Art Basel ou l’esthétique du choc

 Bâle  |  26 mai 2017  |  AMA  |  Tweet  |  LinkedIn

Une ambiance furieusement arty, 100.000 visiteurs attendus… C’est à Bâle qu’il faut être en juin, là où le gotha de la planète Art fait la foire. Là où une simple tendance, en quelques heures, peut devenir virale. Dans les coulisses du plus grand supermarché mondial de l’art contemporain…

 

Difficile de faire plus arty… La foire de Bâle, pour se faire une idée, c’est comme un VIP lounge, mais en nettement plus hype. Pas de pauvres, partout du champagne Ruinart, des femmes so chic… Bref, un monde idéal qui hésiterait entre le post-conceptuel et le néo-platonicien. Une utopie made in Switzerland. En tout cas, une mégafoire qui ne ressemble à nulle autre. Autant dire, « the biggest and the best ». Alors voilà, pour cette 48e édition, imaginez un penthouse avec vue sur l’océan des avant-gardes !

C’est donc en Suisse que ce grand raout planétaire de la supra-contemporanéité se passe, dans la très calviniste ville de Bâle, là où l’éthique protestante – si l’on en croit un certain Max Weber – commença à flirter avec l’esprit du capitalisme. Et comme il n’y a décidément pas de hasard, c’est dans cette même ville (qui s’est choisie la crosse pour emblème) que vous allez recevoir un vrai choc. Trente-six chandelles, ou plutôt 291 galeries ultrapointues, venues de 34 pays et six continents. Entre béatitude esthétique et irritation critique, partagé entre coup de cœur et coup de sang, vous allez a-do-rer.

Comme le raconte le dossier de presse – qui ne lésine pas sur les superlatifs – tout le gotha de la planète Art s’est donné le mot pour converger en Helvétie, « from across the globe », pour quatre jours de liesse. Un géotropisme qui, saison après saison, pousse marchands et collectionneurs argentés, curateurs irritables et art advisors de tout poil à se ruer vers l’art. Car c’est bien à Bâle que les choses se passent. Plus qu’à Miami Beach, mieux qu’à Hong Kong, c’est ici qu’une simple tendance, en moins de 24 heures, peut devenir virale. À rebours des idées reçues sur l’indolence suisse, c’est dans cet improbable canton helvète que le marché de l’art contemporain s’écrit… à très haute fréquence et à coups de millions. En fait, plus qu’il ne s’écrit, l’art ici se compte. Et si les fruits de la besogne s’enregistrent en dollars, là encore, pas de hasard.

 

Une plateforme transgressive

Quelque 100.000 visiteurs attendus, dont 15 % de VIP, barons de la haute finance et capitaines d’industrie, oligarques russes et investisseurs émiratis… Toute la crème du classement Forbes semble s’être refilée le tuyau : « Du 15 au 18 juin, on fait la foire ! » Ou plutôt, deux jours avant, les 13 et 14, pour un preview beaucoup plus exclusif. Une de ces visites luxury & glamour qui alimentent la chronique mondaine et – sur invitation – font fleurir les pastilles rouges. C’est ainsi, sur Art Basel, on s’en doute, l’esprit rime avec profit. Une équation qui, de stand en stand, rend de plus en plus légitime l’idée de financiarisation de l’art, à l’image des actions de sociétés cotées. Celles que les amateurs appelent joliment les blue chips, les « jetons bleus » chers aux boursicoteurs pépères, ou encore – mais nettement plus risqués – les fameux « warrants » spéculatifs. C’est au choix…

D’ailleurs, ici, l’offre est littéralement « sans limites ». C’est justement le nom de la section la plus spectaculaire de cette foire hors du commun, « Unlimited », présentant dans le hall 1 des œuvres au format XXL. Curaté depuis ces six dernières années par le très new-yorkais Gianni Jetzer, l’endroit vaut le détour. Sculptures monumentales, peintures interminables, performances outrancières… La plateforme de 16.000 m2 est transgressive, comme un défi lancé à la démesure. Une insolence, presqu’une provocation, qui rejoint l’estimation de la valeur globale des œuvres installées sur la foire, établie – dit-on – à 3 milliards de dollars !

