A.R. Penck, l’homme ouvert

 Saint-Paul-de-Vence  |  1 juin 2017  |  AMA  |  Tweet  |  LinkedIn

A.R. Penck est décédé, alors que la fondation Maeght lui consacre une grande rétrospective. Quelques jours après la triste nouvelle, la galerie Suzanne Tarasiève a également verni une exposition consacrée à l’artiste. Deux parcours permettant d’embrasser toute la complexité du travail d’A.R. Penck. Hommage.

A.R. Penck s’est éteint le 2 mai dernier à Zurich, à l’âge de 77 ans. Comme un symbole, l’exposition que lui consacre la fondation Maeght s’intitule « A.R. Penck. Rites de passage ». Elle sera donc la dernière rétrospective organisée du vivant de l’artiste, le premier hommage aussi, rendu au disparu. Hommage qui s’accompagne de l’exposition « À travers A.R. Penck » chez Suzanne Tarasiève (Paris), qui représente plusieurs des autres grandes figures incarnant la peinture allemande : Georg Baselitz, Markus Lüpertz, Jörg Immendorff. Ne manquent que Sigmar Polke et Gerhard Richter à l’appel.

Une vie tumultueuse

Ralf Winkler, de son vrai nom, a eu une vie tumultueuse. Il naît le 5 octobre 1939 à Dresde, dans une Allemagne qui va devenir « de l’Est » dès 1949. Entre 1956 et 1966, Ralf tente à quatre reprises, en vain, d’intégrer les écoles des beaux-arts de Dresde et de Berlin-Est, sans grand traumatisme puisqu’il préfère le contact des « voyous » (ainsi nommés) à celui des peintres institutionnels – il sera aussi refusé à la Société des artistes de la République Démocratique Allemande. Déjà, au milieu des années 1960, il emprunte le pseudonyme d’A.R. Penck, pour diverses raisons, en premier lieu pour rendre hommage au géologue spécialiste de la période glaciaire, Albrecht Penck. Surtout, pour faire passer plus facilement ses œuvres à la frontière et éviter les problèmes de censure. Des surnoms, l’artiste en aura d’autres : Tancred Michel ou Théodor Marx. C’est A.R. Penck qui restera.

À cette époque, son regard va au-delà du Rideau de fer. En 1968 a lieu sa première exposition personnelle à l’Ouest, à Cologne – à la galerie Hake, mais organisée par Michael Werner. À partir de 1969, A.R. Penck souffre de la pression des services de sûreté de l’État, ses dessins sont censurés et saisis, la Stasi l’empêche dans ses projets. En mai 1979, l’effondrement de son atelier l’incite à agir. Il passe à l’Ouest le 3 août 1980 et se voit déchu de sa nationalité est-allemande. Tant pis, même si le monde du Grand capital n’est pas non plus une sinécure. Il déménage pour l’Irlande dès 1983, où il demeurera jusqu’en 2017.

Errements et questions existentielles

« Une bonne peinture, ça n’existe pas »… Ces quelques mots d’A.R. Penck, lâchés à son galeriste historique et ami Michael Werner, témoignent de l’esprit qui animait le peintre. Michael Werner a occupé une place particulière dans son parcours. C’est lui qui l’exposa le premier, fit passer ses œuvres de l’Est vers l’Ouest, l’accueillit chez lui au temps des vaches maigres. Cette phrase n’était pas un coup de tête, l’une de ces formules efficaces que l’on jette à la postérité pour écrire sa propre mythologie. Le peintre la répéta pendant dix longues années au jeune galeriste. « J’étais encore idéaliste à l’époque », évoque-t-il avec un sourire, avant d’ajouter : « Pour moi, l’idée était insupportable ».  L’anecdote, Michael Werner la termine ainsi : « Depuis Cézanne, le peintre est l’homme capable de traduire ses errements et ses questions existentielles dans ses peintures ».

Les errements existentiels d’A.R. Penck, quels étaient-ils ? Ceux d’un déracinement, d’un homme né dans un pays forcé à la schizophrénie, la volonté de construire un langage universel, ou à défaut de le construire d’en caresser la possibilité. Cette fracture, elle se retrouve bien évidemment jusque dans l’identité du peintre, transfuge de l’Est vers un Ouest déroutant – ce que nombre de ses toiles illustrent, Flugblatt (Macht – Besitz) (1974), en premier lieu. « Un immigré allemand en Allemagne est toujours poursuivi par son passé, sa langue et sa culture », jugeait-il.

Une grammaire universelle

Le déchirement lié à la partition allemande, rebattu, n’est pas le chemin qu’a suivi la fondation Maeght. Ohne Titel (Systembild) (1981), placée à l’entrée de l’exposition, permet de mieux saisir la volonté du commissaire Olivier Kaeppelin. Cette huile sur toile représente quatre figures bleues se détachant sur un fond rose pâle. La première, à gauche, soulève ce qui semble être un panneau représentant la lettre A. Une seconde, au centre, plus grande, composée de deux jambes et deux troncs – la gémellité originelle perdue ? – représente la même lettre A, de la même couleur rouge. Les deux dernières silhouettes sont en arrière-plan, la première tenant le même panneau et adoptant une posture magistrale envers la seconde. La toile, à première vue, déroute. Pourquoi le choix de la lettre A ? Quelle narration construisent ces trois séquences ? Ohne Titel (Systembild) évoque tour à tour une mise en abyme de la création et de l’affirmation artistique, une réflexion sur le langage et les signes, ou encore sur les systèmes idéologiques et leur diffusion. Sentiment qui se poursuit tout au long de l’exposition. Les toiles d’A.R. Penck relèvent plus de l’appréhendable que du compréhensible. Ce sont des œuvres ouvertes qui laissent place aux projections individuelles ; des œuvres traitant des grands drames humains, du rapport de l’homme à la société.

