Marc Spiegler : réflexions

 Bâle  |  3 juin 2017  |  AMA  |  Tweet  |  LinkedIn

Alors qu’Art Basel va ouvrir, nous nous sommes entretenus avec le directeur de la foire, Marc Spiegler. Celui-ci parle très ouvertement de sa vision, de son travail, des foires d’Art Basel, du marché et de son évolution… et des personnes qui le façonne. Marc Spiegler : l’architecte du marché de l’art.

Marc Spiegler, 48 ans, a toujours été un analyste très fin du marché de l’art. Il aime en dessiner les contours, le comprendre… Et parce que nous aimons cela également, c’est toujours un plaisir d’en discuter avec lui.

 

Comment vous sentez-vous, à la veille de cette foire, une décennie après avoir commencé à y travailler ?

J’adore absolument ce travail et ça en vaut véritablement la peine, alors je n’ai pas vu le temps passer. C’est comme si c’était hier. En même temps, la foire marque ma vingt-sixième année avec Art Basel. Et si je regarde en arrière, on dirait qu’il y a eu beaucoup de changement. Notre organisation a certainement énormément évolué. Quand j’ai commencé, il n’existait que les foires de Bâle et de Miami, nous étions pilotés de Bâle et notre présence sur le Net était moindre… Nous ne nous occupions que de deux foires. Dix ans après, nous avons ajouté une foire extrêmement puissante en Asie, et nous avons construit une présence extensive en ligne – nous avons désormais un catalogue en ligne avec plus de 20.000 œuvres issues des foires précédentes, sans parler de notre réussite sur les réseaux sociaux, avec plus de 2 millions de followers, soit huit fois notre audience de 250.000 personnes qui visitent nos trois foires. Et la structure directrice n’est plus exclusivement basée en Suisse, mais sur trois continents, avec plus de 80 personnes qui font exister tout cela. Lorsque j’ai commencé, nous étions 20 personnes au grand maximum. En même temps, dans l’art, le monde des affaires a grandement changé. Ce qu’on attend des foires continue d’évoluer. Dix ans avant que je n’arrive, les foires étaient exclusivement des plateformes de vente. Aujourd’hui, les foires internationales doivent être des événements à part entière dans le calendrier  du monde de l’art. Cela signifie des discussions, des tables rondes, des plateformes spéciales pour des expositions, travailler avec les institutions locales publiques et privées, etc. Plus récemment, ces cinq dernières années, le changement a été marqué par le renforcement de notre présence en ligne et par le fait d’être capable d’éduquer et de toucher les gens avant, pendant et après chaque événement. Nous sommes passés d’une organisation où on exposait pendant cinq jours à une structure qui œuvre durant une année, un catalyseur pour les galeries et leurs artistes.

Comment définiriez-vous l’identité d’Art Basel ?

Nous sommes maintenant bien plus que juste une foire. Si on prend comme exemple la collaboration avec Kickstarter, celle-ci a engendré plus de 1,5 M$ pour des projets, partout dans le monde : Bogota, Lagos, Sidney, Detroit, en Thaïlande aussi, etc. Quand on l’a lancée, beaucoup de questions se posaient alors, sur nos motivations. Mais la réalité est la suivante : nous aidons à lever des fonds pour des projets réels, parce que lorsque nous apposons le label « Art Basel » sur quelque chose, nous le mettons en valeur et nous mettons tout en œuvre pour le faire aboutir. La même chose est vraie pour notre panel de discussions. Nous produisons bien plus de 100 heures de discussions sur nos trois foires. Nous avons décidé d’enregistrer et de publier tout cela en ligne, gratuitement. Plus de 1.000 heures de conversations sur l’art et le marché sont désormais disponibles. Nous aidons les galeries à montrer leurs œuvres pendant quelques jours, nous disséminons des idées partout dans le monde, de manière à ce qu’il y ait partage, réflexion et créativité. C’est ainsi que nous entendons nous représenter comme constructeur du marché pour les grands artistes du XXe siècle et d’aujourd’hui. Pas seulement en aidant les galeries à vendre quelques jours par an, mais en leur apportant les collectionneurs d’aujourd’hui et de demain. C’est de cette manière que nous pouvons ouvrir le marché, augmenter et soutenir cet écosystème.