 

Belle gueule, grosse influence

C’est donc dans cette ambiance très cutting edge, savamment cultivée par le patron de la foire Marc Spiegler, que le plus grand supermarché mondial de l’art contemporain bat son plein. Diamant à l’oreille, Marc est un homme de réseau, un jovial stratège aussi, dont la devise tient en quatre mots : « No risk, no fun ». Pour celui qui succéda à Lorenzo Rudolf et à Sam Keller au poste de Global Director en 2012, rien d’impossible. La méthode Spiegler ? Une carrure de rugbyman, au service d’un carnet d’adresses sans équivalent. Ce Franco-Américain de 49 ans a grandi à Chicago, il a étudié les sciences politiques, exercé le métier de journaliste. Belle gueule, grosse influence… On lui prête des ambitions – qu’il revendique d’ailleurs –, comme celle consistant à propulser 4.000 artistes en six jours… et se reposer le septième. Classé en 22e position du « Power 100 » des personnalités les plus impactantes du monde de l’art en 2016 (ArtReview), Marc Spiegler va son chemin. Ou pour le dire autrement, il taille dans le vif : plus d’un millier de galeries convoitent leur ticket chaque année, moins de 300 sont élues.

On trouve donc là les poids lourds du genre, de A comme Acquavella à Z comme David Zwirner, en passant par Paula Cooper, Larry Gagosian, Marian Goodman, Sean Kelly, Emmanuel Perrotin, Thaddaeus Ropac… Bien sûr, tout ça ne marche qu’à condition d’attirer ici le bataillon des collectionneurs hors norme. Sur le sujet, Spiegler ne semble pas très inquiet… La foire bâloise est sans doute le seul endroit de la planète où l’on peut entendre, au détour d’une allée, « combien pour le Christopher Wool ? », et ne pas paraître étonné de la réponse : « 5,5 millions de dollars ». La vie, quoi !

 

De Kassel à Venise

Et à propos de train de vie, sachez que certains marchands peuvent totaliser sur les foires jusqu’à 60 % de leur chiffre d’affaires annuel. En Suisse alémanique, on ne sera donc pas surpris de voir la plupart des galeristes sourire plus qu’à l’accoutumée. L’an passé, Hauser & Wirth négociait dès l’ouverture une installation de Paul McCarthy, Tomato Head, pour le tarif assez rondelet de 4,75 M$. Un Calder ici peut être décroché dans la matinée pour 20 M$ (chez Van de Weghe), un grand Rothko des années 50 ne coûtant, sur le stand des Nahmad, pas moins de 50 millions… Des sommes coquettes, qu’il est toujours possible de régler « à tempérament » (comme l’éléctroménager, en trois fois sans frais).

Sachant que le nombre de foires d’art s’élève dans le monde à plus de 300, sachant aussi que le second marché, celui des enchères, constitue une concurrence sévère, Art Basel s’en tire plutôt bien. Un solide comptoir pour tous ceux qu’on appelle, dans le jargon de la finance, les HNWI (high net worth individuals). Autrement dit, les particuliers disposant d’au moins 1 M$ d’actifs investissables, hors résidence principale et objets de collection. On en compte 15,4 millions dans le monde, pour une richesse globale de 58.700 milliards de dollars. De quoi s’amuser ! Sans parler des Ultra-HNWI, pesant au moins 30 M$… À ce niveau là, tout est possible. De retour d’un week-end à la Documenta de Kassel et avant de repartir pour la Biennale de Venise, ceux que l’on nomme courtoisement « les grands amateurs » (ce qui sonne mieux que « mégariches ») sont là pour faire leurs courses.

