Le travail, entre émancipation et aliénation

 Reims  |  1 juin 2017  |  AMA  |  Tweet  |  LinkedIn

Au fond de la première salle d’exposition, un McDonald’s est submergé par les eaux. Au premier étage, une affiche retrace l’évolution de l’anarchisme en France. Des bancs et des tables d’écoliers sont disposés ça et là. Cet été, le FRAC Champagne-Ardenne rassemble des artistes autour de la notion de travail…

Selon le Larousse, « le travail est l’activité de l’homme appliquée à la production, à la création, à l’entretien de quelque chose ». La pratique artistique entre-t-elle dans cette catégorie ? Déambulant dans la ville, l’artiste Francis Alÿs pousse un bloc de glace jusqu’à sa disparition, coince un fil de son pull jusqu’à ce qu’il n’en reste rien, attire des objets métalliques à l’aide d’un aimant. Ses performances réalisées dans l’espace public à la fin des années 1990 confrontent l’action de faire et son résultat. « Parfois, ne rien faire revient à faire quelque chose et faire quelque chose revient à ne rien faire », explique-t-il. Sometimes Making Something Leads to Nothing révèle aussi l’apparente inutilité de certains actes, et notamment artistiques, selon une perception productiviste. Parce que l’objectif de la pratique artistique n’est pas l’utilité, certains la pensent futile. Et contrairement aux intermittents du spectacle, les temps de réflexion des artistes plasticiens, ces mises en suspens de l’acte de produire nécessaires à l’émergence d’une pensée, d’une idée et d’une œuvre plastique, ne sont économiquement pas reconnue. Cette question du statut de l’artiste dans la société est aussi au cœur des réflexions de Patricio Gil Flood. Depuis 2012, l’Argentin focalise ses recherches sur le travail et notamment sur le statut de l’artiste travailleur, question toujours d’actualité dans son pays d’origine ou en France. Dans son ouvrage Travailler moins pour lire plus, édité en 2015, il rassemble des textes philosophiques, sociologiques ou artistiques qui s’opposent à la dichotomie entre travail et loisir. Cette opposition est justement la matière de l’œuvre 3 temps en 4 mouvements de « documentation céline duval ». Telle une anthropologue, l’artiste française rassemble des portraits trouvés pour illustrer les trois temps de la vie : le repos, le travail et le divertissement. Ce regroupement efface toute individualité pour révéler une homogénéité jusqu’à l’uniformisation. L’œuvre révèle ainsi un paradoxe : les congés payés instaurés pour profiter d’une plus grande liberté de l’individu permettent de consommer les biens produits et ainsi de produire du conformisme. Les photographies de Jean-Luc Moulène, en interrogeant la notion de travail, dévoilent elles aussi un paradoxe. Elles présentent des « objets de grève », tel que « Le parfum de solidarité » ou la poêle « Emploi, Solidarité, Justice, Liberté ». Ils furent créés par des grévistes lors de mouvements sociaux pour être vendus et ainsi subvenir à leurs besoins le temps de la contestation. La grève devient ainsi une activité productive, aussi bien d’objets manufacturés par les salariés que d’un discours et d’une action commune révélant la capacité à s’organiser. Les photographies sont à la fois les témoins de ces actions sociales et le produit de ces dernières. « Le travail est essentiel pour penser notre rapport au monde », commente David Evrard. Ses collages, qu’ils soient tableaux ou sculptures, symbolisent le corps à l’œuvre. Ils rassemblent des photos d’usines, le logo d’une société de production de films pornographiques, une roue en acier, des rondins de bois qui racontent une histoire personnelle et collective, celle du labeur.

Les stratégies de l’économie solidaire

Si la grève permet à des avancées sociales de voir le jour, si le travail contribue à l’émancipation des esprits, il peut aussi être aliénant. Avec humour et dérision, Julien Prévieux brouille les pistes afin de reprendre la main. Ses lettres de non-motivation envoyées à des recruteurs intervertissent les rôles entre l’offre et la demande. Les réponses types des services de ressources humaines soulignent la deshumanisation du marché du travail. À l’exception d’un artisan verrier qui prendra le temps d’expliquer l’importance de son métier. Et si l’espoir d’une société plus humaine était possible ? Pour Superflex, il l’est, si l’homme – et notamment l’artiste – agit, critique, intervient pour changer les règles. La vidéo Flooded McDonald’s de Superflex annonce une catastrophe humaine irréversible si le capitalisme continue à dominer le monde. Agir, telle est aussi le maître mot de l’artiste Jean-Marie Perdrix. En collaboration avec une association burkinabaise, il recycle des déchets en plastiques qu’il transforme en substitut de bois pour produire des tables d’écoliers et des instruments de musique. Ses œuvres permettent de développer une économie locale tout en ayant un réel impact écologique. Jean-Marie Perdrix développe sa pratique à l’extérieur du champ de l’art en se réappropriant les stratégies de l’économie solidaire. Plamen Dejanoff s’empare quant à lui des stratégies du capitalisme pour développer son projet artistique et social. La vente de ses sculptures en bronze lui permet de réaliser un projet architectural ambitieux en Bulgarie. The Bronze House devrait ainsi rassembler plusieurs infrastructures culturelles, dont une bibliothèque, un théâtre et des ateliers construits en bronze.

L’utopie selon Charles Fourier

Quinze artistes se penchent ici sur le travail, à travers leurs propres pratiques, celle d’un anthropologue ou celle d’un historien, en regardant le passé. Ainsi, pour la réalisation de son installation Le Travail attrayant, Elsa Maillot s’est plongée dans l’histoire de la contestation anarchiste pour en retracer ses différentes attitudes, guerrières ou pacifistes, et en extraire la théorie du philosophe utopiste français Charles Fourier.  Affiches et sculptures illustrent les moments clés et l’idée d’aliénation par le travail.  Dans la même salle, l’artiste Francis Cape expose des bancs caractéristiques de communautés européennes. Tout comme les anarchistes, celles-ci prônent l’esprit communautaire contre l’individualisme. Plus loin, l’artiste Koki Tanaka observe cinq pianistes en pleine collaboration. Réussiront-ils à s’organiser, imaginer et jouer ensemble un morceau ? L’œuvre Steam Powered mobile Phone Charger (Nokia Version) est tout autant absurde que la société décrite dans cette exposition, qui se cherche, ne se comprend pas, s’affronte, nie son humanité et favorise l’inégalité. Jeremy Deller & Alan Kane ont imaginé un chargeur de portable à vapeur transportable dans une caisse en acier de la taille d’un homme. S’il réussit à faire se rencontrer deux révolutions, industrielle et numérique, s’il fonctionne bien, il révèle surtout la folie de son inventeur déconnecté de la réalité. Une des libertés que peut justement prendre l’artiste…

 

Mémo

« Le travail à l’œuvre / L’alternative », jusqu’au 17 septembre. FRAC Champagne-Ardenne, 1 place Museux, 51100 Reims. www.frac-champagneardenne.org

 

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