’œuvres d’art, la société ArtAnalysis, équipée notamment en microscopie numérique, en réflectographie infrarouge, susceptible de procéder, par exemple, à des analyses chimiques non destructives par fluorescence rayon X. Signalons aussi le partenariat avec Argos, dont la base de données sur les objets volés ou issus de fouilles illicites est facilement consultable.

 

Comment restaurer la confiance, après les affaires qui ont récemment secoué le marché de l’art ?

Notre stratégie, c’est l’exigence de rigueur, incarnée par la commission qui en amont sélectionne les galeries et par le vetting qui, début septembre, avait déjà validé de nombreux stands. Tout cela prend du temps, la confiance est par définition longue à restaurer, mais les premiers échos sont très favorables. Pas d’exposants dans la commission d’admission, un vetting indépendant de l’organisateur du salon, seuls trois appels possibles… Autant de critères qui apportent finalement des garanties à toutes les parties prenantes, du côté des collectionneurs bien sûr, mais aussi des marchands. Voilà un vrai gage de sérénité. En proposant de nouveaux standards – qui je pense vont devenir assez rapidement internationaux –, le Syndicat National des Antiquaires entend être à la pointe des mesures éthiques, non pas pour les seules galeries, mais pour l’ensemble du marché de l’art. Nous n’avons d’ailleurs pas déposé de copyright là-dessus ! Tous ceux qui souhaitent s’inscrire dans cette dynamique, adhérer à ces critères d’exigence, sont les bienvenus.

 

Un mot de la « Commission Biennale », présidée cette année par Christopher Forbes…

Christopher Forbes, qui jouit d’une image internationale et fait preuve d’un engagement total, communique sur la Biennale partout dans le monde, aussi bien en Asie qu’aux États-Unis. Il a, par exemple, mobilisé un nombre considérable de collectionneurs, dès juin dernier, lors d’un cocktail à New York, ou encore, à Paris, à l’occasion du dîner des grands donateurs du Louvre, aux côtés de Becca Cason Thrash et de The American Friends of the Louvre. De manière bénévole, Christopher Forbes préside donc cette année la « Commission Biennale », qui est composée de quatorze membres, six membres de droit issus du bureau du SNA, plus huit personnalités indépendantes, extérieures au Syndicat.

 

Quel est l’apport de ces « personnalités qualifiées » à cette édition ?

Du prince Amyn Aga Khan à Alain-Dominique Perrin, de Max Blumberg à Jean-Louis Remilleux, de Christian Langlois-Meurinne à Jacques Garcia, ou encore Roxana Velásquez, conservatrice au San Diego Museum of Art, tous concourent à la force et au rayonnement international de la Biennale. Au-delà, elles contribuent à faire de Paris le rendez-vous de la rentrée artistique.

 

On a parfois reproché à la Biennale d’être un peu trop franco-parisienne…

Aujourd’hui, 30 % de nos exposants viennent de l’étranger. Nous disposons d’ailleurs de nombreux relais à l’international, à l’image de Mikhaïl Piotrovski, le directeur du musée de l’Ermitage à Saint-Pétersbourg, ou bien, pour l’Inde, de Nirav Modi, spécialiste de la haute joaillerie et grand collectionneur. Ce sont nos ambassadeurs. Avec eux, nous disposons de tous les atouts pour renforcer la place de Paris, créer l’événement, attirer le monde à nous.

 

Votre prédécesseur, Dominique Chevalier, s’était rendu en Chine, à Shanghai, à Hong Kong, à Pékin… Une édition de la Biennale à l’international, vous y pensez ?

Ce n’est pas d’actualité. J’ai, moi, la volonté de renforcer l’événement Biennale Paris. Un événement unique en son genre, exceptionnel, dont le dîner de gala rassemble 1.200 personnes sous la nef du Grand Palais. Un vernissage sur toute la journée du dimanche, deux nocturnes… Paris est la seule capitale au monde où des quartiers entiers sont occupés par des galeries, des antiquaires. Je pense au Carré Rive Gauche, à l’avenue Matignon, au faubourg Saint-Honoré, aux Puces… Quelle richesse, dont nous sommes les seuls à pouvoir nous prévaloir !

 

C’est pourtant la stratégie de beaucoup de foires, dont la TEFAF, qui a lancé deux sessions new-yorkaises…

Pas de New York, pas de Shanghai ! Je crois que la faiblesse, c’est de vouloir exporter la marque, au risque d’affaiblir ses propres racines. Bien entendu, il y a de beaux projets aux États-Unis, il est assez tentant de créer un salon à Hong Kong, mais il faut que les bases soient absolument solides. Elles le sont, mais il y a encore de l’espace pour développer à Paris des choses extraordinaires… Et puis, la nef du Grand Palais est un lieu tellement emblématique, qui constitue l’une des valeurs de la Biennale. C’est l’écrin qui correspond parfaitement à la stratégie que nous souhaitons mettre en place au cours des années à venir. Comme vous le savez, le Grand Palais fermera fin 2020 pour travaux, ce qui nous laisse encore quatre éditions dans ce lieu magique.

 

Qu’il s’agisse de marchands ou de collectionneurs, le retour des grands acteurs internationaux est lié à quoi ?

Il faut positionner La Biennale Paris comme un rendez-vous unique au monde. C’est comme ça que les gens reviendront. Autour de la Biennale, depuis quelques années déjà, s’est développé un programme VIP pour les titulaires de cette carte. C’est une invitation privilégiée, offrant la possibilité de découvrir des lieux inaccessibles, de pénétrer dans les ateliers de haute joaillerie, de participer à des visites privées de musées… C’est en agrégeant un certain nombre d’avant-premières, je pense aux musées Jacquemart-André et Marmottan, mais aussi au Parcours des Mondes, que nous ferons de la semaine de la Biennale le moment fort de la rentrée culturelle. Pour que les collectionneurs se disent : « C’est à ce moment-là qu’il faut être à Paris » !

 

Quoi de neuf, du côté du Syndicat ?

La nouveauté, induite par le rythme annuel de la Biennale, c’est la durée du mandat de président. Trois ans, cela permet de se structurer plus solidement, cela permet d’inscrire l’effort dans la continuité, sur un axe longitudinal. Élu en novembre dernier à la présidence du SNA, je suis donc amené, au sein de ce nouveau Conseil, très participatif, à piloter trois biennales successives. C’est la garantie d’une vraie stabilité.

 

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