Ohne Titel appartient à la série des Systembild. Comme toutes les toiles de la série Standart, avec laquelle Penck a défini son répertoire de signes, et Systembild, avec laquelle il l’a radicalisé, elle est en premier lieu une simplification à outrance de la grammaire picturale, étape obligatoire à l’édification d’un art à portée universelle. Les toiles d’A.R. Penck sont le plus souvent des fonds neutres desquels émergent des figures en contraste et des jaillissements de couleurs. Ces toiles se caractérisent par la prédominance de la ligne et de silhouettes anthropomorphes, l’importance des systèmes de langage et de signification, l’usage de symboles simples, comme la flèche, omniprésente. Une œuvre qui puise à de multiples sources, tantôt la peinture rupestre, tantôt la calligraphie asiatique, ou encore le graffiti.

S’il appartient à une tradition, c’est à celle qui a dissous la perspective dans la représentation et la mimèsis. Une tradition englobant Joan Miró, Paul Klee ou Pierre Alechinsky et ayant inspiré Keith Haring aussi bien que Jean-Michel Basquiat – ces derniers exposèrent d’ailleurs avec A.R. Penck lors de la Documenta 7, en 1982. Le peintre de Dresde rendit ensuite un vibrant hommage à son confrère du Bronx, avec un triptyque exposé à la Fondation Maeght (Triptyque pour Basquiat, 1984).

A.R. Penck voulait déconstruire la tour de Babel, retrouver l’archétype d’un homme écartelé entre les idéologies mortifères. Dans la diversité de nos moyens de représenter le monde, il puisait dans un fond commun, érigé alors en un système d’autant plus rigoureux (le Systembild et le Standart) qu’A.R. Penck s’inspirait des travaux de William Ross Ashby, l’un des apôtres de la cybernétique. C’est dans ses carnets, magistralement exposés à la fondation, que les recherches d’A.R. Penck sont les plus prégnantes. Des dizaines de carnets dans lesquels se bousculent poésie phonétique, onomatopées, collage, alphabets fictifs, idéogrammes, calligrammes, collages, dessins ou croquis. Il s’y dessine l’utopie d’un nouveau langage. Une grammaire qu’A.R. Penck a concrètement élaborée dans les années 1970, mais dont la première occurrence remonte à 1961. Ce langage pictural composé de symboles et de pictogrammes apparaît pour la première fois dans Weltbild (World Picture), conservée au Kunsthaus de Zurich. La toile, peinte pendant la construction du Mur de Berlin, représente deux groupes de silhouettes noires sur fond blanc, se confrontant, vraisemblablement avec hostilité…

Un système pour sortir de l’espace et du temps

Pour Olivier Kaeppelin, « l’œuvre d’A.R. Penck s’ancre dans la peinture et le dessin mais aussi la poésie, la philosophie, la poétique du langage ». C’est d’ailleurs en poète qu’A.R. Penck imagine la mort du temps, entraînant la mise en crise des styles et des époques, avec ces quelques lignes mises en avant à l’occasion de l’exposition : « J’ai vu la mort du temps, la disparition du mouvement dans le mouvement, par le mouvement ».

Une sortie du temps se manifestant d’abord par l’emploi de la grammaire particulière d’A.R. Penck, puisant dans les origines et dans une pensée symbolique. Dans le sujet des toiles, également. A.R. Penck évoque en effet, à outrance, cette époque – peut-être fantasmée – des origines de l’humanité. Nombre de peintures représentent d’ailleurs des silex (ou sont-ce des fentes ?), les animaux des peintures rupestres, etc. Une sortie du temps, surtout parce qu’A.R. Penck ne construisait pas des images – à trop d’égard le reflet d’une époque –, mais des concepts, régis par des règles précises, voire scientifiques. Des œuvres qui sont des images d’images. A.R. Penck pourrait d’ailleurs, à lui seul, illustrer cette génération ayant pris conscience du pouvoir de l’image et de sa mise en abyme.

À la galerie Suzanne Tarasiève sont exposées nombre de peintures et de sculptures de l’artiste, la majorité réalisées dans les années 1980 et 1990. La galerie expose notamment une superbe série de gouaches exécutées au début des années 1980, alors qu’A.R. Penck passe quelques mois à New York. Ses moyens commençant à s’élever, il peut acheter des tubes de couleur. Cette série contraste assez fortement avec le reste de sa production, quant à l’éclat de la chromie – renforcé par le fait que la série n’a jamais été exposée auparavant – et surtout la virulence de ses abstractions, que l’on pourrait rapprocher d’Alechinsky. L’œuvre d’un peintre est une réalité complexe, faite d’affirmations et de ratures, ce que ces deux expositions permettent d’embrasser à merveille. Si le feu dans la caverne s’est éteint, ses ombres continuent de danser sur les parois…

 

 

Mémo

« A.R. Penck. Rites de passage », jusqu’au 18 juin. Fondation Maeght, 623 chemin des Gardettes, 06570 Saint-Paul-de-Vence, France. www.fondation-maeght.com

« À travers A.R. Penck », jusqu’au 17 juin. Galerie Suzanne Tarasiève, 7 rue Pastourelle, Paris IIIe. http://suzanne-tarasieve.com

 

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