 

Comment le marché a-t-il évolué au cours des dix années que vous avez passé à Art Basel ?

Je dirais que le plus grand changement dans le marché de l’art s’est produit avec de nouveaux modèles. Nous devons accepter que nous vivons dans un monde constamment dynamique, qui évolue et qui change. Prenez par exemple la notion centrale du rôle du galeriste – elle a énormément évolué.  De même, les technologies digitales ont un effet énorme sur la façon dont nous faisons des affaires. Bien qu’il n’y ait toujours par d’équivalent à Uber ou à Airbnb pour les transactions liées à l’art, une énorme quantité de la dynamique qui se construit avant la foire provient des plateformes numériques. Il en va de même pour toutes les affaires conclues après la foire.   Et même si l’événement physique de la foire reste central, beaucoup de choses arrivent par le digital. Un autre tournant réside dans le fait que nous vivons – plus que jamais – dans un monde véritablement international. L’idée traditionnelle du développement de la carrière d’un artiste par l’entremise des galeries locales et des musées est maintenant complètement dépassée. Les jeunes collectionneurs d’aujourd’hui ont accru leur intérêt loin de leur marché local, loin des régions et même d’un continent. Et c’est le cas même lorsqu’ils commencent juste à collectionner. Les artistes ne sont plus limités au goût des galeries locales. Ils peuvent facilement explorer le monde de la connaissance et travailler dans d’autres pays ; il y a des galeries partout dans le monde. Je crois que l’art en est maintenant à une ère post-mouvement. À n’importe quel moment, il y a des jeunes peintres figuratifs et abstraits qui réussissent ; il y a des jeunes artistes qui réussissent et des artistes expérimentés qui réussissent ; il y a des gens qui travaillent dans l’art digital et des gens qui travaillent sur des modes artisanaux. La bonne nouvelle est qu’aujourd’hui tout art qui fait son entrée sur le marché peut trouver sa place quelque part. C’est juste une question d’être au bon endroit, au bon moment. Ce qui a changé cependant, c’est que, pour la plupart des galeries et des artistes, il est suffisant de travailler avec une poignée de collectionneurs. La majorité écrasante des galeries réalise l’essentiel de ses affaires avec moins de dix acheteurs. L’identité de ces collectionneurs pourrait changer avec le temps, mais ce ne sera jamais un marché de masse. Cela reste un marché fortement fondé sur les relations personnelles, sur la confiance et sur une vision. Nous pouvons passer des atomes aux octets, mais nous sommes toujours, d’une certaine manière, des hommes des cavernes. Nous avons besoin de sentir, de ressentir, de voir comment l’autre bouge, regarde dans les yeux, pour décider de la confiance qu’on mettra en lui ou pas… à savoir, si on va acheter, vendre ou exposer avec lui. C’est pourquoi les foires, les biennales et les gallery weekends restent essentiels au marché. C’est lors de ces événements que les gens décident s’ils vont travailler ensemble ou pas.

 

Comment la foire Art Basel procède-t-elle avec les changements rapides qui affectent le monde de l’art ?

Je crois que les « tendances » existent plus dans les médias que chez les galeristes, et plus dans les galeries que dans les foires, et d’ailleurs plus dans les foires que dans les institutions. Par exemple, quand un journaliste, un directeur de foire et un directeur de musée sont au même moment en train de découvrir un artiste, dont ils reconnaissent chacun l’importance, le journaliste peut écrire sur ça dès le lendemain, le directeur de foire devra prendre du temps pour savoir si l’une des galeries avec lesquelles il travaille montrera cet artiste, alors que le directeur de musée devra attendre et voir quand il y aura de la place dans la programmation pour une nouvelle exposition – au moins un an et demi après. Pour revenir plus précisément à Art Basel, je ne crois pas que notre job soit d’observer les tendances. Notre travail est de présenter l’art au public et de construire de nouvelles plateformes – comme Unlimited, Parcours, Film, etc. – quand c’est nécessaire, et de montrer de grandes œuvres. Avec près de 300 galeries au total, nous avons les deux : les galeries les plus établies montrent des œuvres historiques, travaillant aux côtés des plus jeunes galeries, qui exposent à l’international pour la première fois.

