La Biennale Paris : le vent du renouveau

 Paris  |  4 août 2017  |  AMA  |  Tweet  |  LinkedIn

Nouvelle formule pour une foire historique. Cette année, La Biennale Paris entame sa renaissance dans le plus pur respect des traditions. À constater de visu au Grand Palais, jusqu’au 17 septembre. Le salon le plus huppé de la planète, fort de son héritage, s’ouvre vers de nouveaux horizons.

« Confiance, confiance, confiance ! » Telle pourrait être, s’il en fallait une, la devise de cette 29e édition de la Biennale, ex-Biennale des Antiquaires, qui se tient actuellement au Grand Palais jusqu’au 17 septembre… Et ce n’est sûrement pas Christopher « Kip » Forbes, président de ce nouvel opus, qui prétendrait le contraire. « La Biennale Paris est la foire la plus importante dans son domaine en France et l’une des plus importantes au monde », affirme le milliardaire américain qui, cette année, succède à Henri Loyrette, l’ancien président du Louvre. « J’essaierai de conserver le niveau d’excellence établi par mes éminents prédécesseurs et j’espère contribuer à faire de cette édition de la Biennale la plus brillante ayant jamais existé ». Le pari est lancé… Christopher Forbes parviendra-t-il à le tenir ?

Christopher Forbes, ambassadeur de choc

En faisant appel cette année à une personnalité majeure du marché de l’art, le Syndicat National des Antiquaires, organisateur de l’événement, a fait le choix de la compétitivité. Dans le milieu, Christopher Forbes est en effet de ceux que l’on ne présente plus. Forbes, c’est avant tout un nom à la résonance planétaire, associé au magazine éponyme, l’une des principales revues financières américaines, connue pour son classement annuel des plus grandes fortunes mondiales. La renommée de l’homme d’affaires parle donc en sa faveur et au bénéfice des actions qu’il soutient. S’il fallait résumer le profil de Christopher Forbes, on pourrait dire que celui-ci correspond, à peu de choses près, à celui du parfait amateur d’art. Après avoir obtenu un diplôme en histoire de l’art à la prestigieuse université de Princeton, le jeune homme a fait ses premières armes dans la maison familiale fondée par Bertie Charles, son grand-père, avant de devenir curateur. Par la suite, Christopher Forbes s’est essentiellement consacré au mécénat de nombreux artistes, tout en prenant part à la direction d’institutions culturelles fameuses, en tant que membre de comités de musées (Brooklyn Museum, New York Academy of Art, Victorian Society in America, ou encore Prince of Wales Foundation…). Au mitan d’une carrière bien remplie, le vieux loup de mer du marché de l’art arbore aujourd’hui la double casquette de président de La Biennale Paris et de figure centrale de l’American Friends and International Council of the Louvre, dont il est l’un des membres fondateurs. Christopher Forbes est également connu pour être un grand collectionneur. Depuis de nombreuses années, il prend soin d’alimenter le coffre au trésor du clan familial, au gré de ses pérégrinations autour du globe. Si son père Malcolm collectionnait avec une avidité peu commune les célèbres œufs de Fabergé, lui se sera emballé pour le Second Empire. Une passion française nourrie par les souvenirs de Napoléon III et l’impératrice Eugénie, étonnante collection qu’il mettra en vente en mars 2016 chez maître Osenat à Fontainebleau, et sur laquelle les musées français se sont littéralement rués.

À l’aube de ce 29e anniversaire, le Syndicat National des Antiquaires entend donc bien profiter de l’expérience de cette éminente figure pour saisir l’opportunité d’un nouveau départ, et rendre à la Biennale le glorieux éclat que celle-ci avait su conquérir au fil de ses éditions successives. Exit, donc, les vieux démons. Désormais, place aux changements. La Biennale est devenue annuelle et son organisation a été revue en profondeur. Depuis 2016, une « Commission Biennale » composée de quatorze membres a pour principale mission de superviser la rigoureuse sélection des galeries participant à l’événement. Parmi les membres de ce cénacle, réunis cette année, six sont issus du Syndicat National des Antiquaires, organisateur de la Biennale. Il s’agit de Mathias Ary Jan (actuel président du SNA), Anisabelle Berès, Benjamin Steinitz, Corinne Kevorkian, Éric Coatalem et Dominique Chevalier. Pour seconder ces professionnels aguerris, huit personnalités indépendantes ont été nommées en sus, tels le prince Amyn Aga Khan, le décorateur Jacques Garcia ou encore l’homme d’affaires et grande figure du groupe Richemont, Alain-Dominique Perrin… Du beau monde en somme, qui aura eu fort à faire pour sélectionner la fine fleur des galeries parisiennes et étrangères admises à s’engager dans cette édition 2017.

