Alexis Hubshman : « Scope est faite pour être défricheuse »

 Bâle  |  26 mai 2017  |  AMA  |  Tweet  |  LinkedIn

Scope fête cette année son onzième anniversaire, avec le lancement de Scope Haus, un nouveau centre d’art privé à Bâle. Son président, Alexis Hubshman, a su faire émerger cette foire qui rencontre aujourd’hui un grand succès. Pour cette édition, 70 exposants ont été sélectionnés. Indépendante, atypique… Scope est restée fidèle à ses engagements.

Scope a maintenant seize ans. Son président, Alexis Hubshman, ne sort pas d’une école de commerce. C’est un artiste… et un entrepreneur. Il a travaillé dans une agence de paysage, il a même inventé un système pour marcher avec des patins à roulettes ! Il avait 20 ans. Finalement, avec ses gains, Alexis Hubshman a ouvert une galerie d’art dans le quartier de Meatpacking, à New York. Un quartier où il n’y avait pas encore de jeunes galeries. Trois ans plus tard, il décidait de créer sa propre foire d’art contemporain, Scope. Depuis, il a curaté bon nombre d’expositions, sur la Chine, l’Inde ou la diaspora du Moyen-Orient…

 

Pouvez-vous me parler du contexte général de Scope ?

Nous avons commencé, il y a plus de dix ans, à Bâle, dans un très bel espace et nous nous installons désormais dans un bâtiment du Crédit Suisse, au cœur de la ville. C’est un très beau lieu, que Scope a maintenant pris en sa possession pour les cinq prochaines années, tous les jours de toute l’année. Je parle de ça car je suis d’abord venu à Bâle, au tout début, le plus simplement du monde, pour montrer de l’art contemporain émergent. Mon affaire a commencé il y a seize ans, au moment où il n’y avait pas de foires satellites ; nous avons ainsi été la première. Notre but est de montrer de jeunes marchands et des artistes émergents, alors qu’Art Basel, l’Armory, Cologne sont établies. Nous avons jusqu’à aujourd’hui beaucoup de galeries qui sont venues exposer à Scope et qui exposent désormais à Art Basel, à Cologne, à Frieze ou à l’Armory. Nous sommes en quelque sorte un tremplin ; nous découvrons, nous trouvons et nous créons une nouvelle tendance exigeante et nous sommes très fiers de cela.
Vous êtes présents dans différents pays ?

Nous sommes à South Beach Miami, à New York et à Bâle. Deux pays, trois villes. Nous avons fait Hamptons, nous étions à Los Angeles… Nous étions sur beaucoup de foires, très tôt, sur ce que j’appellerais des « foires d’hôtel ». Nous louions un hôtel entier, c’était une exposition très intime, très sexy, et c’était certainement plus facile à gérer en termes de production, puisqu’on ne louait que des chambres… Aujourd’hui, nous construisons d’immenses structures, environ 10.000 m2 à South Beach, que nous érigeons sur la plage, en face de l’océan… C’est magnifique. C’est intelligent aussi, de se caler sur le marché qui fait le plus d’argent, qui attire les meilleures galeries et les plus grands collectionneurs. L’idée est de nous concentrer sur des événements bien produits. Bâle est l’avenir pour nous. Nous ne sommes plus installés dans une structure temporaire, nous prenons le contrôle d’une structure permanente.

 

Justement, pouvez-vous me dire quelques mots de Scope Haus ?

Le bâtiment était auparavant nommé le Clarahuus. Il est détenu par le Crédit Suisse ; nous avons pris un bail à long terme et nous bénéficions d’environ 3.500 m2 d’espace d’exposition, avec 500 m2 en plus au rez-de-chaussée, ce qui nous permet d’avoir un accès à la rue. Il y a deux autres étages. Notre but est de créer un think tank, un endroit pour l’expérimentation. Cela permet de réaliser des ventes et des événements festifs. Nous disposons d’espaces formidables pour les VIP, de superbes bureaux que les gens peuvent utiliser. Nous curatons aussi ces espaces, nous sommes d’ailleurs davantage intéressés par des événements ayant une belle énergie sur le plan de la culture, car nous souhaitons créer un centre d’art qui jouisse d’une certaine reconnaissance. Nous sommes très enthousiastes, avec le lancement de Scope Haus, dont le premier événement a lieu lors de la foire de Bâle. Le principe, c’est qu’au-delà de la foire, nous allons créer d’autres événements tout au long de l’année. Il s’agit bien d’une entreprise d’ingénierie culturelle. Nous allons ainsi organiser des événements tournés autour de la mode, du théâtre… Nous sommes en train de travailler sur « Sexy Beast », spectacle où figureront des vêtements de créateurs. Nous allons aussi produire des choses intéressantes, en juillet et en août, avec la Kaserne et le théâtre de Bâle…

 

Et concernant le quartier de Scope Haus ?

Nous avons souvent installé nos foires dans des quartiers underground. Un exemple serait nos débuts sur le port de Bâle, où il y avait des drogués et pas mal de délinquance. Clairement, un quartier malfamé. Il y a neuf ans, nous avons commencé à travailler là-bas. Aujourd’hui, il y a des restaurants, des bars, des lofts dans le style new-yorkais. Nous avons fait la même chose à Miami. Avant que Wynwood ne devienne Wynwood, cet endroit hype de Miami, nous étions la première foire importante établie dans le coin, et je crois que, d’une certaine manière, nous avons participé à ce mouvement culturel qui a poussé les artistes à acheter des maisons là-bas. Des restaurants ont commencé à ouvrir, des ateliers… Nous avons ainsi vu assez tôt ce que les foires d’art – et l’art lui-même – peut produire dans un quartier. Comment ce quartier peut évoluer, en termes de prestige, et, plus important, en termes d’intégration et de respect.