 

Question de goût, parfois de moyens

Dans les rayons, du sublime et du banal, de la beauté hypnotique et des œuvres évitables, voire franchement mochardes. Question de goût, parfois de moyens… Le secteur principal baptisé « Galleries » accueille cette année 226 stands, dont dix enseignes y exposant pour la première fois, de Campoli Presti à Tornabuoni. Dédié aux œuvres à tirage limité, « Edition » réunit une quinzaine de spécialistes de premier plan, avec chez Brooke Alexander, très en forme, Les Hommes dans les villes de Robert Longo. Le secteur « Feature » offre quant à lui 32 galeries avec une belle sélection de Max Beckmann chez Jörg Maaß Kunsthandel. On adore ! Tout comme les quatre œuvres emblématiques de Lea Lublin chez Deborah Schamoni, Mazzoleni consacrant son stand à Piero Manzoni avec des œuvres de la série des Achromes, d’une puissance toujours aussi virginale. Alors que la galerie Jenkins Johnson met l’accent sur les travaux militants de Gordon Parks, chez Peter Blum on pourra facilement craquer sur des Robert Ryman de la première période. Le travail des artistes émergents et des jeunes galeries est à découvrir sur « Statements ». Dix-huit stands, dont huit nouveaux venus. On remarque une sculpture sonore d’Antonio Vega Macotela chez Labor, on s’arrête net sur le stand de Dawid Radziszewski face aux happenings chorégraphiés de Joanna Piotrowska, on achète les yeux fermés une série de trois grandes toiles de Lui Shtini, accrochées par Kate Werble… Parce qu’à ce stade, on ne voit plus grand-chose. Pour reprendre ses esprits, on reviendra au hall central, où le gigantisme d’« Unlimited », avec 76 pièces exposées, vous en remet plein la vue. Une installation immersive de Subodh Gupta, une performance très Body painting de Donna Huanca… Quel vertige ! On termine avec « Projection », une section réservée aux films d’artistes, mise en œuvre pour la troisième année consécutive par la curatrice Maxa Zoller, grande prêtresse du film expérimental. Un mot enfin de « Parcours », la suite de sculptures et d’interventions urbaines organisée autour de la Münsterplatz par Samuel Leuenberger.

 

56,6 milliards de dollars

Bon… comme il faut tout de même conclure, on glissera – pour le plaisir – un mot grossier en fin d’article : monétarisation. En clair, nous voulons parler de la transformation de l’art en « valeur monétaire ». Le fait qu’une « œuvre de l’esprit » soit sans ménagement convertie en devise. En mars dernier, la belle économiste Clare McAndrew s’attaquait au sujet, livrant à l’occasion de l’édition hongkongaise d’Art Basel son rapport sur l’état du marché de l’art. Commandé par Marc Spiegler, en partenariat avec la banque UBS, The Art Market 2017 révélait que le marché global de l’art avait enregistré en 2016 un volume de ventes estimé à 56,6 milliards de dollars, en retrait – il est vrai – de 11 % par rapport à l’année précédente. Mais rassurez-vous, la bonne nouvelle est à venir. Les foires d’art poursuivent leur avancée sur la scène mondiale, fortes d’un produit de 13,3 milliards de dollars en 2016, affichant une hausse de 5 % sur l’année. Selon Clare McAndrew, les foires pèseraient désormais pour 41 % des ventes des marchands d’art. Autant dire que Bâle, ce soir, est en fête !