93 exposants sur le pont

Près d’une centaine d’exposants, dont 33 internationaux, participent cette année aux festivités sous la nef du Grand Palais. Dans le cadre d’une scénographie à nouveau conçue par Nathalie Crinière, les marchands proposent au public environ 5.000 objets d’art. Une sélection de ce que l’on peut trouver de plus beau sur le marché en ce moment… Nouveauté des temps, le parcours est désormais agencé selon une disposition des stands en trois allées strictement identiques, dans un souci de représentativité et d’équité. « C’est l’agrément de la visite qui détermine la répartition des stands », affirme Mathias Ary Jan, le président du SNA.

Plus que jamais désireuse de retrouver les faveurs du public, la Biennale se veut conçue comme un « grand musée éphémère », un lieu d’échanges et de rayonnement culturel à l’échelle internationale. Notons au passage que le taux de renouvellement élevé (80 %) témoigne ici de la confiance que les marchands accordent aux organisateurs de l’événement. Dans le flot des galeries sélectionnées, citons par exemple Bailly, Fleury ou Aktis, qui portent haut les couleurs de l’art moderne, Richard Green ou Alexis Bordes pour la partie tableaux anciens, Mullany et Sycomore Ancient Art présentant quelques beautés muettes de bronze ou de marbre… Côté carats, Boghossian, Bernard Bouisset et Pautot-Sugères offrent des trésors de joaillerie, tandis que Gastou, Lacoste ou Mathivet dévoilent quelques merveilles des arts décoratifs du XXe siècle… Pour ceux qui sentiraient monter l’appel du large, pas de panique : il est également possible, au fil des allées, de jeter l’ancre du côté de la galerie Mermoz pour l’art précolombien, chez Christophe Hioco et Corinne Kevorkian pour les objets de l’Inde ancienne, aux Ateliers Brugier pour la Chine et le Japon, chez Eberwein pour l’archéologie égyptienne et puis chez Meyer Oceanic Art, histoire de pousser jusqu’aux lisses banquises de l’art eskimo… À La Biennale Paris, si le choix est vaste, le dénominateur, lui, est commun : la rareté.

Parmi les (très) beaux lots exposés cette année, signalons la présence d’un Paysage anthropomorphe de Pablo Picasso, mis en vente par la galerie Hélène Bailly. Une œuvre de 1963, relativement singulière dans la production du peintre, qui n’est pas sans rappeler le procédé de reconstitution morcelée qu’utilisait Arcimboldo en son temps pour réaliser ses célèbres portraits. La galerie Kevorkian présente pour sa part une statuette féminine en albâtre de 13 cm de hauteur, probablement originaire d’Anatolie et se rattachant au groupe des idoles néolithiques des Cyclades, datée du Ve-IVe millénaire avant J.-C. Il s’agit de l’effigie d’une « déesse mère » protectrice, dont les formes généreuses, stéatopyges, évoquent la fertilité. De son côté, le joaillier indien Nirav Modi expose une collection évoquant la nature, du lotus à la fleur de jasmin, le tout Influencé par l’art moghol, la magnificence des maharadjahs et le mouvement impressionniste. La galerie Chevalier présente cette année encore de belles pièces de tapisserie, à l’image de celles tissées au XVIIe siècle aux Gobelins, pour Jean-Baptiste Colbert, sur le thème des Chasses de Maximilien.

La collection Barbier-Mueller

Mais le zénith de la manifestation sera peut-être atteint avec l’exceptionnelle exposition de pièces issues de la collection Barbier-Mueller, qui se déploie dans deux salles de 110 m² chacune, situées aux deux extrémités du Grand Palais. À l’occasion de la Biennale, l’illustre famille de collectionneurs suisses se joint à la fête pour exposer plus de 130 objets d’art patiemment amassés par ses membres, de génération en génération, depuis plus d’un siècle. Tout commença au début du XXe siècle quand le grand-père, Josef Mueller, entreprit d’acquérir des œuvres d’artistes modernes à des prix qui en laisseraient plus d’un songeur aujourd’hui. Josef fréquenta notamment Ambroise Vollard, il acheta des toiles de Hodler, Picasso et Cézanne. Joseph Mueller est surtout connu pour avoir constitué l’une des plus importantes collections d’art primitif au monde. Celle-ci est composée d’objets africains, asiatiques et océaniens, dont une bonne partie est aujourd’hui présentée au musée Barbier-Mueller de Genève, qui fête cette année ses 40 ans. Au fil du temps, les descendants de Josef ont ensuite complété le tableau, d’abord Monique et Jean Paul Barbier-Mueller, puis les enfants Thierry, Gabriel et Stéphane, jusqu’à aujourd’hui… C’est ainsi un véritable trésor de perles rares provenant de tous les horizons qui est présenté aux yeux des visiteurs à l’occasion de la Biennale.