 

Pendant Art Basel, combien de galeries fédérez-vous cette année ?

Cette année, il y aura environ 60 galeries, et nous avons également une dizaine de jeunes enseignes, qui sont nos galeries « pondeuses », nouvelles sur le marché. Alors, oui, environ 70… Nous avons d’abord opéré une première sélection, choisissant 55 galeries, puis nous avons procédé, au terme de deux réunions, à une dernière sélection. Notre comité curatorial se réunit toutes les deux semaines…

 

Quelles sont les nouvelles galeries ?

Il y en a un certain nombre dont j’aimerais parler, qui sont nouvelles. Il y a la galerie Bianconi de Milan, Gallery Meno Parkas, venue de Kaunas, en Lituanie, la Mylona Gallery de Lausanne, Léna & Roselli de Budapest, Zahorian & Van Espen Gallery, installée à Prague et à Bratislava, La Lanta Gallery de Bangkok… Nous nous efforçons de choisir des galeries d’endroits inattendus dans le monde, qui montrent de nouvelles œuvres. Scope est faite pour être défricheuse : un véritable chasseur de trésors ! C’est une chose d’aller dans les grandes foires, mais je suis personnellement bien plus attiré par ce dont les gens n’ont jamais entendu parler, les endroits dont on n’est pas familier en termes d’art contemporain. Il y a ainsi Angie Art Gallery, de Cuba, la galerie Antonella Cattani, de Bolzano… Cela devrait vous donner un avant-goût de ces différents lieux.

 

Quelle différence pour vous, cette année, du point de vue du marché de l’art ?
Entre l’élection de Trump et les élections en France, l’année a été mouvementée et les galeries ont décidé à la dernière minute ce qu’elles allaient faire, se basant sur le résultat des élections, pour de bonnes ou de mauvaises raisons, je ne sais pas. Ce que j’ai remarqué, c’est que les gens cette année ont été bien plus prudents sur la sélection des foires qu’ils allaient faire, et quand ils allaient le faire… et s’ils allaient en faire une ! Le climat politique a été instable et cela a affecté inévitablement la confiance dans le marché de l’art. C’est mon sentiment personnel. Quoiqu’il en soit, ce qui est plaisant avec Scope, c’est que pour beaucoup de galeries avec lesquelles nous travaillons, Bâle constitue toujours un point d’entrée intéressant dans notre programme saisonnier. Souvent, nos galeries européennes viennent d’abord à Bâle, puis vont à Miami, ensuite à New York. Pour nous, la tendance politique ne nous a pas affectés de manière drastique. C’est un moment un peu particulier, pour les organisateurs d’événements d’art eux-mêmes, pour tenter de comprendre d’où le vent souffle en politique.

 

Que prévoyez-vous pour Scope cette année ?

Eh bien, pour le moment, c’est un peu difficile à savoir. Vous savez, on dit toujours, on peut guider un cheval à l’eau, mais on ne peut pas le faire boire… Nous savons que nous sommes assez bien organisés. Scope affiche des prix entre 5.000 et 250.000 $, qui sont tout à fait appropriés pour des collectionneurs qui cherchent une opportunité d’achat. Nous nous en sommes bien sortis jusqu’à maintenant ! Cette année, nous avons aussi des galeries qui prennent des stands plus grands. Cela montre que les gens ont envie d’investir dans Scope – je ne sais d’ailleurs pas si c’est vrai pour d’autres foires. Scope compte beaucoup de petits stands, mais cette année, alors que je vendais des surfaces de 19 m2 la saison dernière, j’ai cette fois vendu des stands allant de 30 à 50 m2. Alors, je suis tout à fait optimiste.

 

Que diriez-vous des artistes, à Scope, cette année ?

Nous sommes une équipe curatoriale. Ce que montrerait une galerie à Miami ne serait pas forcément bienvenu dans la sélection pour Bâle. Alors, nous sommes très attentifs lorsque nous les conseillons ou au moment où nous acceptons une galerie. Attentifs à ce qu’elles choisissent des artistes importants, du point de vue historique, ou encore au type de courant auquel l’artiste se rattache, à la profondeur de l’œuvre si elle est conceptuelle. Il faut qu’elle parle à des visiteurs européens éduqués. À l’inverse, à Miami, nous n’avons pas seulement des visiteurs éduqués, mais aussi des acheteurs très nouveaux. À Miami, on peut ainsi, par exemple, avoir des machines pour retirer du liquide sur les stands… C’est un public peut-être un peu différent, moins sophistiqué. Alors qu’à Bâle, les collectionneurs cherchent de vrais travaux, ils ne cherchent pas seulement des trucs pour les accrocher au-dessus de leur canapé. Nous essayons vraiment d’orienter les galeries vers des pièces uniques, qu’on ne pourra pas trouver dans d’autres foires. Nous voulons que les galeries produisent un statement. On leur dit : « Faites comme si vous étiez loin de chez vous, comme si c’était la plus importante exposition de l’année, et n’essayez pas de vendre des choses que vous n’avez pas vendues pendant l’année dans une vente de garage ». Nous les aidons à curater les œuvres, dans le sens de ce que veulent les collectionneurs. J’ai été galeriste pendant dix ans, et organisateur de foires… Alors, je pense que les œuvres choisies se vendront. Je suis toujours optimiste et nous arrivons à jouer avec tout cela. Nous donnons vraiment à nos exposants la chance de bien vendre.

 

 

Mémo

Scope. Du 13 au 18 juin, Webergasse 34, Bâle. https://scope-art.com

 

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