 

 

Mémo

Art Basel. Du 15 au 18 juin, Messe Basel, Messeplatz 10, Bâle, Suisse. www.artbasel.com

Design Miami Basel, le forum mondial du design de collection, se déroulera du 13 au 18 juin sur le site de Messeplatz (hall 1 Sud), avec un preview « Collectors » le 12 juin (sur invitation). Cette 12e édition présente plus de 50 galeries offrant des pièces historiques et contemporaines.
designmiami.com

 

 

 

Focus

Musées en fête
À l’occasion d’Art Basel, les musées de la ville surfent sur le vent de folie soufflant sur la foire et offrent une série d’expositions majeures. Le Cabinet des estampes du Kunstmuseum dévoile « Cézanne révélé : du carnet de croquis à la toile », mettant en lumière plus de 150 feuilles, soit la plus importante collection de dessins de Cézanne au monde. L’accrochage est présenté non loin de « Cosmic Communism », une exposition consacrée au peintre et sculpteur allemand Otto Freundlich. La Fondation Beyeler fête quant à elle Wolfgang Tillmans, pendant que le Musée Tinguely rend hommage à l’ironie de l’artiste belge Wim Delvoye, dans un solo show présentant son emblématique machine digestive, Cloaca, aux côtés d’œuvres plus récentes. En collaboration avec le magazine Brownbook, le Vitra Design Museum affiche « Mudun : cultures urbaines en transit », un rendez-vous dédié à la culture contemporaine au Moyen-Orient et en Afrique du Nord. S’il vous reste du temps, filez à la Kunsthalle, qui présente une installation signée Yan Xing. Son titre ? Dangerous Afternoon, conçue comme l’exposition fictive d’un curateur imaginaire. Une combinaison entre récit autobiographique, critique esthétique et simple bavardage…

 

 

Zoom

Le boom des foires off

Pour se repérer dans la jungle de l’art contemporain, mieux vaut commencer en douceur. À Bâle, les foires off constituent une bonne initiation. Clientèle plurielle, lieux singuliers… Tous les segments du marché sont représentés, pour des accrochages plus ou moins sauvages, pour des budgets pas forcément débridés.

Pour commencer, des passerelles et des terrasses… Vous êtes au cœur de l’ancienne brasserie Warteck, ce bâtiment industriel en briques qui accueille aujourd’hui Liste. Plus ancienne foire du Off bâlois, Liste – en un peu plus de 20 ans – est aussi devenue la plus visitée. Cette année, 79 galeries provenant de 34 pays se retrouvent sur Burgweg 15. On dit que les collectionneurs les plus hardis peuvent acheter ici pour 1 ce qui vaudra peut-être 10 la saison suivante sur Art Basel. Mêmes dates (du 13 au 18 juin) pour Scope, qui fête sa onzième édition sur Webergasse 34. Là encore, ouvrez l’œil, cette foire est une mine. Pour découvrir, sur 70 stands, la création émergente… avant que les prix ne flambent. Sur Volta, où la sélection est tout à la fois inventive et rigoureuse, 70 galeries vous attendent du 12 au 17 juin, pour le treizième opus de cette foire toujours très courue (Viaduktstrasse 10). Pour sa première édition bâloise, le salon d’art contemporain YIA Art Fair offre quant à lui, du 14 au 18 juin, un plateau de 15 galeries internationales. Soit 1.200 m2, au cœur du Basel Art Center (Riehentorstrasse 31). Pour célébrer son dixième anniversaire, The-Solo-Project, lui, déménage au milieu d’un parc, non loin du Messe Basel. Un nouveau lieu prometteur, la propriété « Zu den Hirzen », qui ouvrira ses portes à la création contemporaine du 13 au 18 juin. Aux mêmes dates, Selection Art Fair, la plus petite foire du Off, s’installe au 31 Riehentorstrasse. Comme chaque année, atmosphère détendue et jolies trouvailles en vue. Et pour finir en beauté, rendez-vous au numéro 1 de Klybeckstrasse, où les amateurs se retrouveront (du 14 au 17 juin) pour la foire du livre d’art… malicieusement baptisée I Never Read. Au total, ce sont plus de 40 lieux de culture qui, à Bâle, accueilleront lors de cette folle semaine la crème de l’art contemporain !

 

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