En délaissant les carcans esthétiques au bénéfice des plus beaux élans du primitivisme, les artistes du XXe siècle ont parfois produit des œuvres ayant pris de drôles d’airs africains ou océaniens… On crut longtemps que Picasso s’inspira du masque hongwe présenté dans le parcours de l’exposition pour peindre, en 1907, ses Demoiselles d’Avignon. En réalité, il n’en fut rien : l’objet avait été collecté au Congo français plus de dix ans après la réalisation du tableau… À ses côtés, on trouvera aussi un ravissant petit masque kwele ayant appartenu à Tristan Tzara, dont on sait qu’il prêta en son temps des objets issus de sa collection personnelle pour l’exposition historique « African Negro Art » au Museum of Modern Art de New York, en 1935. On pourra voir encore, présentés pêle-mêle, un tabouret royal du Cameroun, des éditions originales des XVIIe et XVIIIe siècles, des tableaux de Georg Baselitz et d’Élisabeth Vigée Le Brun, des casques japonais dits « kawari kabuto », voisinant avec une Woman in Tub signée Jeff Koons… Un éventail thématique des plus transversaux, qui atteste de la finesse du goût de Josef Mueller et de ses descendants. L’exposition est accompagnée de la parution d’un livre, Les Collections Barbier-Mueller. 110 ans de passion, aux éditions Glénat. Autant dire que l’ardeur des collectionneurs maintient à flot la dynamique du marché de l’art. Les organisateurs de la Biennale ne s’y sont pas trompés. Chaque année, désormais, une exposition dédiée à un amateur émérite devrait se tenir dans le cadre de l’événement.

Les vertus du vetting

En attendant, les tuyaux fument et les moteurs tournent à bloc en coulisses, pour assurer le bon déroulement du salon. Et pour cette édition 2017, comme l’an passé, la commission en charge de l’organisation n’a pas lésiné sur les moyens. La Commission d’Admission des Œuvres (CAO) a ainsi eu la délicate mission d’expertiser les biens proposés à la vente par chaque marchand. Cette instance de contrôle rassemble des historiens de l’art, des experts indépendants, des conservateurs étrangers, des restaurateurs et autres sommités du milieu, à l’exception – notable – des exposants, afin d’éviter tout conflit d’intérêt. « Le Syndicat National des Antiquaires entend être à la pointe des mesures éthiques, affirme Mathias Ary Jan. Non pas pour les seules galeries, mais pour l’ensemble du marché de l’art ». Cette année, la CAO est coprésidée par Frédéric Castaing, président de la Compagnie Nationale des Experts (CNE), et Michel Maket, président du Syndicat Français des Experts Professionnels en œuvres d’art et objets de collection (SFEP). Ceux-ci, indépendamment du Syndicat National des Antiquaires, ont choisi les membres qui assurent le vetting des objets. La CAO est également assistée dans sa mission par le laboratoire français ArtAnalysis, grâce auquel l’analyse d’une pièce peut être réalisée « en direct ».

Au-delà de la seule qualité esthétique des objets, c’est bien l’authenticité des pièces qui constitue pour les organisateurs de la Biennale un enjeu majeur, dans un contexte des plus délicats pour l’ensemble des acteurs du marché de l’art. L’exigence est en effet de mise, au vu des affaires retentissantes qui ont récemment ébranlé le milieu : faux mobilier XVIIIe, carnets contestés de Van Gogh, scandale des manuscrits Aristophil, vrais ou faux meubles Prouvé et autres Cranach modernes. Pour la Biennale, comme pour les autres foires internationales, il convient aujourd’hui de garantir une sécurité maximale à l’acheteur, afin d’offrir un service toujours plus efficace, à la hauteur des enjeux. Ainsi, Frieze ou TEFAF mettent-elles également en œuvre leur propre vetting, avec laboratoire d’analyse en renfort, assurant ainsi la plus grande transparence possible en matière de provenance et d’ancienneté. Sans parler de la délicate question du degré de restauration de certaines pièces… Cette année, La Biennale Paris a même organisé un pré-vetting destiné à valider, au cours de l’été, la plupart des objets engagés par les marchands. Une myriade de précautions fort louables, peut-être teintées d’un zèle légèrement panique, allant pousser les organisateurs à qualifier la CAO de commission « la plus exigeante du monde ». Ainsi, les marchands participant à l’événement n’ont-ils droit cette fois qu’à trois réclamations sur leurs objets retoqués, pas une de plus ! Si le ton se veut rassurant, il n’en reste pourtant pas moins symptomatique des dégâts causés par les récents scandales. Car dans son principe même, l’existence de ces « super-comités » que sont les vettings ne repose-t-elle pas sur une profonde contradiction ? Par essence, les marchands ne sont-ils pas supposés être les garants de l’authenticité, au sein de leur galerie comme en temps de foire ? C’est même là le cœur de ce métier. La place exacerbée que prennent, d’année en année, ces jurys d’un nouveau type en dit long sur la crise de confiance que traverse le secteur. Mais deux précautions valant toujours mieux qu’une, à l’heure où la moralisation de la vie publique s’impose elle aussi comme une urgence, on ne pourra que se réjouir de ces « nouveaux standards ». Alors, prendre le mal à la racine ne consiste-t-il pas, au bout du compte, à revoir les chaînes de décision, à dégripper les vieux rouages du marché de l’art, pour qu’enfin celui-ci cesse d’engendrer lui-même les démons qui le persécutent ?

