Wolfgang Tillmans, aux frontières du visible

 Bâle  |  26 mai 2017  |  AMA  |  Tweet  |  LinkedIn

Une exposition se termine, une autre commence… Alors que la monographie dédiée au photographe allemand Wolfgang Tillmans s’achève à la Tate de Londres, la rétrospective que lui consacre la Fondation Beyeler démarre dans la printanière ville suisse. Parfait timing pour étudier d’un peu plus près cet artiste aux mille expérimentations…

 

Les superstars de la photographie contemporaine ne sont toujours (et malheureusement) pas légion. Même si le médium a pleinement acquis ses lettres de noblesse cette dernière décennie, son écosystème reste encore fermé : galeries dédiées, ventes aux enchères thématiques, foires monomédiums, revues spécialisées… De ce point de vue, l’Allemand Wolfgang Tillmans fait figure de phénomène. Reconnu très tôt – et de manière continue – par les institutions et la critique artistique, il fait déjà partie des photographes les plus en vogue… Pourtant, on sent bien que l’artiste a encore de quoi nous épater.

Né en 1968 à Remscheid, dans l’ouest de l’Allemagne (proche de Cologne et de Düsseldorf, donc de la Belgique et des Pays-Bas, tourné vers l’Europe), il découvre encore adolescent le travail photographique de Polke, Richter et Rauschenberg dans les musées des grandes villes voisines. Après trois ans à Hambourg, Tillmans poursuit ses études dans le sud de l’Angleterre, à l’Université des Arts et de Design de Bournemouth. Il s’installe ensuite à Londres, puis réside un an à New York, en 1994. C’est là qu’il rencontrera son premier soutien, le galeriste Andrea Rosen, et son amant, le peintre Jochen Klein. Les deux Germains reviendront en Europe, où ils vivront ensemble dans la capitale britannique jusqu’au décès de Klein en 1997, victime du SIDA. Tillmans n’a pas encore 30 ans.

En 2000, l’artiste sort de l’anonymat du jour au lendemain en devenant le premier photographe et le premier non-Britannique à recevoir le très réputé prix Turner… un an après Steve McQueen et deux après Chris Ofili. Il obtiendra une autre reconnaissance européenne prestigieuse quinze ans plus tard : le Hasselblad Award, en Suède.

Soutien inconditionnel de l’argentique (il développe lui-même ses négatifs), ses premières séries sont des portraits, souvent en noir et blanc, de ses amis Alex et Lutz : Alexandra Bircken (artiste) et Lutz Huelle (créateur de mode). Parfois choquants, parfois poétiques, parfois perdus, ces clichés sont le reflet de la vie que mène Wolfgang Tillmans durant ses jeunes années. Il collabore ainsi avec plusieurs magazines de la scène gay, jeune ou underground, aussi bien allemand, anglais qu’américain : Butt, i-D, Index Magazine, Interview, Spex, SZ Magazin… De même, Taschen lui consacre très tôt (dès 1995) un premier ouvrage dédié à cette période. Plus d’une trentaine suivront.

Au crépuscule du XXe siècle et plus encore par la suite, Tillmans s’essaie à des photographies abstraites et esthétiques. Celles-ci sont notamment le fruit de multiples expérimentations au moment du tirage, directement dans la chambre noire : procédés chimiques, expositions à la lumière, processus mécaniques… Tout y passe. L’artiste va ainsi produire certaines de ses séries les plus célèbres : Silver (à partir de 1998), Conquistador (depuis 2000), Paper Drop (2001), etc. Il va même jusqu’à se passer de négatif pour n’expérimenter qu’avec la chimie du médium, comme avec Freischwimmer, Mental Pictures ou Blushes.

En 2009, petite révolution ! L’artiste se lance dans le numérique… avant de l’adopter définitivement trois ans plus tard. « Cela a entièrement remis en question la psychologie même de la photographie ; cette alchimie délicate entre le photographe, l’objet et l’image imaginaire que l’on peut envisager, penser ou espérer », confie-t-il au magazine allemand De:Bug. Avec les appareils qui ne cessent de se perfectionner, il remarque d’ailleurs que « ce n’est pas que la photographie, tout le monde est devenu HD ».

Tillmans va ainsi suivre le monde et aiguiser son œil pour saisir au mieux les transformations de la photographie et de la société. Sa fibre politique ne s’illustre plus uniquement à travers le témoignage, l’artiste s’engage. Pour le « No » au Brexit ou contre Trump. Comme il le dit pour Vice : il « veut que les gens répondent à la peur par l’expression artistique ». Joli programme !

En parallèle à son activité plastique, il consacre depuis 2006 une partie de son temps à un espace d’exposition sans but lucratif, intitulé Between Bridges. Initialement basé à Londres (jusqu’en 2011), puis dans son ancien studio à Berlin (à partir de 2014), celui-ci met en avant des artistes politisés qui – selon Tillmans – n’ont pas suffisamment droit de cité dans le débat public européen. En tout, ce sont plus de 20 présentations qui se sont succédées, à commencer par les huiles poétiques et naïves du défunt Jochen Klein.

 

58.000 jours d’exposition, soit 150 ans

Wolfgang Tillmans a de son côté très tôt fait l’objet de nombreuses expositions – plus de 700 au total ! Ses premiers solo shows auront lieu dès 1994 : à New York, chez le galeriste qui le suivra toujours (une exposition par an, 22 en tout), Andrea Rosen ; puis à Paris, chez Thaddaeus Ropac qui, depuis, ne l’a plus représenté. Cette même année, Tillmans se retrouvait également au MoMA PS1 pour l’exposition « The Winter of Love ». Un début de carrière plutôt prometteur.