 

Qu’en est-il, d’ailleurs, des œuvres historiques ?

Art Basel est une foire qui tente de représenter des trajectoires dans l’histoire de l’art, du tout début du XXe siècle à nos jours. Il y a cinq ans, les galeries et les collectionneurs d’art historique m’ont dit qu’ils trouvaient qu’Art Basel ne mettait pas en valeur de telles œuvres. J’ai été choqué parce que pour nous elles sont très importantes ! Les œuvres historiques ont toujours fait partie de la foire et c’est ce qui la rend unique. Nous avons réfléchi à ça et nous avons identifié deux raisons à ce sentiment : beaucoup de galeries qui représentent l’art d’avant les années 1970 ont fermé, cette période a donc été généralement sous-représentée, et les galeries qui figuraient à Art Basel étaient éparpillées au rez-de-chaussée. Nous avons alors vraiment regardé du côté de la nouvelle génération de marchands en matière d’art historique. Nous comptons maintenant des galeries comme Tornabuoni, Applicat-Prazan, Borzo, Luxembourg & Dayan, Di Donna, Georges-Philippe & Nathalie Vallois, qui sont représentées dans le secteur principal d’Art Basel. Ce sont des galeries que nous recherchons activement et pour lesquelles nous développons des marchés. Nous avons aussi commencé à repenser les plans des foires – comme vous le savez, c‘est toujours un enjeu sensible – pour consolider les œuvres les plus historiques. Maintenant, c’est plus clair : nous recevons plus de galeries en contemporain aux étages, les classiques et contemporaines sont au rez-de-chaussée à gauche, les plus historiques à droites. Quand nous nous déplaçons dans ces espaces, on peut découvrir le genre de lots que l’on voit dans une vente du soir : des chefs-d’œuvre historiques.

 

Comment appréhendez-vous les nouvelles initiatives que vous ajoutez régulièrement aux foires ?

D’abord, je crois que les galeries et les artistes des foires nous donnent beaucoup à penser. Par conséquent, nous lançons seulement de nouvelles initiatives parce que nous pensons qu’elles peuvent apporter quelque chose de significatif à la réflexion. Comme vous pouvez l’imaginer, chaque fois que nous mettons l’étiquette « Art Basel » sur un projet, il a une dynamique inhérente. Par exemple, aller en Asie a été fortement discuté, car cela impliquait aussi d’énormes risques. Mais vous devez prendre des risques. Si nous ne l’avions pas fait, Art Basel à Hong Kong ne serait pas aussi florissante qu’aujourd’hui. À Art Basel, nous ne craignons pas d’échouer de temps en temps. Vous savez, je suis un snowboarder. Et je tombe beaucoup, tous les jours, quand je skie ! Mais je sais que lorsque je ne tombe pas, cela signifie que je n’essaie pas assez ou que le terrain est trop facile…

 

Comment les équipes travaillent-elles sur les foires ?

Une partie de l’équipe œuvre principalement sur une seule foire : ce sont ceux qui travaillent directement avec les galeries pour comprendre leurs besoins et construire les expositions. La plupart des autres équipes travaillent à l’échelle mondiale, par exemple l’équipe VIP, lorsque les collectionneurs assistent à toutes les foires ; une grande partie du département marketing opère avec un seul site Web, etc. Les deux directeurs régionaux de la foire, Adeline Ooi et Noah Horowitz, sont principalement responsables du montage de l’événement, mais aussi de la promotion de toutes les activités d’Art Basel sur chaque continent. Il y a environ un an, nous avons terminé le processus de régionalisation de l’organisation. Auparavant, la majorité des grandes décisions étaient prises à Bâle, et cela ralentissait et empêchait de réagir rapidement et de maintenir la perspective régionale nécessaire pour faire les bons appels pour chaque salon. Nous avons donc intensément analysé les décisions qui pouvaient être prises à l’échelle régionale et celles qui pouvaient être globales. Lorsque les deux offraient une option valable, nous avons choisi la prise de décisions régionale.