Une concurrence acharnée

Ainsi, entre dissipation des nuages noirs et embellie possiblement durable, La Biennale Paris semble désormais fièrement voguer vers de nouveaux horizons. Au gré des courants et des caprices du vent, bien des questions aujourd’hui restent bien sûr encore en suspens. L’organisation de la foire a-t-elle réellement achevé l’introspection qui lui permettra de pérenniser l’événement, a fortiori sur un rythme annuel ? Comment combler l’absence née du départ du salon Paris Tableau, parti en juin dernier à Bruxelles ? Quid du retour en grâce des stands de joaillerie et de haute horlogerie, prévu pour l’édition prochaine ? Autant de choix stratégiques…

Dans le contexte de bataille acharnée que se livrent les foires internationales, le Syndicat ajuste le cap, espérant bien revenir aux fondamentaux qui firent jadis la superbe de l’événement. On sait que l’identité de la place parisienne – cet écosystème fait de petites maisons dirigées par de grands marchands – est une donnée capitale. L’enjeu ici n’est pas seulement commercial, il est aussi historique et culturel. Fluctuat nec mergitur… Pour l’heure, battue par les flots, la Biennale ne sombre pas. Puisse-t-elle toujours faire honneur à la devise de la ville qui l’accueille, dans ce Grand Palais comptant parmi les plus beaux écrins, et croiser au tout premier plan des foires classiques. Tout est là pour y croire. Alors, bon vent !

 

 

Zoom

Hors les murs

La figure du collectionneur est décidément à la mode, en ce moment. Si La Biennale Paris met à l’honneur la famille Barbier-Mueller, deux expositions parisiennes, organisées en parallèle de l’événement, font elles aussi la part belle à la personnalité de grands amateurs d’art. La première, au musée Marmottan, se penche sur le cas de « Monet collectionneur ». Une facette peu représentée du père de l’impressionnisme, qui rappelle que les grands maîtres furent souvent les premiers à apprécier le travail de leurs pairs… Le second accrochage, qui se déroule au musée Jacquemart-André, aborde le thème des trésors impressionnistes de la collection des Hansen, conservée à Ordrupgaard, près de Copenhague. C’est dans leur imposant manoir de campagne que Wilhelm et Henny Hansen, à l’instar du couple Jacquemart-André à Paris, ont accumulé entre 1916 et 1918 une collection unique d’œuvres impressionnistes et modernes. Où l’on retrouve les plus grands noms, de Corot à Sisley, de Cézanne à Pissarro. Le musée présente ici une sélection de plus de 40 tableaux, réunis pour la première fois à Paris.

« Monet collectionneur », du 14 septembre 2017 au 14 janvier 2018. Musée Marmottan-Monet, 2 rue Louis-Boilly, Paris XVIe. www.marmottan.fr

« Le jardin secret des Hansen. La collection Ordrupgaard », du 15 septembre 2017 au 22 janvier 2018. Musée Jacquemart-André, 158 boulevard Haussmann, Paris VIIIe. www.musee-jacquemart-andre.com

 

 

Mémo

La Biennale Paris. Du lundi 11 au dimanche 17 septembre, de 11 heures à 21 heures. Nocturnes jusqu’à 23 heures les mardi 12 et jeudi 14 septembre. Vernissage le dimanche 10 septembre à partir de 11 heures. Nef du Grand Palais, avenue Winston-Churchill, Paris VIIIe. www.biennale-paris.com

 

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