Dès lors, sa visibilité auprès du public n’a cessé d’augmenter jusqu’en 2006, où il fait l’objet de 45 shows. Depuis, Tillmans oscille à un rythme de métronome entre 40 et 50 expositions par an. Chacune d’entre elles est d’ailleurs construite de manière singulière : les photos n’y sont pas encadrées, mais peuvent être tirées simplement sur du papier et punaisées aux murs, selon une construction élaborée qui lui est propre.

L’Allemagne est – de loin – le pays qui le montre le plus (181 fois, soit 25,82 %), suivie des États-Unis (123, 17,55 %), du Royaume-Uni (61, 17,55 %), de la France (44, 6,28 %) et de l’Italie (41, 5,45 %). Les institutions lui rendent souvent hommage (431, soit 61,48 %), surtout en présentation de groupe (607, pour 86,59 %). En tout, ce ne sont pas moins de 58.000 jours d’exposition qui lui ont été consacrés, soit 150 ans. Pas mal, pour un jeune de 49 ans !

C’est également en 1994 que la presse a commencé à s’intéresser à l’artiste allemand (il n’avait alors que 26 ans), mais c’est véritablement à partir de 2000 – et du prix Turner – qu’il fera l’objet d’articles réguliers (entre 200 et 500 depuis, et même 1.000 pour l’année dernière). Au total, plus de 6.400 papiers lui ont déjà été dédiés (dont une cinquantaine pour AMA) ; les médias les plus volubiles à son sujet étant le Süddeutsche Zeitung (273 articles), suivi du Guardian (207), du Die Welt (190) et du Times (164), reflétant en cela les deux patries du plasticien.

 

L’iconique série Freischwimmer

Côté enchères, le marché de Wolfgang Tillmans est plutôt sain. Il y apparaît pour la première fois en 1997 au Royaume-Uni, pour le très explicite Luz Wanking (1992), qui trouvait preneur à 3.200 £ (4.700 €) chez Sotheby’s. Un score honorable pour le baptême du feu d’un photographe encore inconnu. S’en suivent en 1999 deux nus féminins identiques (Looking at Crotch, 1991), qui rencontrent acquéreurs dans deux formats différents, à un mois d’intervalle. Le grand, chez Christie’s, fait 15.000 $ (16.000 €) sur une estimation haute de 4.000 ; le petit, chez Sotheby’s, obtient 1.800 £ (2.750 €), prononcés sur une estimation basse de 2.000 £. Pas la même fortune !

Depuis les années 2000, plusieurs lots sont proposés à la vente, entre une trentaine et une soixantaine par an, pour un prix moyen en nette progression (multiplié par 11 entre 2000 et 2016) ; le prix médian évoluant plus raisonnablement (passant de 2.000 à un peu moins de 6.000 €). Les œuvres produites entre les années 1992 et 1996 ont été les plus présentées à la vente, alors que celles produites entre 2003 et 2007 (offrant une esthétique plus abstraite) sont sans aucun doute les plus chères.

Au total, l’artiste a vendu 517 lots pour 745 présentés, soit un taux d’invendus de 30,2 %. Son chiffre d’affaires total est de 6,1 M€ pour un prix moyen de 22.513 € (en excluant les invendus ; 11.750 € sinon) et un prix médian de 2.318 ou 4.000 € (avec ou sans les lots ravalés).

Les États-Unis et le Royaume-Uni sont les deux places fortes de Tillmans, avec 2,8 M€ de chiffre d’affaires pour chacune (ce qui laisse à peine 500.000 € de volume de cessions pour tous les autres pays, dont 320.000 € pour l’Allemagne). Phillips est le plus gros vendeur d’œuvres du photographe avec 2,2 M€ (36,7 %) pour 175 lots présentés (134 ayant trouvé preneurs). Suivent les traditionnels Christie’s et Sotheby’s, qui réalisent respectivement 1,7 et 1,6 M€ (28,21 et 26,55 %) avec 134 et 86 lots vendus.

Les œuvres abstraites sont de loin les plus demandées, une reconnaissance qui va dans le sens des recherches de l’artiste. « C’est le dialogue entre l’abstraction et le réel qui m’intéresse le plus », confiait Tillmans en 2015. La série Freischwimmer (à partir de 2005) se place ainsi 6 fois dans le top 10 de l’artiste et constitue par ailleurs ses trois meilleurs résultats : Freischwimmer 119 (2005), un diptyque acheté à la galerie Andrea Rosen, s’est vendu 380.000 £ (335.000 €) chez Sotheby’s Londres, le 8 mars 2017 ; le numéro 186 (2011) de la même série a quant à lui trouvé preneur pour 220.000 £ chez Christie’s Londres, le 7 mars 2017 – la photo avait été acquise à la galerie Chantal Crousel (Paris). Enfin, Freischwimmer 120 (2006) a été cédé chez Phillips New York pour 190.000 $, le 10 mai 2016. De même, la série des Paper Drop (2006-2007) – très esthétique, épurée et quasi abstraite – dépasse deux fois la barre des 100.000 € : une première fois chez Phillips New York en mai 2015, pour 120.000 $ (105.400 €), puis en novembre 2016 chez Sotheby’s pour 150.000 $ (140.300 €).

On le voit, les plus gros succès de l’Allemand sont très récents, mais s’appuient sur une carrière stable de près de 20 ans… Ce qui laisse présager du meilleur. Une exposition à la Tate, une rétrospective à la Fondation Beyeler, des records en salles de ventes, 2017 restera sans aucun doute comme l’année Wolfgang Tillmans !

 

 

Mémo

« Wolfgang Tillmans », jusqu’au 1er octobre. Fondation Beyeler, Baselstrasse 101, Riehen/Bâle. www.fondationbeyeler.ch

 

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