 

Qui est, selon vous, votre premier client ?

À tous les niveaux, ce sont clairement les galeries. Les galeries sont les acteurs clés d’Art Basel. Si elles ne croient plus à la foire, la qualité tombera rapidement, les collectionneurs ne voudront pas venir à la foire et les artistes ne voudront pas en faire partie. Nous écoutons attentivement les galeries pour comprendre ce dont elles ont besoin. À la base, Art Basel est une plateforme d’exposition qui ne possède aucun art. Donc, nous comptons sur les galeries pour offrir une excellente foire –  après tout, n’oublions pas qu’Art Basel a été fondée par des galeristes. Chaque année, avant de commencer le processus de sélection, nous nous asseyons avec le comité pour discuter de ce qui a fonctionné l’année précédente et ce qui n’a pas été fait, afin de réparer ce qui n’était pas parfait et d’amplifier ce qui a réussi. Nos comités ne sont pas là pour seulement sélectionner des galeries ; ils nous aident également à diriger chaque salon dans la bonne direction.

 

Venant du journalisme, est-ce que vous vous voyez toujours en analyste du marché ?

Ce qui a changé, c’est que lorsque j’étais journaliste, je livrais mes observations à mes lecteurs. Maintenant, j’utilise mes observations pour réfléchir à la façon dont nous pouvons réagir aux changements du marché, au profit de nos galeries et de leurs artistes. Contrairement à de nombreuses foires, nous, les directeurs, ne votons pas lors des réunions du comité. Le travail des comités consiste à analyser les dossiers individuels, notre travail consiste à réfléchir à une perspective plus large. C’est comprendre comment le monde de l’art évolue et faire en sorte qu’Art Basel reflète cela. Donc, aux étapes clés du processus de sélection, si nous estimons que certains aspects intéressants de l’art aujourd’hui manquent de visibilité, nous pouvons dire : « Le vote du comité révèle que X est important et Y l’est moins. Est-ce vraiment ce que vous ressentez à ce sujet ? » Cela engendre souvent de nouveaux débats.

 

Qu’est-ce qui vous enthousiasme avec le marché et la création, aujourd’hui ?

Je suis fasciné par la façon dont la mondialisation et le digital ont facilité l’interaction entre les galeries, les artistes et les collectionneurs. Des artistes du monde entier travaillent avec des galeries du monde entier, et sont vendus à des collectionneurs et des musées du monde entier. Et tout cela au bénéfice de la création artistique. Les gens parlent des « bons vieux jours », mais la réalité est qu’il y a plus d’artistes qui vivent uniquement de leur propre travail maintenant qu’il n’y en a eu à n’importe quel moment de l’histoire… Et cela évolue de façon exponentielle. Je trouve cela vraiment génial, c’est un triomphe du monde de l’art à notre époque. Nous sommes à un point d’inflexion dans l’histoire de la création, probablement aussi important que la révolution de l’imprimerie. L’imprimerie permet une reproduction mécanique, l’innovation numérique permet une distribution gratuite de masse, transparente et sans dégradation de la qualité. Les enfants qui grandissent aujourd’hui passent une grande partie de leur vie à interagir avec la technologie. Cela aura un profond impact non seulement sur le monde numérique, mais aussi sur le monde analogique. D’une part, passer des molécules aux octets permet de créer des types de travaux radicalement nouveaux et bien réalisés ; d’autre part, cela signifie aussi que la recherche d’expériences réelles, dans la vraie vie, sera formidable. La façon dont les artistes joueront avec cet équilibre entre l’analogique et le numérique va être une chose fantastique à vivre…

 

 

Mémo

Art Basel, du 15 au 18 juin. “Collectors”, vernissage le13 et le 14 juin.
 Messe Basel. Messeplatz 10. Bâle. www.artbasel.com

 

Tags : , , , , , ,

Ad.